L'OPERA
L OPBBA.
Hector, après avoir quitté M. de Cardillac, erra pendant quelque temps dans les rues de Paris, sans but et sans projet, absorbé par un sentiment bizarre et indéfinissable, qui lui prenait tout à la fois la tête et le cœur.
Ce sentiment, né de la seconde appari-
tion de la jolie inconnue au mantelet vertchou, n'était bien certainement pas encore de l'amour, car d'habitude on ne s'éprend guère d'une femme que l'on n'a fait qu'entrevoir , mais tout au moins il lui ressemblait beaucoup.
Hector était en proie à une agitation extrême, à une sorte d'inquiétude fébrile.
Le charmant visage de la grisette se dessinait sans cesse dans sa pensée, comme dans un rêve. Il se désespérait d'avoir manqué de nouveau l'occasion de l'aborder et de lui parler, il se disait qu'il ne la rencontrerait peut-être jamais, et il mettait son vif dépit sur le compte de sa curiosité non satisfaite.
Du reste un philosophe quelque peu
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matérialiste a prétendu que l'amour n'était autre chose que la curiosité des sens.
Ceci est peut-être paradoxal. Quoiqu'il en soit, nous croyons que dans plus d'une circonstance la curiosité entre pour beaucoup dans Tamour.
Et à l'appui de cet axiome nous citerons ce mot d'un jeune poète de nos amis à qui nous disions : Vous êtes amoureux de madame de C... — NoHj, nous répondit-il, /ew suis curieuûù.
Les heures s'écoulèrent. Peu à peu l'hallucination du jeune marquis disparut pour faire place à un état plus calme. Sa promenade prolongée et pédestre lui avait donné de l'appétit; il alla, par souvenir peut-être, souper au cabaret du Charriot
d'Or ; puis il prit le chemin de l'Opéra, où il arriva vers les dix heures du soir, pour entendre la fin d'une pièce de Quinault, nous ne savons plus laquelle.
Hector entra dans les coulisses.
Le dernier acte de la pièce qu'on jouait
venait de commencer. Le théâtre représentait un site de l'Olympe, c'est-à-dire qu'à droite il y avait un grand palais aux colonnes d'ordre corinthien, au fond, sur des nuages amoncelés, le trône du maître des Dieux : Jupiter, puisqu'il faut l'appeler par son nom, et à gauche des nuages encore, parmi lesquels perçaient dans un lointain brumeux les doubles cimes du Parnasse.
Les nuages étaient roses, les montagnes violettes ; le trône doré avait des foudres
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écarlates, et le palais figurait du marbre blanc.
Quant à Jupiter il portait un galant costume de lieutenant-colonel des mousquetaires, avec lesjambes nues et des sandales.
Toute sa cour l'entourait, les dieux habillés dans le même goût, les déesses assez peu vêtues.
C'était, on le voit, tout à la fois très simple et parfaitement mythologique.
Un peu avant le baisser de rideau un char traîné pas deux lions, devait amener, devant les dieux assemblés, Therpsicore, la muse des danses joyeuses, qui témoignerait par ses entrechilts, ses jetés-battus, ses flic flac, ses ronds de jambes, ses pirouettes, son tacqueté et son balloné, toute
la satisfaction qu'elle éprouvait de faire passer au maître du ciel et de la terre quelques instants délicieux.
Le char, attelé de ses coursiers de carton, attendait dans la coulisse entre deux portants.
Therpsicore n'était point encore descendue de sa loge, et achevait sa toilette au grand effroi du régisseur qui craignait qu'elle ne manquât son entrée.
Hector, auquel il restait encore quelque chose de la primitive agitation de son esprit, s'accouda distraitement au dossier du char de la muse, et ne prêta qu'une fort médiocre attention aux œillades et aux quolibets provocateurs des nymphes de rOpéra qui batifolaient autour de lui, et qui sachant sa bourse bien garnie et son
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Imiiieur libérale, n'auraient point été fâchées de fixer ses renards.
Une circonstance inattendue vint le faire tressaillir et le tira de sa rêverie, mais d'une façon qui n'avait rien que de fort agréable.
Deux bras blancs et nus se nouèrent autour de son cou; deux mains parfumées se posèrent sur ses yeux, et une jeunefemme, qui s'était approchée de lui par derrière et à petits pas, lui demanda d'une voix déguisée :
— Qui est-ce ?
— Ma foi, répondit Hector sans chercher à se dérober à la douce violence qui lui était faite, je sais que ce sont de jolis
4S Li-s viVEuns
mains, douces et potelées, ce qui me semble d'un très heureux augure.
— Ainsi vous ne devinez pas ?
— Que vous êtes jeune et jolie?... parfaitement!
— Erreur, mon gentilhomme.
— Comment?
— Je suis vieille et laide.
•—Vous?
— Oui, moi.
— Je parie cent louis que non !
— Je ne tiens pas, car vous auriez gagné!
Et les deux petites mains lâchant enfin prise, Hector, qui put se retourner, aperçut devant lui la danseuse espagnole,
d'aI'Thehus. 4ô
la ravissante Manuela en costume de Therpsicore.
Or, quand nous disons en costume, c'est une manière de parler, car rien ne méritait moins ce nom que son accoutrement, mais aussi rien n'était plus gracieux.
Le public savait que Manuela représentait la muse de la danse, on l'acceptait donc comme telle, et tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.
Voici du reste en quoi consistait le travestissement de l'actrice.
D'abord une sorte de tunique, adhérant étroitement au buste, et assez échancrée pour montrer le plus possible les épaules et la gorge.
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Cette tunique en satin rose tendre était relevée de chaque côté des cuisses par une a^a'afled'or, et laissait voir parfaitement la jambe, moulée dans un maillot couleur de chair, mince comme l'aîle d'un papillon...
Sur l'épaule gauche une peau de tigre, admirablement imitée en velours fauve et noir, était fixée par un gros bouton de diamant.
Dans les cheveux à demi dénoués, une profusion de rubans couleur de feu se mêlait à des fleurs aux teintes éclatantes.
La main droite portait un petit tambour de basque.
Telle était Manuela debout en face d'Hector, secouant machinalement les
d'authefois. 5^
grelots argentins de son tambour, et se balançant en, cadence sur des hanches comme on n'en rencontre que sur les bords amoureux du Guadalquivir.
— Tu vois bien que j'aurais perdu, si j'avais parié que j'étais vieille et laide, ditelle, avec un joyeux éclat de rire, au marquis qui la regardait.
— Ma foi oui, car tu es jolie à tourner toutes les têtes de l'Olympe, y compris celle du grand Jupiter.
— Tu trouves? :ot înf
— Foi de marquis. ^'
— Alors nous souperons ensemble ?
— Oh ! oh ! fit Hector : ce serait la quatrième fois depuis quinze jours.
— Est-ce que, par hasard, tu trouverais que c'est trop?
— Non, mais...
— Mais, quoi?
— Mais c'est assez.
— Par exemple ! et pourquoi cela?
— Pacre qu*au bout de trois soupers on ne doit plus rien avoir à apprendre avec toi.
— Voyez-vous cela! répliqua la sylphide en faisant un rond de jambes. Savez-vous que je vous soupçonne fort de courir une autre femme, marquis.
Hector sourit.
— Est-ce que tu serais infidèle, monstre?
DAlTREtOIS. OO
demanda Manuela en se posant avec un geste tragique.
— Est-ce que tu m'es fidèle, petite? fit Hector au lieu de répondre.
La conversation continua quelques instants sur ce ton, puis soudain elle fut interrompue par le régisseur qui accourut tout essoufflé en s'écriant :
—Allons, Mademoiselle, vite, vite, dans le char et en scène : il n'est que temps !
Manuela quitta précipitamment Hector et fit son entrée triomphale.
, En même temps le marquis sortit des coulisses et rentra dans la salle, où il alla prendre place près de l'orchestre des musiciens.
M LES VÎVEt'flS
La pièce que Fon jouait l'intéressait peu ; cependant il eut la patience d'écouter quelques tirades dans le genre de celle-ci :
« Que l'amant qui devient heureux En devienne encor plus fidèle!
Que toiijours dans les mêmes nœuds Il trouve une douceur nouvelle!
Que les soupirs et les langueurs Puissent seuls fléchir les rigueurs De la beauté la plus sévère !
Que l'amant comblé de faveurs Sache les goûter et se taire. »
Ou bien :
« Lorsque Doris me parut belle.
Je ne connaissais pas encore vos attraits.
Il faudrait pour êlre fidèle Vous avoir toujours vue ou ne vous voir jamais!»
Ou encore :
!• t « Eh bien! à votre amour je ne suis plus rebelle lît je consens enfin à m'engager !
Voyons d^ns îiotre ardeiir nouvelfé' '''^^'"'♦'^'f Si vous m'apprendrez à changer Ou si je vous rendrai fidèle. »
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Au bout de peu d'instants, toutefois, il se fatigua de ces strophes un peu trop lango^i^euses, et quittant la place qu'il avait occupée d'abord, il se mit à se promener dans les couloirs, regardant par les lucarnes de chaque loge, tantôt la scène, tantôt les personnes qui garnissaient les gradins du théâtre.
Il y avait ce qu'en argot de coulisses on est convenu d'appeler chambrée complète, c'est-à-dire que la salle était pleine.
Du bas en haut s'étageaient les brillants uniformes, les habits brodés, les toilettes galantes.
C'était dans les premières loges une profusion de femmes du monde en compagnie de leurs attentifs , tandis que les
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maris courtisaient un peu plus bas, dans une loge grillée et discrète, quelque jolie bourgeoise, quelque grisette fringante, ou quelque iille de théâtre à la vertu facile.
Un peu plus haut, MM. les sergents aux gardes françaises folâtraient avec mesdames les procureuses du Châtelet, tandis que de jeunes bazochiens, entreprenants comme le chérubin du Figaro futur, se livraient à des témérités amoureuses, presque toujours . bien reçues, quelles que fussent les Marceline ou les Suzanne auxquelles elles s adressaient.
Plus d'une de ces dames parut jolie au marquis de Cout-Kérieux, et eut l'insigne honneur d'attirer pour un instant
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ses regards ; mais bientôt l'une d'elles fixa plus particulièrement son attention, jusque là vagabonde.
Cette femme occupait une loge de face du premier rang. Hector ne la voyait que par derrière.
Elle était seule et appuyée sur le rebord de la loge; un grand laquais galonné sur toutes les tailles, se tenait debout dans le couloir contre la porte, portant sur son bras une pelisse de satin blanc, garnie entièrement de duvet de cygne.
La beauté des épaules de cette femme, qui sortaient éblouissantes d une robe de velours, dont la couleur sombre rendait plus éclatante leur blancheur de marbre; l'élégante souplesse et les lignes gra-
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cieuses du cou, tout se réunissait pour faire espérer le plus charmant visage.
Hector s'arrêta immobile, et les yeux ardemment fixés sur cette femme, il attendit qu'elle changeât de position.
Cette attente fut vaine d'abord, le spectacle paraissant absorber entièrement l'attention de la belle inconnue.
Enfin elle se retourna à demi pour prendre son éventail qu'elle avait posé derrière elle au fond de la loge.
Hector vit son visage et il ne put retenir une exclamation de surprise.
Et certes il y avait de quoi.
Il retrouvait dans les traits charmants
d'auti'.efots. 50
qui s'offraient à lui tous les traits de la jolie bourgeoise au mantelet vert-chou.
C'était bien le même front correct et pur, le même nez droit et fin, les mêmes lèvres au rouge de corail encadrant une double rangée de perles, comme on disail alors. ^
L'identité était parfaite ; il y avait jusqu'à deux petites fossettes, gracieux nids d'amours, creusés par le sourire à chaque coin de la bouche.
Les yeux seulement paraissaient, sinon plus beaux , du moins plus brillants et plus fiers, et le regard plus assuré; mais peut-être était-ce le rouge placé sous les yeux qui leur donnait cet éclat et cette expression, modifiée quelque peu d'ail-
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leurs par le léger nuage de poudre qui enveloppait la chevelure.
Nous croyons avoir dit dans les chapitres précédents que l'inconnue au mantelet vert-chou ne portait ni poudre ni rouge lorsque le marquis l'avait rencontrée à pied 4ans la rue.
Hector, dans ce moment, refusa positivement d'ajouter foi au témoignage de ses sens. Il porta la main à son front pour s'assurer qu'il ne rêvait pas, et il ne put venir à bout de se répondre affirmativement.
Un instant le pauvre garçon crut à une idée fixe, et craignant d'avoir quelque
chose de dérangé dans la cervelle, il se
demandait si ce qui frappait sa vue était
bien réel , si ces deux femmes n'en fai-
d'autrefois. 6i
saient qu'une, ou s*il était passagèrement le jouet d'une incompréhensible ressemblance, quand il se sentit toucher le coude légèrement et avec une sorte de respect.
Il se retourna avec vivacité, et ce fut pour tomber d'un étonnement dans un autre : voici pourquoi.
La personne qui se trouvait à côté de lui était sans contredit celle du monde qu'il s'attendait le moins à rencontrer dans cet endroit.
C'était l'ancien valet de chambre de Richelieu, Guillaume Lepicard en personne.
Hector lui tendit la main.
Le vieillard la prit et la serra respectueusement, puis il (lit d'une voix émue.
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en désignant la loge dans laquelle se trouvait la jeune femme.
— Vous l'avez vue ?
— Qui? fit Hector, ne supposant pas qu'il pût être question de la ravissante inconnue.
— Elle! appuya Lepicard, en indiquant si clairement celle dont il parlait qu'il n'y avait plus moyen de s'y tromper.
— Cette femme, ou plutôt cette divinité ! s'écria vivement le jeune homme.
Le visage de Guillaume s'éclaira d'une joie profonde, et il répondit avec un accent qui partait du cœur? •
—Oh! n'est-ce pas, monsieur le marquis, n'est-ce pas qu'elle est belle ! bienbelle !
d'autrefois. 63
Hector, de plus en plus surpris et intrigué, allait interroger Lepicard quand un tumulte subit se fit dans la salle.
L'Opéra venait de finir.
De toutes parts les portes des loges s'ouvraient avec fracas, et la foule commençait à se pousser à se heurter dans les couloirs pour gagner la sortie.
Le visage du vieillard s'était assombri tout-à-coup.
Au moment où tourna sur ses gonds la porte de la loge de l'inconnue, Lepicard glissa entre les mains d'Hector qui cherchait à le retenir, et se perdit dans la foule, de plus en plus compacte.
Hector resta à sa place, stupéfait, étourdi.
iU LtS VIVEtRS d'aUTKEFOIS.
Un flot pressé de spectateurs le fit, sans qu'il s'en aperçut, reculer de quelques pas.
Quand il revint à lui et qu'il voulut rejoindre l'inconnue pour la suivre il était déjà trop tard.
Elle avait disparu, et il lui fut tout-à-fait impossible de la retrouver.
Le jeune homme, furieux .et désolé de ce contre-temps, prévoyant bien d'ailleurs qu'il ne pourrait dormir de la nuit, se dirigea machinalement vers la loge de Manuela, attendit d'un air assez maussade qu'elle fut redevenue une simple mortelle, et de désespoir s'en alla souper avec elle pour la quatrième fois : rien ne saurait mieux prouver qu'il avait la tête perdue.