‹ Les viveurs d'autrefois (volume 5)Chapitre 13 sur 15 · II · texte numérisé non relu

II

le hasard, nous voyons, nous, la Providence. Gomme eux, nous admettons les faits ; mais nous en voulons tirer des conclusions tout à fait différentes.

La suite de ce récit expliquera surabondamment à nos lecteurs les réflexions qui précèdent , en leur en dévoilant le but et la portée^

Voici quels étaient la volonté et les desseins du comte de Villarcy, dans la position terrible où il se trouvait placé.

D'abord , il comptait élever ensemble et dans des rapports d'une égalité fraternelle, le fils de sa femme et l'enfant de Geneviève.

Celait pour lui une sorte de première

expiation, que d'envelopper dans une même tendresse les tristes fruits d'un double adultère. C'était un châtiment mérité que de voir son nom porté fièrement par Tenfant qui n'était le sien que selon la loi , tandis qu'au contraire son tils véritable subirait la désolante flétrissure d'une naissance illégitime.

Il voulait , du reste , adopter un jour ce dernier, et lui assurer une existence complètement heureuse et indépendante , au moins sous le rapport de la fortune.

Les deux enfants furent baptisés le même jour.

L'un reçut le nom de Roland : c'était le vicomte de Villarcy.

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L'autre, le fils de la paysanne, fut appelé Richard.

Dix années se passèrent. Roland et Richard avaient grandi sous les yeux du comte , que tous deux appelaient : mon père , et qui , fidèle à la ligne de conduite qu'il s'était tracé, n'avait point cessé de leur témoigner à tous deux une' affection pareille.

Le moment approchait où j\I. de Viliarcy allait s'attacher son fils véritable par les liens de l'adoption, quand, dans une grande chasse a courre , il fut renversé avec son cheval, en franchissant un ravin.

La chute fut affreuse. La tête avait porté

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sur une pierre aiguë. Le comte ne reprit point connaissance, et l'on ne rapporta au château qu'un corps inanimé.

Quoique ne comprenant pas parfaitement toute l'étendue du malheur qui les frappait, les deux orphelins témoignèrent une égale et profonde douleur, exprimée seulement d'Une façon différente comme leurs caractères.

La douleur de Roland fut sombre et concentrée.

Celle de Richard, plus expansive, s'exhala en sanglots et en cris de désespoir.

LES DEUX FRERES

LES DEUX FRERES

A partir du jour de la mort du comte de Villarcy, la position des deux orphelins se trouva modifiée d'une façon complète.

Le comte n'avait rien fait encore pour assurer la position de Richurd , qui fut dès lors considéré comme un subalterne par tout l'entourage du château.

2S2 LES VIVEIRS

Le tuteur du jeune Roland l'autorisa, à la vérité, à partager encore les études et les jeux de son pupille; mais ledit tuteur blâma tout haut l'étrange manie du feu comte qui faisait donner à l'enfant d'un vassal les habitudes et l'éducation d'un fils de gentilhomme.

Le gouverneur de Roland partageait cette manière de voir, et il ne perdait point une seule occasion de faire sentir au pauvre Richard l'infériorité de sa condition , et partant de son intelligence.

A lui les punitions et les reproches ; à Roland les encouragements et les éloges.

De leur côté T les domestiques du château , jaloux de voir un enfant , sorti de leur classe , et mis au-dessus d'eux par les

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circonstances , prenaient à tâche de l'humilier sans cesse, et de lui laisser comprendre qu'ils n'avaient pas d'ordres à recevoir d'Un bâtard , élevé par charité.

Et tout cela faisait fermenter dans l'âme de l'enfant , un levain d'amertume qui se gonflait chaque jour; car Richard se savait l'égal du jeune comte, et par la force physique, et par l'adresse et par l'intelligence , et déjà il murmurait contre cetle apparente injustice, qui , grâce au hasard de la naissance, faisait un supérieur et un inférieur de deux êtres dont l'un valait l'autre.

Disons tout de suite que Roland n'avait point cessé de témoigner à son compagnon une affection fraternelle.

Quelques années se passèrent encore.

Les deux enfants se firent jeunes hommes, et atteignirent l'âge de dix-huit ans.

Leur éducation était achevée, éducation fort incomplète, comme presque toutes celles de cette époque, mais dont Richard^ soit par plus d'aptitude, soit par plus de travail, avait mieux profité que Roland.

Le jeune comte , libre de son temps et de sa personne , entama des relations fréquentes avec les gentilshommes du voisinage et de presque toute la province.

C'était chaque jour des parties de chasse et des fêtes de toutes sortes.

11 va sans dire que Richard n'était ja-

d'aiithefoïs. -^»j

mais compris dans ces invitations , n'était jamais convié à ces fêtes.

Et tandis que Roland courait à de joyeuses réunions, le fils de Geneviève, le regard sombre et le cœur rongé par la jalousie, s'enfonçait dans les bois, emportant sur l'épaule un fusil dont il ne faisait pas usage , et tenant à la main un livre qu'il ne lisait point.

Les paysans de la seigneurie l'enviaient et le détestaient, et se disaient les uns aux autres , en le voyant errer dans les sentiers ou sous les futaies :

— Tiens, voilà le bâtard qui passe!

Qu'est-ce ([u'il a donc fait au bon Dieu , celui-là , pour être si heureux !

Heureux! lui!...

Mais bien souvent, c'est ainsi que juge le peuple.

Répétez donc encore le vieux proverbe : Vox popiili , vox Dei!

Ce n'est pas tout, quand les gentilshommes , amis de Roland, se réunissaient au château de ce dernier , Richard avait bien d'autres petites humiliations à subir.

11 assistait à la vérité , dans ce cas , aux parties de chasse et aux soupers , mais comme un intru que l'on tolère et qui gêne.

Pour la chasse.il avait le plus mauvais cheval ; à table il était le dernier servi.

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A peine lui parlait-on , et si par hasard quelqu'un lui adressait la parole , c'était invariablement avec une sorte de condescendance protectrice, plus offensante qu'un 'silence complet.

Parfois , quand on le croyait absent , il entendait des phrases dans le genre de celle-ci, qui le faisaient bondir de colère.

•« — Sais-tu bien , mon cher comte , que, pour un manant , ce pauvre diable que tu gardes chez toi, n a vraiment point trop mauvaise tournure , à ta place j'en ferais un lieiduque superbe , ou un coureur de toute beauté !

Et le levain d'amertume se gonflait à déborder, dans le cœur deUichard, qui

se sentait pris pour Roland, (bien innocent pourtant de tout cela ) , d'une haine sourde et profonde.

Un jour il se fit un grand changement dans la vie et dans le cœur du jeune homme.

Il oublia tout d'un coup ses douleurs et ses haines , il enveloppa soudain le genre humain entier dans le sentiment d'une immense bienveillance ; il lui sembla que la nature était plus belle, les bois plus verdoyants, le soleil plus doux ; il lui sembla qu'il commençait une nouvelle existence.

Il aimait.

Il aimait pour la première fois.

Cet amour fut une pastorale des temps

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antiques, une églogue mise en action, quelque chose de naïf et de bucolique comme devrait l'être toujours la première tendresse d'un cœur vierge.

Voici comment cela s'était fait :

Par une chaude après-midi du mois de juin , Richard s'était jeté sur la mousse au pied d'un grand chêne , et tout au bord d'un petit lac, situé au milieu des bois , et dans lequel venaient se baigner , pendant les jours caniculaires , tous les merles et tous les bouvreuils des taillis d'alentour.

Là il s'endormit.

Son sommeil fut interrompu bientôt par une voix douce qui chantait à côté de lui , quelques fragments d'une chanson rustique.

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