L'HISTOIRE D'UNE NUIT
l'histoire d'dme nuit.
Nous prions le lecteur qui nous fait l'honneur de nous suivre à travers les péripéties de l'histoire que nous racontons, de vouloir hien rétrograder avec nous jusqu'à une époque antérieure de trente ans à celle où se passent les faits de notre récit.
'20 'i LES VIVE lus
Notre lecteur, nous en avons la douce confiance, est trop parfaitement homme du monde, notre lectrice est trop bienveillante pour nous refuser cet acte d'héroïque complaisance.
Nous prenons acte de leur acquiescement tacite, et nous entrons en matière sans de plus longs préambules.
C'était vers la fin du mois de janvier, et dans l'une des plus agrestes solitudes du Dauphiné.
A deux lieues à peu près de la grande roule, s'élevait, au milieu des bois, un château d'un aspect sombre "et imposant.
d'autkefois. 20.J
Ce château, jadis fortifié, mais dont alors les remparts tombaient en brèche çà et là, avait été construit sur le plateau d'une colHne, il dominait par conséquent les plaines boisées des alentours, et son donjon, haut et noir, attirait depuis une assez grande distance le regard insouciant des voyageurs.
C'est dans ce château que nous entrons.
11 était dix heures du soir, la neige tombait à flocons pressés, et par instant une bouffée de vent du nord poussait loè tourbillons contre les vitres de deux hautes croisées, derrière lesquelles on voyait briller une lueur faible et vacillante.
Cette lueur provenait des quatre bou-
gies (l'un candélabre d'argent posé sur une table ronde et n'éclairant qu'à peine la pièce immense au milieu de laquelle il se trouvait.
Une riche tenture, en cuir de Cordoue gauifré, autrefois d'un jaune pâle, mais maintenant bruni, recouvrait les murailles. Dans l'un des angles se dressait un lit enveloppé dans de vastes rideaux de damas sombre à moitié fermés.
Quelques portraits de famille, enfumés comme la tenture, étaient suspendus le long des panneaux et, dans le fond, un grand christ d'ivoire se dessinait sur un fond de velours noir.
Un amoncellement de bûches énormes,
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réduites dans la cheminée à l'état de charbons ardents , répandait dans toute l'atmosphère une chaleur douce et tiède.
De temps à autres une sorte de tressaillement agitait les courte-pointes du lit d'où s'échappait un gémissement douloureux.
A ce mouvement, à ce bruit, trois hommes assis auprès de la table ronde dont nous avons déjà parlé levaient tout-à-coup la tête et écoutaient avec anxiété, mais les gémissements se taisaient et nos trois personnages reprenaient aussitôt une attitude sombre et pensive.
L'un de ces hommes, âgé de quarante trois ou quarante cinq ans était de taille
moyenne et d'apparence à la fois robuste et distinguée. Ses traits étaient beaux et exprimaient l'énergie, son front élevé s'en^, tourait des boucles grisounantes d'une chevelure qui commençait à devenir rare, ses yeux d'un gris bleu, profondément enchâssés dans l'arcade sourcillière, lançaient parfois de vifs éclairs, au milieu de la sombre préoccupation dans laquelle il semblait plongé. Il portait le costume à la fois simple et luxueux d un riche gentilhomme campagnard.
Cet homme était le comte Olivier de Villarcy.
L'un de ses compagnons, le plus voisin des deux, semblait avoir à peu près le même âge, il était vêtu tout en noir.
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C'était le plus en renom des chirurgiens de Grenoble.
Quant au troisième personnage, plus jeune de quelques années que les deux autres, il portait la robe cléricale, et remplissait au château les fonctions de chapelain.
Ses yeux erraient sur le bréviaire posé devant lui et dont l'index de sa main droite tournait distraitement les pages.
Il y avait là cHcore une quatrième personne, celle qui poussait d'instant en instant des gémissements douloureux dans le lit aux rideaux de damas. C'était une toute jeune femme, la comtesse de Villarcy qui, mariée depuis trois ans , arrivait
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pour la première fois, à l'heure suprême de l'accouchement.
— Docteur, dit le comte en se penchant vers l'oreille de son voisin, et en lui parlant tout bas.
— Monsieur le comte?.... fit ce dernier, arraché en sursaut aux douceurs d'un spécifique souverain dont il équilibrait les doses en imagination; qu'y a-t-il? qu'y a4-il?.
— Le temps passe..., reprit le comte.
Il n'y avait rien à répondre à cela, aussi le savant se contenta-t-il de s'incliner.
— Croyez-vous que maintenant ce soit bien long?
Jii^ Une heure au ynoins, deux au plus.
d'autrefois. 2<^
— Et vous pensez toujours que le iiioment fatal — i-.iifiU.rr' miT UjI
— Sera difficile à passer? Oui, Monsieur le comte.
"^^— - Et que l'opération sera terrible?
— Je le crois. :>oh
— Ainsi le danger est imminent '4i — , — Jpiminent, c'est^ te ^^U...
— Cependant, vous avez de Tespoir, docteur, beaucoup d'espoir?
"^tAvec l'aide de Dieu nous pouvons réussir, mais je ne réponds de rien.
— Comment, vous? vous dont on vante partout la scienc9 et^gi^^lf^.v. .^^ .^, ,,.
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~ D'abord, Monsieur le comte, on m'a fait une réputation que je suis bien loin de mériter, ensuite il y a des cas où doivent échouer toute habileté et toute science.
— Oui, mais nous ne nous trouvons point dans l'un de ces cas, n'est-ce pas, docteur ?
— Hélas ! je crains bien que si !
— La comtesse est jeune, bien jeune, et à son âge la vie a tant de force et de ressources
— Eh ! voilà justement ce qui m'épouvante, c'est qu'à l'âge de madame la comtesse, vingt ans à peine, toute énergie, toute force vitale semble avoir complètement disparu! Depuis que s'est déclarée
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cettegrossesse.madamelacomtesses'étiole, s'affaiblit chaque jour, comme une fleur mourante, et aujourd'hui qu'il ne lui reste plus de sève, comment supportera-t-elle les épouvantables tortures d'un accouchement laborieux?
— Mais, docteur, cet épuisement successif de toute force vitale, vous en avez été témoin comme moi... pourquoi donc n'avoir pas indiqué un remède?
— Parce que je n'en connaissais pas.
— Ainsi, vous avouez que la médecine est impuissante?...
— Oui, quand le mal qu'on veut guérir prend sa source dans un phénomène inconnu. Maintes fois je vous ai questionné.
maintes fois je vous ai dit que la sourde maladie qui minait madame de Yillarcy ne pouvait provenir que d'une profonde douleur morale...
' — El chaque fois, docteur, je vous ai répondu que la science était en défaut, que ma femtne n'avait, ne pouvait avoir aucun chagrin, et que \)^t conséquent il fallait chercher ailleurs la cause de son mal étrange! Ce que je vous disais alors, je vous le répète encore aujourd'hui ; car je le crois toujours.
— J'ai cherché ; je n'ai pas trouvé ! aiûsi
donc, Monsieur le comte, que Dieu nous . - i f ism 9I for
Vous entendez, l'abbé! priez, priez
d'al'trefuis. 245
murmura le comte en s'adressant au chapelain.
Ce dernier tourna précipitamment les feuillets de son bréviaire, et dans sa préoccupation il commença à réciter à demi voix : les psaumes des agonisants.
M. de Villarcy prétait l'oreille aux gémissements de la comtesse et ne remarqua pas cette circonstance sinistre.
Mais elle n'échappa point au docteur qui ne put retenir un geste d'effroi, et qui tout bas prononça ces mots :
— Fatal présage! fatal présage !
En ce moment les gémissements redoublèrent, puis ilss'arrètèrent tout-à-coup, ot
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au bout d'une seconde retentit un cri déchirant.
— L'heure est venue î s'écria le docteur.
Et saisissant le candélabre à quatre branches, il s'avança vivement vers le lit, suivi par M. de Villarcy pâle et tremblant.
Le chapelain s'agenouilla devant le grand crucifix d'ivoire, et continua les versets qu'il avait commencés.
Et c'était toujours le psaume des agonisants que ses lèvres murmuraient machinalement, tandis que sa pensée priait aux pieds de Dieu , pour la vie de la jeune femme.
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Quelques esprits hargneux nous accuseront peut-être de sacrifier la vraisemblance au désir de faire naître l'intérêt, en accumulant dans un petit nombre de pages des faits étranges ou émouvants, la faute, si faute il y a, n'est point à nous, mais bien et uniquement aux circonstances dont nous nous sommes faits les histo-
riens.
A une distance d'à peu près trois quart d'heures du château de Villarcy, sur la gauche, en s'enfonçant dans les terres, ou plutôt dans les bois, il y avait sur le bord d'un petit étang une misérable chaumière construite de branchages, de boue et de
mousse, et habitée par une jeune fille de dix-huit ans environ, et un petit garçon qui pouvait en avoir douze.
Nou^ nous transportons dans l'unique pièce de cette humble demeure, à l'heure et au moment précis où commençait au château la scène dont nous avons toiit-àl'heure esquissé le prologue et sur laquelle nous reviendrons incessamment.
Dans la masure on veillait comme au château.
On y souffrait de même.
Une bougie de cire jaune, fichée dans un chandelier de fer-blanc éclairait , là aussi, une scène de douleur.
d'autrkfois. 2\d
Sur un lit en désordre, une jeune femme se tordait dans d'atroces souffrances, et y)Our ne pas ébranler la chaumière de ses cris, elle, déployait un courage surhumain et niordait violemment ses draps qu'elle avait d'abord tordus et presque déchirés, dans ses mains crispées convulsivement.
,.5ilai^ là, il n'y avait ni prêtre ni médecin.
Seulement un enfant pleurait à chaudes larmes, assis sur une escabelle auprès du foyer presqu'éteint.
La jeune tille et le petit gar(îon, orphelins tous deux, étaient les enfants d'un garde-chasse, tué jiar accident deux ans auparavant par un des invités de M.
de Villarcy, dans une grande battue au loup.
Les convulsions augmentaient. L'intensité de la souffrance devint telle pendant quelques secondes que la pauvre malade ne put parvenir à étouffer quelques cris.
L'enfant quitta son escabelle, vint auprès du lit et dit d'une voix suppliante, tout en essuyant ses larmes :
— Geneviève, Geneviève! petite sœur, dis-moi donc où tu-as mal? que je l'ôte, ton mal...
La crise était passée, Geneviève, puisque tel était son nom, se souleva à demi, en entendant la voix de l'entant, et écarta
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de la main ses longs cheveux épars, qui voilaient son front.
Il était impossible de voir un type plus ravissant que celui de ce jeune visage, quoique la souffrance vînt d'y laisser sa terrible empreinte.
Figurez-vous au milieu d'un ovale allongé, de grands yeux noirs d'une incomparable beauté, quoiqu'entourés dans ce moment d'un cercle bleuâtre et marbré.
Un front pur, couronné d'une chevelure opulente, une peau d'un blanc mat et légèrement rosé , une petite bouche, dont les lèvres devaient être habituellement rouges comme une grenade entr'ouverte, complétaient cet ensemble parfait.
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Geneviève saisit le bras de son frère, et attira l'enfant plus près d'elle^ pour lui dire d'une voix éteinte :
.,T— Écoute... Etienne...
Etienne ouvrit démesurément ses grands yeux et fit un geste d'attention.
— Tu m'entends bien...? reprit Geneviève. i>.
— Oui, sœur.
— Et tu feras... ce que. ..je te dirai...?
— Oui, sœur.
— Tu vas aller... au château...
— Oui, sœur.
— Tu te feras ouvrir... quoiqu'il soit
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bien iavi],,. tu diras qu'il s'agit de la vie de quelqu'un. . • tu comprends,, . ,u ^ ';
"'-^ Si on ne voulait pas m'ouvrirla grande porte, je passerais par-dessus le mur du parc, j'y sais un trou, dà !
— Tu demanderas à voir, Monsieur...
le comte... à lui... parler, à lui... à lui seul.... entends-tu?
— Oui, sœur...
— Et tu lui diras seulement ceci : Gèneviève meurt... elle vous attend... Tuas bien compris, Etienne?...
— Oui, sœur...
— Eh bien, va... mon enfant... va... va... vite... carie temps presse
Û'24 LES YIVËlîllâ O^tTftEFOÎS.
Etienne mit ses sabots, s*enveloppa dans une espèce de pelisse à capuchon en grosse serpillière rayée et s'élança dans la campagne.