LI-S V1VE11\S
Guillaume agita le lourd marteau de l'hôtel. La porte s'ouvrit et se referma sur la jeune femme.
Le vieillard revint sur ses pas.
La rue n'était point complètement déserte.
Roland se cacha dans Tembrasure d'une porte et Lepicard passa devant lui sans l'avoir aperçu.
M. de Villarcy lui laissa prendre un peu d'avance, puis sortit de sa cachette et le suivit de nouveau.
Ceci dura longtemps, car Guillaume retournait chez lui, et il y a loin de la rue des Tournelles à la rue du Mail.
d'althefois. 59
Cependant on approchait.
A Tangle de la rue Montmartre, il y avait dans ce moment une maison en démolition.
Des matériaux épars encombraient la voie publique ; l'un des réverbères avait été brisé par quelque rôdeur de nuit; l'obscurité était compacte et personne ne passait.
Roland hâta silencieusement le pas, rejoignit Guillaume par derrière, tira son épée et la lui plongea deux fois dans le corps.
Le vieillard se retourna à demi, reconnut Roland et tomba en poussant un faible cri.
Le comte essuya son arme souillée de sang dans les vêtements de sa victime, et s'éloigna rapidement.
Il n'avait pas fait deux cents pas, qu'une irrésistible impulsion le contraignit à revenir en arrière ; il voulut savoir ce qui allait arriver, et il se cacha parmi les décombres de la maison en démolition, à dix pas à peine du cadavre.
Pendant une demi-heure environ il ne passa personne.
Enfin, un groupe de trois ou quatre bourgeois, dont l'un portait une petite lanterne, descendit des profondeurs de la rue Montmartre et s'engagea dans la rue du Mail.
d'authifois. ' 4(
L'homme au faliot heurta du pied le corps étendu, trébucha et faillit tomber.
Sa lanterne lui échappa des mains et s'éteignit.
— Miséricorde! s'écria-t-il, qu'y a-t-il là par terre ?
— Un moellon , sans doute, répondit un de ses compagnons.
— Non pas, c'est quelque chose de mou ; on dirait le corps d'un homme.
— Quelqu'ivrogne, peut-être, qui cuve son vin sur le pavé du roi.
— Dame! ça se peut. Rallumez la lanterne vous autres, nous verrons bien.
42 LES VIVE f IIS
Tandis que l'un des bourgeois battait le briquet, celui qui s'était heurté le premier au cadavre, se pencha et toucha le corps.
— C'est bien un homme, dit-il en se relevant ses habits sont mouillés.
— 11 aura cassé sa bouteille en tombant.
— C'est possible...
En ce moment la clarté jaillit et une flamme vive vint s'attacher à la mèche du fallot.
. — Que Dieu ait mon âme! s'écria le premier interlocuteur avec une terreur profonde, ce n'est pas du vin, c'est du san(j !
— Un homme assassiné! mon doux
d'autrefois. 45
Sauveur! il faut aller prévenir le guet...
— Certainement, mais d'abord voyons sa figure, nous le connaissons peut-être.
On souleva le corps de Guillaume, et l'un des bourgeois s'écria :
— Je le crois bien que nous le connaissons! c'est ce pauvre Lepicard qui demeure à côté d'ici ! Dieu veuille avoir son âme ! c'était un bien brave homme!
— Que faire?
— Portons-le chez lui, nous préviendrons le guet plus tard..
Les citadins choisirent parmi les décombres quelques débris de charpente
41 LES VI Vi VHS
avec lesquels ils firent une sorte de brancard qui servit à transporter jusqu'à sa maison le corps inanimé du vieillard.
Roland suivit le funèbre convoi, et voulant tout voir jusqu'au bout il se cacha près de la porte.
Tandis que se passaient les sinistres événements que nous venons de raconter, Diane, rentrée dans son hôtel et livrée aux soins de Mariette, qui préparait sa toilette de nuit, semblait un corps sans âme, tant
d'autrefois. Aty
il y avait d'atonie dans son regard morne, et tant ses mouvements incertains et saccadés indiquaient l'absence complète de volonté et d énergie.
Ses dents claquaient ; on voyait qu'elle était en proie à une fièvre violente.
Tout-à-coup il se fit en elle une révolution.
Elle se leva avec cette raideur automatique particulière aux somnambules. Une vive agitation et une singulière épouvante se peignirent presqu'en même temps sur son visage ; elle saisit la main de Mariette et la serra fortement en lui disant :
- J'ai peur ! j'ai peur !
46 LES VlVEl US
— Vous avez peur, Madame la marquise, répondit la jeune fille, et de quoi?
— Il vient d'arriver un malheur, un grand malheur ! Je le sens, je le vois !
— Calmez-vous, Madame, dit la femme de chambre effrayée de l'exaltation de Diane, vos mains brûlent, vous avez la fièvre.
— Qu'importe I... Donne-moi mon mantelet, Mariette, et sortons.
— A cette heure!!!
— Il le faut.
— Mais, Madame...
— 11 le faut, je te le répète.
• d'autrefois. 47
— Mais où allons-nous?
— Rue du Mail.
—Chez M. Lepicard...! s'écria la jeune fille stupéfaite.
— Oui... chez lui! chez mon père!!
Et Diane, de plus en plus exaltée par les ardeurs de la fièvre, s'enveloppa de son mantelet et sortit avec Mariette.
Quand elles ariivèrent, l'allée de la
48 LES ViVEUl',^ "
maison était pleine de monde et l'on entendait des voix qui murmuraient :
— 11 est mort!
Diane monta.
La porte de l'antichanbre était ouverte, et des gens de justice encombraient cette pièce.
Elle ouvrit une seconde porte et vit un lit sur lequel reposait un corps ensanglanté.
De chaque côté brûlait un cierge.
Une jeune fille sanglotait en priant Dieu, agenouillée auprès du chevet.
: Diane recula en poussant un long cri.
D AllTUEFOIS. 49
Puis elle tourna par deux fois sur ellemême et tomba sans connaissance au pied du lit.