IV
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billard, avait rangé les billes , pris une queue , et s'était mis à jouer tout seul. Or , chose assez naturelle , n'ayant pas d'adversaire, il gagnait toujours, et de cette victoire incessante il concluait à un autre triomphe.
Il était dans une extase admira tive devant un coup magnitîque qu'il venait de faire, et dans lequel, il est vrai , le hasard entrait pour beaucoup. Mais , se disait-il , ce n'est qu'au bien joué que le bonheur vient en aide ; quand tout-à-coup la porte s'ouvrit vivement; sa femme entra, l'entraîna dans une embrasure et lui dit d'une voix entrecoupée :
— Il faut partir, Léonce , partir tout de
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suite ; je ne veux pas rester une heure de plus ici. .
Léonce eut un frisson. — Elle sait tout , se dit-il. — Il demanda pourtant :
— Partir , Estelle ! Pourquoi ?
— Parce que j'ai été insultée ici.
— Insultée ! ! — par qui ?
->• Par votre cousin , par M. de Morny.
— Par M. de Morny î... Gomment?
— Mais vous ne comprenez donc pas !
Il m'a parlé de la manière la plus inconvenante ! il m'a dit qu'il m'aimait!
— Raille-t-elle'^ — se demanda Léonce; et
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il chercha à Hre sur le visage de sa femme. Il n'y vit que l'expression d'une indignation très vive.
Estelle reprit avec impatience :
— Comme vous écoutez cela froidement !
N'entendez -vous pas que M. de Morny m'a dit qu'il m'aimait, qu'il a osé me demander un rendez-vous, à moi,' votre femme !
« Et vous êtes là immobile, et vous n'avez pas encore dit : Partons !
-- Je ne dis pas partons, ma chère Estelle, parce que nous ne partirons pas.
— Nous ne partirons pas ! s'écria la jeune femme; eh! que voulez- vous donc que je fasse ici ?
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— Je vais vous le dire. D'abord , ce rendez-vous , il faut l'accepter.
— L'accepter ! ! !
— Oui , vous en comprendrez la raison.
Laissez-moi parler. Ensuite , et surtout, il ne faut pas dire un seul mot de tout cela à Berthe.
— Pourquoi 1
— Pour ne pas l'affliger, cette bonne Berthe ; elle aime tant son mari.
— Vous me demandez là des choses étranges , Léonce. — D'abord quelles raisons pouvez-vous me donner pour accepter ce rendez-vous ? De quoi cette démarche aurait-elle l'air? Quelle serait ma posi-
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lion vis-àrvis de M. de Morny? Ensuite, pourquoi m'êngager à cacher à Bertlie ce qui se passe? j'aurais l'air de la tromper.
— Je vais répondre catégoriquement à vos questions, chère Estelle, reprit Léonce. — Par son mariage avec votre cousine, M. de Morny est devenu notre cousin, nous ne pouvons donc cesser de le voir sans nous brouiller entièrement avec lui, et, ce qui vous serait bien plus pénible, avec Berthe. — Or, il se trouve que le comte, par une de ces manies si communes chez les vieillards (car, ne vous y trompez pas, Estelle, quoi qu'il soit bien conservé, M. de Morny est un vieillard), le comte, dis-je, veut vous faire la cour, ou plutôt faire le galantin près de vous, — Cela vous
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déplaît, c'est tout simple; or, il n'est qu'un moyen pour couper court à cela. Si vous n'opposez à M. de Morny qu'une froideur et qu'un dédam calculés, il se peut qu'il ne se décourage point : Tentêtement est le propre des gens âgés. — Si au contraire vous acceptez ce rendez-vous (qui, vu l'âge de M. de Morny, n'a rien de compromettant), vous serez à même de lui faire sentir toute l'inconvenance de sa conduite, de lui dire de ces choses que les femmes savent si bien dire, et que vous surtout, avec votre tact et votre esprit si fin, vous exprimerez à merveille. — Quanta Bertlie, vous comprenez combien il est inutile de l'aflliger du récit de cette tentative d'infidélité, qui sans doute n'a pas de préméditation, et qui cerlainemeut n'aura pas de
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suites. — Eh bien 1 chère Estelle, êtes-vous convaincue?
— Ne suis-je pas convaincue que vous avez toujours raison, répondit Eslelle avec un regard de tendresse; mais dites-moi, Léonce, ce rendez-vous sera donc sans témoins ?
— Si vous le voulez, je serai là, derrière un rideau, dans un cabinet, dans quelque coin.
— Oh ! non, non, je ne veux pas.
— Pourquoi?
— Parce que si je savais que quelqu'un écoute caché, je me croirais en scène, je manquerais de naturel, je ne saurais que
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dire. Vous savez bien que jamais je n'ai pu jouer la comédie
En prononçant ces dernières paroles, Estelle fut obligée de se mordre les lèvres pour réprimer un sourire railleur.
— Promettez-moi donc, ajouta-t-elle , que vous ne serez pas là.
— Je vous le promets.
— Eh bien ! alors, adio mio Caro.
Et Estelle se dirigea vers la porte. — Arrivée là, elle se retourna, leva son joli doigt, d'un air coquettement menaçant, et ajouta :
— Promettez-moi une chose encore.
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— Laquelle.
— C'est de ne me tromper jamais.
— Vous me demandez là, répondit Léonce en allant à elle, et en lui fermant la bouche avec un baiser, vous me demandez là, chère Estelle, une chose dont vous ne doutez pas.
— Ah: monsieur de Morny, se dit le jeune homme avec triomphe après le départ de sa femme, ah ! vous atissi vous combattez pour moi ; ah ! vous voulez vaincre en mon nom les scrupules que Berthe aurait eu,., peut-être. Ah ! vous voulez changer mon triomphe en une vendetta légitime! Bravo, bravo. Votre femme sait bien que toujours la peine du taliion fut
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permise ! — Et toi, loi, ma pauvre Estelle, si facile à tromper que j'ai presque honte de le faire , aie confiance en moi , c'est juste! je le mérite. Les imbéciles croient que jamais on ne peut tromper complètement une femme, et que toujours on est trompé par elle. — Être dupe d'une femme, moi!!! Oh! quoi qu'en ait dit Napoléon, le mot impossible est français!
Nous avons dit quelques mots, au commencement du chapitre précédent, de l'orgueil inoui qui caractérise tous les membres de la glorieuse espèce dont Léonce faisait partie. Cet orgueil uni chez le don Juan à une incroyable confiance dans l'infailUbilité et dans la rectitude de son juge-
ment, le fait souvent donner tête baissée dans des pièges si faciles à voir, que l'observateur le moins clairvoyant, s'il était de sang-froid et désintéressé, les éviterait en souriant de dédain. Nous prions donc nos lecteurs de ne pas s'étonner de la confiance, très naïve parfois, du beau Léonce, et de ne pas nous accuser d'être le peu véridique historien de cette fort véridique histoire. Cela posé, passons.
— J'ai revu M. de Morny, dit Estelle à son mari une heure après l'entretien que nous avons raconté.
— Eh bien?
— J'ai accepté un entrelien particulier.
~ Pour aujourdliui?
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— Oui, pour ce soir, pendant que vous serez dans le parc avec Beribe. J'ai consenti, parce que vous le désiriez; mais souvenez-vous que vous m'avez promis de ne point chercher à être présent.
—- Vous savez bien, EsteUe, que je n'oublie jamais mes promesses; car je vous ai juré, mon ange, de vous aimer toujours.
Cinq minutes après cet entretien , Léonce glissait dans la main de Berthe une feuille de son papier le plus parfumé, sur laquelle il avait écrit ceci :
« Je voudrais bien obtenir de vous, ma cousine, un moment d'entretien. — Ce n'est ni de moi ni de mon amour que je veux vous parler. — Croyez bien que si
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j'ai été assez malheureux pour vous déplaire par mon aveu de ce matin, la première preuve que je voudrais vous donner de mon dévoûment serait d'éviter toute allusion à un sentiment qui, quoique bien sincère et bien profond, paraîtrait vous offenser. — Ce que j'ai à vous dire est grave et important pour vous : il s'agit de M. de Morny. d
Trois minutes après avoir reçu cette lettre franco, Berthe quitta le salon pour en lire le contenu, et, au bout d'un instant, Léonce la vit passer, un livre à la main, devant la fenêtre près de laquelle il était assis. Ses pas se dirigeaient du côté d'une des allées les plus ombreuses et les plus isolées. En côtoyant la fenêtre, elle avait
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levé les yeux vers Léonce, comme pour l'engager à la suivre. En effet, bientôt il sortit, et la rejoignit sous les grands arbres du parc.
•— Vraiment! mon beau cousin, dit Berihe en riant, au moment où le mari d'Estelle l'abordait, quelle opinion va vous donner de moi ma démarche de ce moment; car enfin, c'est un rendez-vous que j'accepte.
— Quelles que soient vos actions, ma cousine, mon profond respect pour vous ne me permettrait pas de les interpréter défavorablement.
— Trêve de compliments. J'ai lu votre billet, et je suis venue ; dites-moi ce que vous avez à me dire.