TOILETTE DE MARQUISE
Huitheures du soir venaient de sonner à une ravissante pendule, dans le plus délicieux cabinet de toilette qu'il soit possible d'imaginer.
Cette pendule, en pâte tendre de Sèvres, formait une sorte de petit monument, à l'entour duquel des nymphes bocagères s'en-
trelaçaient avec des guirlandes de fleurs dans toutes sortes de postures gracieuses et maniérées.
Quatre dryades à demi couchées soutenaient le cadran dans leurs bras.
Ce cadran , curieusement ciselé et émaillé, représentait la mythologique allégorie de l'Aurore, entourée des heures du jour et de la nuit, et précédant le char du soleil auquel elle ouvrait les portes de l'Orient.
Au-dessus de cette pendule deux amours vêtus d'un carquois rejeté en arrière portaient un écusson armorié ainsi qu'il suit :
D'hermine à la bande de gueule^ timbré et couronné d'or, surmonté d'une tête de femme
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d'argent entre deux ailes de même. — Panaché d'argent et de gueule.
Le cabinet de toilette était entièrement tendu de mousseline blanche, simplement rehaussée de torsades et de nœuds roses.
Les portes étaient en laque gris-perle parsemées d'oiseaux aux couleurs capricieuses, et encadrées d'un iilet d'or mat.
Les dessus de ces portes avaient été illustrés par l'inimitable Watteau qui s'était ingénié à y peindre ses plus étourdissantes bergerades.
Jamais sur un gazon d'un vert plus tendre, au milieu de moutons plus blancs, sous un feuillage plus idéalement violet, de gentilles bergères, à la gorge deminue et en robes de. satin mordoré, n'a-
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valent mis une plus précieuse afïéterie à recevoir des mains d'un plus charmant berger en culotte de taffetas changeant, un plus charmant bouquet noué d'un ruban
rose.
Mais ce qui tout d'abord dans cette pièce attirait Tattention, ce n'était ni la pendule, ni les tentures, ni les bergerades de Watteau, c'était une jeune femme assise devant une glace toute encadrée des flots neigeux d'une magnifique dentelle d'Angleterre.
Cette jeune femme, enveloppée à demi dans un peignoir de mousseline, qui, glissant sur les épaules, laissait entrevoir les blancs contours du sein, et découvrait entièrement des bras d'une forme divine,
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s'occupait gravement à poser au coin de sa petite bouche, une de ces lentilles noires, mises à la mode sous la régence et baptisées du nom de mouches assassines.
Encore dénouée et sans poudre, sa longue chevelure brune flottait sur ses épaules et tombait jusque sur le tapis.
Ayant terminé à sa satisfaction l'opération importante de la pose de sa mouche, la jeune femme se sourit à elle-même devant la glace qui lui renvoyait sa charmante image, puis elle prit sur la toilette une petite sonnette d'argent, et l'agita deux fois.
La porte s'ouvrit aussitôt, pour laisser entrer une jeune fille qui s'approcha sur la pointe des pieds, semblant craindre do
faire quelque bruit en frôlant le tapis soyeux.
C'était une jolie et leste camériste, à l'œil vif et fripon, aux formes hardiment découpées, aux dents blanches dans une bouche en cœur.
Pour tout dire en un mot, le type exact des piquantes soubrettes de la comédie italienne.
— Madame la marquise a sonné ? fit la jeune tille.
— Oui. Merlac est-il la ?
— Il attend les ordres de Madame la marquise.
— Faites-le entrer.
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La camériste sortit et revint au bout d'un instant suivie du personnage que nous venons d'entendre nommer Merlac, et qui n'était autre que le maître du fameux Léonard, et par conséquent l'un des coiffeurs les plus renommés de Paris.
Merlac était Gascon, (nous aurions pu nous dispenser de le dire), aussi fit-il son entrée dans le boudoir de la marquise, comme un homme gonflé de la haute importance de ses fonctions, et vint-il à bout de faire ballonner par ses écarts de hanches les basques de son habit de taffetas glacé, que soulevait par derrière le fourreau peu redoutable de sa petite épée à lame de baleine.
Merlac exécuta les trois saluts d'usage
avec toute la rigoureuse exactitude d'un professeur de danse et de maintien; puis il tira de sa poche les fers, les peignes et tout l'attirail assez compliqué de sa profession, et enfin il s'approcha de la marquise qui l'accueillit par un léger signe de tête.
Ce n'était point une petite affaire à cette époque que la coiffure d'une femme de qualité.
Nous voudrions de grand cœur pouvoir décrire jusque dans ses moindres détails l'œuvre savante de Merlac; mais pour en arriver là il nous faudrait employer une très grande quantité de mots techniques, à peu près incompréhensibles pour nos lecteurs, et dans lesquels, nous Tavouons franchement, nous risquerions
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fort, nous-mêmes, de ne plus nous reconnaître.
Nous nous contenterons donc de dire que, selon nous, c'était grand dommage de voir ces belles mèches de cheveux prendre l'une après l'autre sous les doigts de l'artiste les formes les plus extravagantes, et perdre peu à peu, grâce à un nuage parfumé, leur admirable teinte brune; et cependant, nous devons en convenir, quand la poudre à la maréchale eut recouvert comme une neige odorante l'édifice capillaire entièrement terminé, la marquise, sous cetétrange échafaudage, était .déhcieusement jolie.
Mais n'eùt-elle pas été plus ravissante encore, si de larges et chatoyants bandeaux avaient, suivant la mode d'aujourd'hui.
encadré son visage, et si une natte brillante et veloutée eut remplacé derrière la tète les crêpés et les poufs?
Cette question est trop grave pour que nous osions prendre sur nous de chercher à la résoudre, et nous nous contenterons de la livrer très humblement à la sagacité de nos belles lectrices.
— Qu'y a-t-il de nouveau aujourd'hui, Merlac? demanda la jeune femme.
— Madame la marquise, veut-elle parler dé la ville ou dé la cour? répondit le coiffeur avec l'accent le plus prononcé de son pays natal.
— De l'une et de l'autre.
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— On s'occupe beaucoup à la cour dé madame la comtesse Dubarry.
— Et qu'en dit-on ?
— Qu'elle vient dé donner l'ordre à mon élevé Léonard d'inventer sous huit jours une nouvelle coiffure, propre à ranimer les feux de notre grand monarque, qui paraît se refroidir quelque peu à l'endroit dé la belle comtesse. •
-Ah!
— Peut-être bien que ce n'est qu'un bruit que l'on fait courir ; mais ce qu'il y a dé certain, c'est que monseigneur lé duc dé Ghoiseul et monseigneur lé duc dé Praslin sont dans la joie dé ce prétendu refroidissement.
— Et ne dit-on rien autre chose ?
— On parle encore d'une robe tramée en argent et lamée en or, avec une garniture dé diamants, que madame la comtesse Dubarry vient dé commander^ dans lé même but que la coiffure, dont j'avais l'honnur dé parler à madame la marquise.
— Et de la ville, que dit-on?
— Je né sais en vérité Dieu rien du tout !
— Co.ament, rien?
— Absolument... à moins?
— A moins?
— A moins que je né parle à madame
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la marquise dé l'histoire qui court les ruelles, mais je né sais si je dois...
— Dites ! dites !
— Alors ce sera pour obéir à madame la marquise.
— Sans doute, allez, j'attends.
— J'aurai donc l'honnur d'exposer à Madame que j'ai parmi mes pratiques un jeune gentilhomme, lé plus beau, lé plus brave et lé mieux fait qui se puisse imagiginer.
— Vola un pompeux éloge.
— C'est du reste l'avis dé toutes les personnes qui connaissent le gentilhomme en question.
— Et ce phénix s'appelle.,. ?
Bi) LÊ8 VIVEURS
— Lé comté Roland dé Villarcy,.. madame la marquise en a peut-être entenduparler àlaville.
— Non.
— C'est étonnant !
— Pas le moins du monde. . . Après ?
— Donc, monsu lé comté Roland dé Villarcy est un vert-galant dans toute la force du terme, et je ne connais, en vérité Dieu,
pas dé femme , qu'elle soit dé bourgeoisie ou dé condition qui soit capable dé lui résister.
— Vous croyez cela, maître Merlac?
fit la marquise avec un sourire railleur.
— Je lé crois... répondit le coiffeur avec conviction.
d'altrefois. S\
— C'est bien continuez.
— - Or , monsii lé comté, honorait dé ses bonnes grâces mademoiselle Albertine...
— Qu'est-ce que c'est que ça... mademoiselle Albertine ?
—Une jeune danseuse du grand Opéra.
— Et sans doute une de ces vertus farouches, dont votre pratique j, comme vous dites, a l'habitude de triompher.
— Madame la marquise veut plaisanter.
— Avec vous Merlac! répondit dédaigneusement la marquise... allons donc, mon cher !
— Je démandé très humblement par-
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don à madame la marquise... je voulais dire seulement que mademoiselle Albertine est une belle fille. Donc, il paraîtrait qu'hier au soir, comme elle quittait l'Opéra , pour rejoindre lé carosse dans léquel l'attendait monsu lé comté, elle fut abordée par deux officiers dé messiurs lesgar des-françaises, qui l'avaient régardée de très près pendant lé spectacle, et qui lui proposèrent...
— Quoi donc ?
— Dé venir souper avec eux.
— Ce qu'elle accepta , sans doute ?
— Ce qu'elle réfusa au contraire ; ce que voyant, ils voulurent l'emmener malgré elle...
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— Ah ! ah ! qu'arriva-l-il alors ?
— Il arriva , qu'elle se mit à pousser dé grands cris en appelant au secours.
— C'est bien invraisemblable ce que vous me contez là , Merlac !
— Ça n'en est pas moins vrai , madame la marquise Monsur lé comte reconnut la voix de so?i amante :, accourut l'épée à la main, souffleta les officiers, et se battant sur l'heure , avec l'un d'abord , puis avec l'autre , leur fît à chacun une belle boutonnière au pourpoint, puis- rémettant mademoiselle Albertine dans son carrosse , la ramena tranquillement chez elle , comme si dé rien n'était.
—Et l'on s'occupe de cette aifaire, ditesvous?
-— Je crois bien! tout lé monde en parle. Les soldats du guet sont allés ce matin chez monsu lé comté.
— Pourquoi faire ?
— Pour lé prendre et lé mettre au Châtelet provisoirement, jusqu'à ce que l'histoire des deux duels soit éclaircie.
— Alors il est en prison ?
— Du tout.
— Comment cela ?
— On né l'a pas trouvé chez lui ; il se cache, et il a raison.
— Et quelles seront les suites de tout cela ?
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— Les suites né seront pas graves , et monsu le comte pourra reparaître dans quelque temps , car tous ceux qui ont vu ié combat, et il y en a beaucoup, lui donnent raison , et disent qu'il n'a fait que défendre sa maîtresse, comme l'aurait fait tout homme d'honnur à sa place.
Oh ! c'est un bien beau, bien brave et bien galant gentilhomme , que monsu lé comté dé Villarcy , ma pratique !
— Merlac, fit la marquise qui, sans doute , avait assez des bavardages du coiffeur ; Merlac , avancez-moi un peu plus cette touffe à gauche.
— Madame la marquise trouve-t-elle que ce soit bien comme cela?
— Oui.
8G LES vivEuns
— N'y a-t il plus, rien qui pêche dans la coiffure dé madame la marquise?
— Mettez un peu plus de poudre de ce côté. Relevez ce crêpé. Bien, voilà qui est lini.
— A quelle hure dois-jé mé mettre démain aux ordres dé madame la marquise ?
— A quatre heures précises. Je vais à la comédie italienne.
Et l'artiste se retira, après avoir renouvelé les trois saints classiques, avec la même correction que lors de son entrée.
— Mariette dit la marquise , restée
seule avec sa femme de chambre.
— Madame?
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— Allez demander à monsieur le marquis la liste des invitations qui ont été faites pour la fête de ce soir, et apportezla-moi ici.
—-Oui, madame.
La soubrette quitta le boudoir et revint au bout de cinq minutes avec la liste demandée.
La marquise la lui prit des mains et la parcourut.
Et savez-vous ce que cherchait sur cette liste la digne petite fille d'Eve, notre première mère, et par conséquent la première curieuse?
Tout simplement le nom du comte de Viilarcy.
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Et elle ne l'y trouva pas.
— D'ailleurs, se dit-elle, il ne serait pas venu puisqu'il est obligé de se cacher pendant quelque temps.
— Madame la marquise veut-elle s'habiller tout de suite? demanda la femme de chambre.
— Sans doute.
— Quelle robe madame veut -elle mettre?
— Je ne sais.
— Une robe rose ?
— Non.
— Bleue, alors,
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— ■ Pas davantage, le bleu me va mal.
— Madame veut-elle une robe lamée ?
—Je suis chez moi, ce serait trop habillé.
— Une robe de velours noir.
— C'est trop simple.
— 11 me semble que madame la marquise pourrait choisir une robe blanche...
— Je crois que vous avez raison. Oui, c'est cela.
La marquise mit en effet une robe de satin blanc , dont la jupe était toute parsemée de bouquets de perles d'une inestimable valeur.
Elle était ravissante ainsi.
— Madame veut-elle ses diamants ? — fit la camériste.
— Non, donnez-moi des perles, cela ira beaucoup mieux avec l'ensemble de ma toilette.
La jeune femme se contenta donc de poser un collier de grosses perles sur ses belles épaules , dont la blancheur, éclatante pouvait très bien supporter ce redoutable voisinage.
Puis elle se regarda dans une grande glace , et de nouveau ne put s'empêcher de sourire à sa gracieuse image.
Nos lecteurs , du moins nous le suppo-
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sons, ont bien voulu deviner, depuis longtemps déjà, que cette jeune femme n'était autre que la marquise Diane de Lormois.