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Guillaume saisit ce regard et en comprit le sens.
— Vous vous trompez , monsieur le marquis, reprit-il. Je n'ai point le délire et je vous dis la vérité. Cette enfant qui pleure auprès de moi, c'est la vivante image de Diane, mais ce n est pas Diane... D'ailleurs vous allez tout comprendre...
Il s'interrompit pendant un instant , et poursuivit :
— Mon Dieu! je suis faible, ma voix s'étouffe... encore un moment, Seigneur mon Dieu ,„ encore un moment...
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Après un nouveau silence , il appela Mariette du geste, et lui dit :
— Mon enfant, tu vois sur cette console un flacon et un verre... apporte-les moi...
— Mais c'est du vin d'Espagne , monsieur, répondit la jeune fille épouvantée.
— Je le sais bien...
-— Mais pour vous , c'est mortel !
— Qu'importe ? ce qu'il me faut , c'est de la force pour cinq minutes , ainsi , donne , mon enfant , donne vite.
Mariette obéit en pleurant.
Elle remplit un verre à moitié , et Guillaume le vida d'un trait.
Une rougeur passagère vint empourprer les pommettes de ses joues livides , et il reprit d'une voix plus forte :
— Regardez , monsieur le marquis, regardez cette belle jeune fille que vous avez prise pour Diane. C'est Denise , c'est sa sœur et ma fille aussi , car j'ai deux enfants...
— Que dites- vous? s'écria M. de Cout- Kérieux. Quoi, la marquise de Lormois est votre fille?...
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— Ma fille aînée, oui, monsieur le marquis. Je poursuis : Vous vous souvenez sans doute que je vous ai dit autrefois que j'avais eu l'honneur d'être le valet de chambre de M. le duc de Richelieu. Un jour j'appris que je me trouvais plus riche que mon maître. Un parent éloigné que je connaissais à peine, mourut en me laissant par son testament une fortune immense, colossale, trois millions.
« Je quittai M. le duc, et je me mis à vivre pour mes enfants... j'étais veuf et j'avais deux fdles, Diane et Denise...
« Les années se passèrent.... mes filles devinrent belles, belles comme des anges. De corps et de visage elles se ressem-
blaient tant qu'on ne pouvait presque les distinguer l'une de l'autre, mais pour le cœur, quelle différence ! Denise était modeste et douce comme une chaste fleur des champs ; Diane était orgueilleuse et fière , autant que le pourrait être une fille noble, née dans un palais. Diane rougissait, et de mon ancien état , et de ma condition présente ; Denise ne voyait en moi que son père et se souciait peu de ma fortune immense.
a Moi , je les aimais autant l'une que l'autre.... Je les voulais voir heureuses toutes les deux, et pour cela j'aurais donné ma vie...
« 11 y a deux ans , un gentilhomme , un
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grand seigneur, M. le marquis de Lormois, ruiné par les folies d'une jeunesse orageuse , entendit parler de ma richesse.
« Il vit Diane, et fut ébloui de sa beauté, songeant à redorer son vieux blason avec mon or bourgeois, il me demanda la main de ma fille, à qui, en échange de deux millions, il offrit un nom et un titre.
€ Seulement il mettait à ce mariage une condition terrible pour moi; il exigeait que Diane à l'avenir oubliât que j'étais son père, et que tout rapport entre elle et moi fut pour jamais interrompu. Il voulait envelopper ainsi dans un impénétrable mystère la naissance plébéienne de sa femme !
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« Oh! du plus profond de mon cœur, j'espérai que Diane refuserait! j'espérai qu'elle n'achèterait point ce rang de grande dame , en reniant ainsi ceux qui l'avaient tant aimée !
« Je me trompais !
« Dans ce titre qu'elle rêvait, Diane crut voir le bonheur.
« Ce fut un coup cruel î ! 1
« Le mariage se célébra..»
« Diane me dit froidement : Adieu. Et tout fut fini entre nous.
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La voix de Guillaume faiblissait, il se reposa pendant quelques instants , puis il continua :
— Je voulus , mais en vain , m'accoutumer à ne plus penser à ma fille , à ne plus entendre prononcer son doux nom. Je souffrais trop !
« Alors je trouvai moyen de faire placer chez elle en qualité de femme de chambre, Mariette cette bonne jeune fille que voilà, et qui presque chaque jour s'échappait de l'hôtel, et venait me raconter ce que faisait Diane...
a Je la savais heureuse , et j'étais presque heureux!
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Guillauûie dit ensuite à Hector, tout ce que nos lecteurs savent déjà, mais que M. de Cout-Kérieux ignorait de la manière la plus complète !
Il lui raconta l'intrigue de la marquise et du comte Roland.
11 lui apprit comment chaque nuit, au château de Lormois , l'amant de Diane s'introduisait par la petite porte du parc , et comment un jour Champagne ivre à moitié, avait trahi avec Mariette les sinistres secrets de son maître , en lui lais-
d'ahiuefois. (>J
sant comprendre que Ivientôt le comte Roland deviendrait, par on crime, le mari de la marquise.
Il lui dit enfin comment, ce même jour, Champagne avait porté à la marquise un billet de Roland, comment Mariette sachant par le valet une partie des projets du maître était accourue le prévenir, lui, Guillaume Lepicard dès qu'elle avait vu Diane sortir pâle et tremblante, comment il était arrivé à l'improviste chez le comte, l'avait menacé, lui avait enlevé Diane, et comment enfin Roland s'était vengé !
— Et maintenant, murmura le vieillard en terminant d'une voix éteinte , et maintenant que vous savez tout, veiltez sur
Diane, puisque vous l'avez aimée, voilà ce que j'avais à vous demander ; protégez-la , défendez-la contre cet homme, ou plutôt contre ce démon qui s'appelle le comte Roland , et qui la poursuivra sans cesse , dans son honneur et dans son bonheur.
« Veillez aussi sur cette pauvre enfant , ajouta-t-il en montrant Denise, elle va rester orpheline sur cette triste terre ; elle est pure comme les anges, je la confie à votre loyauté!
Hector, cependant, regardait cette belle jeune fille si semblable de forme à la marquise Diane, et il sentait son cœur se fondre à chacun de ces regards, et il comprcnait qu il n'avait aimé la sœur aînée d'un
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si violent amour , que parce qu'elle ressemblait tant à la plus jeune sœur, car enfin c'était Denise et non point Diane qu'il avait rencontrée deux fois avant d'être présenté à 1 hôtel de Lormois.
Il la regarda longtemps, silencieux et charmé, et dit ensuite d'une voix tremblante :
— C'est à mon tour maintenant de vous adresser une demande. —Devant Dieu, qui nous entend , mon père , voulez-vous que Denise soit w/d femme ?
Un frisson de joie passa dans les veines de Guillaume.
— Que le ciel vous bénisse d'avoir eu cette pensée , mon fils ! s'écria-t-il.
Et de sa main mourante il joignit les deux mains d'Hector et de Denise.
Un dernier rayon de bonheur éclaira le front de l'agonisant , quand il vit penchés sur sa couche ces deux beaux jeunes gens qui pleuraient.
— Je micurs en paix.... je meurs... heureux... murmura-t-il , priez... pour moi...
Puis sa tête retomba.
Ses yeux se fermèrent d'eux-mêmes.
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Tout était fini pour lui , en ce monde.
Hector quitta la chambre mortuaire et descendit pour aller chercher un prêtre qui vînt dire auprès du cadavre les prières des morts.
A peine avait-il fait quelques pas dans la rue, qu'un homme marcha droit à lui, et lui barra le passage.
M. de Gout-Kérieux reconnut le comte Roland.
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— Votre victime n'est plus, lui dit-ii, d'une voix grave. Est-ce que vous voudriez m'assassiner aussi ?
— Vous assassiner? non; mais vous tuer, car vous savez un secret de mort. Vous avez une épée ?
-Oui.
— Alors nous allons nous battre...
— Soit, ici, et à l'instant.
— Non , point ici , la rue n'est pas assez déserte , allons jusqu'au quai , le survivant jetera le mort dans la Seine.
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— Allons , répondit [lector, mais passez devant , car si je ne crains pas votre épée, j'ai peur de voire poignard !
Roland ne tressaillit même point à cette der;iière insulte et marcha le premier.
Ils arrivèrent au bord de l'eau.
Le duel sans témoins commença.
Les adversaires étaient d'égale force, jeunes et vigoureux tous deux, calmes tous deux et se haïssant mutuellement.
Seulement du côté d'Hector le mépris se mêlait à la haine.
Bientôt des gouttelettes de sang tachèrent les vêtements des deux adversaires et mouillèrent la pointe de leurs épées.
Ni l'un ni l'autre ne rompait d'une semelle.
Hector voulut en finir et se fendit sur son adversaire.
Son épée passa entre le bras et la poitrine de Roland', et l'arme de ce dernier lui traversa l'épaule.
Un éblouissement passa devant ses yeux, il tomba , mais sans lâcher son épée.
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Roland le crut mort et se pencha sur lui.
Le bras d'Hector se raidit et releva son arme.
Roland tomba le cœur percé.
Au milieu des dernières convulsions de l'agonie, il roula jusque dans le fleuve, dont les flots emportèrent son cadavre.