‹ Les viveurs d'autrefois (volume 5)Chapitre 12 sur 15 · II · texte numérisé non relu

II

242 LES vivEiThs *

Les yeux du comte étaient hagards et son front contracté. La mourante, calme et pâle, pariait d'unie voix de plus en plus atfaibiie, mais cependant toujours distincte. HOm Of

— Un jour, reprit-elle, il y a de cela un an, vous vous éloignâtes de ce pays pendant un mois. ïl le sut, et etihardi par votre absence, il osa venir jusqu'ici 'me reparler de, son ^^f^pur.., J^ 1^ cliassai... Il ne se lassa poin,t... il revint... Sai^s cesse je priaiâ;,f|{^ieu^<]l^rH[ie #ti^P^}'Ç cpûtf,e l\x} ^i, çonjbJfe; moifmême.., jUïj 3pjr,., i'pubjjiii 4fi . li^m. . . ije )*u$, perdue ! , . , Oli ! . p,ard^^>r u/bz-iiioi!... J.0icroii? avoir e^pijé ||ja fa,uje par un an de reiBords... par un an de i^iy mes cachées , par unie vie usée dans .Lep

d'autuefois. 243

pleurs et la prière ; enfin, par ma mort à vingt ans!... Soyez grand et généreux comme Dieu lui-même... ayez pitié! pardonnez-moi !

"'-in II y a uîi an..f* murmura M. de Villarcy d'une voix sombre. '^^"^«siBflnoD UU

^ ~ tf^ a un an... têpéta la mourante. -if)(î i!R'3Vno*î nri i^i ,lflf^mrn9lof7 tWvffo'?!

T— Maclajftiç, {\ii alpr^i le çomtp avep une éner^^^ terrible, suis-je îe p^r^ij^^ votre enfant?

-lit îjr

La mourante laissa tomber sa tète qu'elle cacha dans ses deux mains, et ne répondit point. là'J

Une sombre fureur éclata dans le regard de M. de YiUarcy; il recula de deux pas

en faisant un geste de malédiction et en s'écriant :

— Malheureuse femme !!

La comtesse poussa un faible cri et perdit connaissance.

En ce moment, la porte de la chambre s'ouvrit violemment, et un nouveau personnage entra, vainement repoussé par un domestique qui cherchait à le contenir.

C'était Etienne, l'enfant que nous connaissons déjà, le frère de la jeune fille qui se mourait dans la maison du bord de l'étang.

— Oh ! not' seigneur... oh ! Monsieur le comte, s'écria l'enfant en se jetant aux ge-

d'autrefois. 245

noux du gentilhomme ; au nom de la Sainte-Yierge-Marie, mère de Dieu, et de nos saints patrons, écoutez ce que j'ai à vous dire...

" Plus tard... demain ! dit le comte en proie à une impatience pleine de colère et de douleur; demain, je vous entendrai; maintenant, sortez!

— Oh ! not' seigneur, not' bon seigneur ! répondit Etienne ; demain , il ne sera plus temps; c'est tout de suite, tout de suite qu il faut m'écouter !... D'ailleurs, je n'ai qu'un mot, rien qu'un njot à vous dire... et il s'agit de la vie, oui, not' seigneur, de la vie ou de la niorl de quelqu'un.

— Eh bien! parle, fit M. de Viilai'cy, vaincu par cette insistance.

— Alors , venez par ici, un peu, not' seigneur... qu'il n'y ait que vous qui m'entendiez !

Le comte suivit l'enfant dans l'embrasure de fenêtre.

— Eh bien? demanda-t-il.

— Je viens de la part de Geneviève....

— Geneviève ! s'écria le comte en If es- ^'''sèiillaht.

~ C'est ma sœur, et elle m'a chargé de vous répéter ces mots : Geneviève se meurt! elle vous attend !

d'altrifois. -247

, v^jGeneviève se meurt! répéta M. de Villarcy, est-ce possible, mon Dieu!

ni r-T Oh! elle est bien malade, ma pauvre sœur, allez, not' sei[jneur; elle souffre comme les damnés en enfer; elle m'a dit de venir, et je suis venu. J'ai sonné à la grille, le portier n'a pas voiilu m'ouvrir, et il m'a crié que j'étais un vagabond; alors, j'aitourné autour du parc et je suis entré par une brèche...

Ceci expliquait très clairement comment, quelques instants auparavant, le comte avait aperçu une forme grisâtre franchissant un mur et se coulant parmi les massifs i

- Je m en revus, uot' seigneur, poursui-

vit l'enfant. Qu'est-ce qu'il faut que je dise à ma pauvre sœur !

-- Rien... Tu vas quitter le château, tu gagneras la brèche du parc, et là, tu m'attendras...

— Oui, not' seigneur.

Et l'enfant sortit de la chambre après une profonde révérence.

Les paroles que M. de Villarcy venait d'entendre prononcer avaient produit sur lui une impression bien étrange et bien inattendue, car au moment où il s'approcha du lit de sa femme, il n'y avait plus rien sur ses traits de la sombre fureur qui y dominait seule si peu de temps auparavant.

d'autrefois. 240

11 avait l'air profondément triste, mais résigné.

La comtesse venait de reprendre connaissance;' elle pleurait silencieusement tandis que le chapelain l'exhortait au courage et à la résignation.

M. de Villarcy lui prit la main, se pencha à son oreille et lui dit tout bas :

— Pauvre femme ! pauvre femme ! que votre âme soit calme ; que la paix rentre dans votre cœur; vous avez expié d'une façon bien cruelle une faute involontaire. Je fus trop coupable moi-même pour n'être pas indulgent. Je vous pardonne, je vous pardonne du fond du cœur...

— Oh ! s'écria la mourante avec une ex-

LKS VIVEL'RS

pansion qui se fit jour malgré son anéantissement complet, est-ce bien vrai?...

est-ce bien vrai???

'•'■'•^Vrai, comme il est vrai que je prie Dieu de vous laisser à moi, et de rallumer de son souffle puissant le flambeau de votre vie...

— Et... et... murmura la jeune femme, mon enfant... /nsq îoramai

— Votre enfant est le mien, et je l'aime comme... comme un père doit aimer son fils.

— Oh! merci, mon Dieu! merci! dit la mourante. Mon âme peut partir maintenant! Je suis heureuse, bien heureuse!

Adieu adieu

D'A.l;TflÊFt>15i 25 1

La tête pâle de la comtesse retomba sur l'oreiller, parmi ses cheveux blonds qui semblaient lui faire une lumineuse auréole.

Un dernier tressaillement qui n'avait rien de douloureux agita tous ses membres ; un dernier souftle s'échappa de ses lèvres, entr'ouvertes comme pour un sou-

^11"^ • .9'iiBoJioni 9*id

Le docteur s'approcha et posa sa ihain sur le cœur.

•A Jix- Tout est fiiii ! dit-il. J'"^»^^ r

Et il ferma les yeux de la morte.

Le comte, le docteur et le chapelain s'agenouillèrent, et le prêtre se mit à psal-

modier d'une voix émue les versets du i De Profundis.

^"L'enfant dormait dans le berceau où il avait été placé par les soins du médecin.

— Monsieur Tabbé, dit le comte en se relevant, je suis obligé de vous confier, pour quelques heures, le triste privilège de veiller et de prier seul dans cette chambre mortuaire.

Le prêtre s'inclina en signe d'acquiescé ment.

— Quant à vous, docteur, poursuivit le comte, veuillez me suivre ; je vais avoir besoin de votre ministère.

— Nous sortons donc, Monsieur le comte ?

d'authekois. 255

— Oui.

-— Et nous allons ?

— Vous le saurez. Peut-être, hélas! n'en avons-nous point fini avec la mort cette nuitl!

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L HISTOIRE D'UKE KUIT.

— SUITE

l'histoire d'une nuit (Suite,]

M. de Villarcy et le docteur, nous l'avons dit à la tiii du chapitre précédent, descendirent dans le jardin, laissant le prêtre agenouillé près du corps de la jeune femme.

La lune montait au ciel derrière de grands nuages qu'elle achevait de dissi-

per, ou dont elle argentait les bords de sa pâle et mélancolique lueur.

Le givre étincelait aux branches des arbres dépouillés, la neige craquait sous les pieds du médecin et du gentilhomme.

Etienne, le frère de la pauvre Geneviève, attendait, tout transi de froid, près de la brèche du mur d'enceinte.

Le comte lui fit signe de les suivre ; ils marchèrent ensemble pendant environ deux cents pas, puis M. de Villarcy tira les verroux rouilles d'une petite porte qui donnait sur les champs, et tous trois s'enfoncèrent dans la campagne.

Le profond silence de la nuit n'était interrompu, d'instant en instant, que par la

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Yoix funèbre (l'un hibou qui s'envolait du tronc d'un vieux chêne, ou par le glapissant lointain d'un renard chassant quelque lièvre au fond des bois.

Rien n'était plus lugubre que la marche hâtive de ces trois personnages, glissant ainsi que des ombres et sans échanger une parole sur la vaste nappe blanche qui couvrait le sol comme un linceul.

Bientôt l'enfant quitta ses compagnons, et prit sa course à travers champs pour aller annoncer à sa sœur qu'il ne i^venait pas seul.

Le docteur rompit alors le silence et dit:

— Vous avez prononcé tout à Theure, Monsieur le comte, de sinistres paroles.

260 LES vviEims

M. de Villarcy ne répondit point.

— Peut-être n'en avons-nous point fini avec la mort cette nuit! Ce sont vos expressions, poursuivit le docteur ; faudra-t-ii donc déplorer un nouveau malheur? Où allonsnous? Qui nous attend?...

— Docteur! docteur! interrompit M. de Villarcy avec un accent déchirant, au nom du ciel ne m'interrogez pas ! je suis hors d'étatj.!de vous répondre! Ma tête se perd! une fatalité terrible semble s'appesantir sur moi ! Je porte malheur à tout ce que j'aime, à tout ce qui me touche! Hier au soir mes cheveux étaient gris, vous verrez, docteur, vous verrez qu'ils auront achevé de blanchir cette nuit!

Force fut au médecin de respecter la

d'autrefois. 26^

douleur profonde et concentrée du comte, et de continuer à le suivre silencieusement.

Mais nous, nous pouvons en quelques mots expliquer à nos lecteurs ce que peutêtre ils ont deviné déjà.

Geneviève, la fille de l'ancien garde-chasse du château , était sans contredit la plus jolie paysanne des domaines de Villarcy.

Un jour que le comte chassait un chevreuil, il fut surpris par une pluie violente,, tout auprès de la chaumière de Geneviève; il entra et fut frappé de la beauté singulière et de la grâce parfaite de la pauvre enfant.

Le comte n était point un lil^^rlin. mais

262 LES VIVEtRS

dans ce temps, comme aujourd'hui, les maris les meilleurs ne se reprochaient guère une infidéhté, et puis justement à cette époque la comtesse, de plus en plus triste et souffrante, témoignait une froideur croissante, dont M. de Villarcy ne s'accommodait pas toujours volontiers.

Bref, il revint à la maisonnette; souvent d'abord, puis tous les jours, et il fit comprenclre à Geneviève qu'il se regarderait comme fort heureux de l'honorer de ses bonnes grâces.

La jeune tille était sage et se défendit de son mieux ; mais le moyen de résister longtemps à un gentilhomme encore jeune et fort bien fait de sa personne, qui prie alors qu'il pourrait commander, eî

d'alikefois. 2C5

parle d'amour en termes choisis à une pauvre paysanne, ni plus ni moins qu'à une marquise, dont-elle possède, assarct-il, tous les attraits et toute la distinction.

Prise à la fois par le cœur, par les sens et par l' amour-propre, Geneviève ne pouvait guère résister; elle céda et devint la maîtresse de M. de Villarcy.

Et si l'on s'étonne que le comte, riche et généreux, eût laissé la jeune tille dans une chaumière presqu'en ruines, et dans un état voisin de la misère, nous répondrons qu'il lui avait oilèrt à plus d'une reprise de changer cette position et de lui pro-. curer une complète indépendance.

Mais toujours Geneviève avait répondu

que, puisqu'elle avait perdu le seul bien qu'elle possédât dans ce monde, son honneur déjeune fille, elle en voulait du moins garder l'app arence à tous les yeux , et qu*ac cepter un seul des bienfaits de son amant, c'était avouer tout haut sa honte et ne plus pouvoir supporter, sans rougir, les regards de ses compagnes d'enfance.

En vain le comte avait insisté, Geneviève se montrait inébranlable.

De sa part c'était honnêteté : si c'eût été calcul, rien n'aurait été plus habile, car chaque jour M. de Villarcy s'attachait davantage à sa jeune maîtresse dont il appréciait le caractère noble et désintéressé, et ce fut presque avec joie qu'il apprit la

d'autrefois. 265

grossesse de la pauvre enfant qu'il avait séduite.

Mais en même temps, il put concevoir l'espérance que la comtesse, sa femme, portait, elle aussi, dans ses entrailles, un fruit de sa tendresse; tendresse légitime, cette fois; et que le fils qui naîtrait d'elle n'aurait point à courber le front sous la tache de bâtardise.

On devine que cette certitude vint apporter un singulier refroidissement dans ses amours de la main gauche, et que la pauvre Geneviève fut bientôt presque complètement négligée.

A peine si de loin en loin le comte venait dire à la jeune fille une parole à peu

près indifférente et lui donner un baiser glacial.

Elle ne se plaignait point, elle pleurait dans la solitude et trouvait toujours un sourire de joyeuse bien-venue pour accueillir l'arrivée de son amant.

M. de Villarcy finit par oublier presque complètement la grossesse de Geneviève et la prochaine époque de son accouchement.

Nous savons dans quelle circonstance fatale on vint lui remettre ce souvenir devant les yeux. Nous savons comment la faute qu il avait commise le rendit indulgent pour celle que la comtesse mourante venait de lui confesser, et nous comprenons combien était terrible sa position

d'autrefois. 2lr7

entre ces deux femmes , l'une morte et coupable, l'autre innocente et mourante ; entre ces deux enfants, l'un lé(![itime qui n'était point à lui, l'autre bâtard et dont il se savait le père l

Cependant les nocturnes visiteurs approchaient de la maisonnette.

Déjà la faible lueur projetée derrière la vitre ternie apparaissait à travers les arbres et se reflétait sur la surface polie du petit étan^j;.

La dernière et faible dislance fut fran-

chie.

La porte était entr'ouverte. Le comte la poussa et, suivi du docteur, entra dans la maison.

Le corps presqu'inanimé de Geneviève s'affaissait sur le lit en désordre.

Au hruit des pas de son amant, la vie sembla courir de nouveau dans les veines qu'elle était près d'abandonner, et tandis que M. de Villarcy se penchait sur sa couche, Geneviève se souleva dans un suprême effort, jeta ses bras défaillants autour du cou du gentilhomme, et dans un long baiser colla sur sa bouche ses lèvres avides, en murmurant :

— Enfin ! enfin !

D'AUtRtFOIS* 209

Le comte tressaillit sous le baiser de ces lèvres déjà froides.

Il s'arracha à l'étreinte convulsive de la jeune tille, et dit en lui serrant la main avec une tendresse affectueuse :

— Pauvre enfant ! pauvre enfant !

— Oh ! ne me plaignez pas ! répondit Geneviève avec un sourire joyeux, mais déchirant, ne me plaignez pas Vous êtes

venu... je vous vois vous m'aimez toujours... cela m'a sauvée... je ne soufire plus, . . je vous assure que je ne souffre plus !

En ce moment, la jeune fdle aperçut pour la première fois le docteur qui contemplait cette scène avec un profond étonnement ; elle se serra contre M. de Villarcy

270 LES VIVEUKS

avec une sorte d'ell'roi , en demandant :

— Quel est cet homme ?

— Un ami dévoué... un médecin que j'ai amené... pour toi.

— Qu'il s'en aille ! qu'il s'en aille ! murmura Geneviève, dont ia pudeur se révolta de ia pensée qu'un étranger allait connaître le secret de sa grossesse. Pourquoi l'avoir conduit ici*., je n'ai pas besoin de lui... je vais bien... je ne souffre plus.....

Mais elle n'avait point achevé cette phrase , qu'une crise plus épouvantable que les précédentes vin« démentir ses paroles; elle retomba sur son lit, tordue par la douleur et poussant des cris sourds et inarticulés.

I) ALTllEFOIS. 27'!

Au bout de peu d'instants, il y avait au monde un orphelin de plus, et la jeune mère était morte sans avoir repris connaissance, sans avoir pu, consolation suprême, embrasser son enfant!

— Vous aviez raison, dit le docteur en rejetant le drap du lit sur le pâle visage de Geneviève, vous aviez raison, c'est une triste nuit que celle-ci !

Et il présenta i'enfant nouveau- né à M. de Villarcy.

— Pauvre créature innocente, murmuia le comte en l'enveloppant dans le pan de son manteau, tu entres dans la vie par une

272 Lîis vivEUiîS

triste porte! puisse l'avenir ne point te punir de la faute de ta naissance !

Et il sortit de la chaumière suivi du docteur et du petit Etienne, dont les sanglots étaient déchirants.

Certes nous ne sommes point de ceux qui nient la Providence, et proclament à sa place le hasard, le destin, ou la fatalité^ ce Deus ex machina des poètes antiques.

Comme, selon nous, il n'y a que deux partis à prendre dans cette vie, celui du doute ou celui de la croyance, nous aimons mieux humilier notre faible raison que de nous jeter dans les sentiers perdus

d'autrefois. '275

d'un scepticisme désespérant , et nous cherchons, humbles dans notre foi, à voir partout la main de Dieu , alors même qu'elle semble laisser aller les destinées humaines à la dérive et sans pilote.

Certains romanciers, se dis'àni socialistes, ont affiché des opinions de tout point contraires à la nôtre, et dans des livres dont il ne nous appartient point d'apprécier le mérite littéraire, mais qui nous ont, pour leur part, conduit à l'abîme dans lequel nous roulons, ont pris à tâche de se faire les séides de la fatalité, en mettant sans cesse en présence le bien et le mal, le vice et la vertu, et en faisant systématiquement triompher le mauvais principe.

Or, nous le répétons, là où ils voyent

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