LA FÊTE
Pendant que Diane mettait ses gants, on gratta légèrement à la porte du cabinet.
— Mariette , allez voir, dit la jeune femme à sa camériste.
— C'est M. le marquis, répondit cette dernière après avoir entrebâillé la porte ;
c'est M. le marquis qui demande si madame peut le recevoir.
—•Sans doute, tit la marquise— qu'il entre.
M. de Lormois entra. '
Nous ne ferons point le portrait de ce dernier personnage, car il ne doit jouer dans cette histoire qu'un rôle de comparse, et il nous suffira de dire que c'était un charmant cavalier de trente-cinq à trente-huit ans, portant à merveille le chapeau sous le bras et l'épée de cérémonie sur la hanche, déplus jouantd'un air rnervdlleux avec les dentelles de Malines de son jabot et de ses manchettes.
On voyait qu'en matière d'élégance ,
D'AtTRUFOlS. 97
M. de Lormois avait hérité des bonnes traditions, comme on dit encore aujourd'hui à la Comédie-Française.
Il baisa galamment la main de sa femme en lui disant :
— Ma parole d'honneur , marquise , vous avez trouvé le moyen de faire une chose impossible!
-Moi?
— Vous-même...
— Et quelle est cette chose, je vous prie, mon ami?
— C'est d'être ce soir plus charmante encore que de coutume.
— En vérité, répondit Diane avec un sourire; en vérité, vous me trouvez jolie?
— A miracle !
— Flatteur!
— Ah! marquise!!!
— Enfin, je veux bien vous croire...
mais, dites-moi, que me voulez-vous ?
— D'abord, vous voir.
— Et ensuite ?
— Ensuite, vous demander si vous vous sentez disposée à passer dans vos salons? Il est neuf heures et vos invités vont je pense arriver.
— Je suis prête. Mariette, donnez-moi,
d'autrefois. 90
je vous prie, mon mouchoir, mon éventail et mon flacon. Je vous suis, Monsieur le marquis.
— Me permettrez-vous de vous offrir mon bras?
— Je fais mieux : je vous le demande.
Et Diane quitta sa chambre, conduite par son mari tout aussi solennellement qu'elle aurait pu l'être par un maître des cérémonies.
Les vastes salons, éblouissants de lumières et de fleurs, étaient encore complètement déserts.
Des laquais en splendides Hvrées rouge, blanc et or, avec des aiguillettes de même,
erraient çà et là dans les appartements, achevant de rpettre en ordre quelque siège ou quelque draperie.
Bientôt les premières voitures vinrent tourner dans la cour de Thôtel, et au bout de quelques instants, carrosses et conviés se succédèrent rapidement.
A neuf heures précises, ainsi que cela avait été convenu l'avant-veille, le marquis de Gout-Kérieux était venu rejoindre son oncle, le commandeur, à l'hôtel de madame de Gontades.
On eût dit que M. de Gardillac, en don-
liant rendez-vous à Hector dans cette dernière maison, avait voulu procéder à la façon de ces dramaturges modernes, qui cherchent par-dessus tout à faire passer le spectateur, sans transition, de quelque tableau sombre et presque lugubre au riant aspect d'une décoration magique.
Rien en effet n'était moins réjouissant que le salon de madame de Contades, douairière fort respectable et fort respectée, mais nullement à la mode.
Là, tout était vieux : l'hôtel, les maîtres, les meubles et les gens.
Là, tout était triste : les visages et les tentures.
Quelques gentilshommes, anciens d'âge
i02 LES VIVEURS
et antiques de noblesse, quelques marquises, qui, cinquante ans auparavant, avaient pu passer pour jolies, se réunissaient deux fois par semaine pour déblatérer contre le sans-façon incroyable des mœurs de la folle jeunesse du jour, et tailler quelque pharaon, quelque lansquenet ou quelque bassette.
Toutes ces vieilles gens, immensément riches et jadis prodigues, étaient restés joueurs, mais étaient devenus avides et rapaces.
M. de Cardillac, si fort dévoué, malgré son âge, au culte de l'élégance et du plaisir, ne se montrait que rarement chez madame de Gontades , et n'y faisait jamais d'ailleurs que de très courtes apparitions.
d'authefois. >!05
Hector et son oncle ne tardèrent donc pas à prendre congé et montèrent dans le vis-à-vis qui les attendait à la porte.
— Touche à l'hôtel de Lormois, dit le commandeur à son cocher ; puis il ajouta, en s'enfonçant mollement dans l'encoignure deson carrosse et en s'adressant au jeune homme, eh hien ! mon ami, la marquise, comme d'ailleurs j'en étais certain , m'a écrit qu'elle serait enchantée de te recevoir sous mes auspices.
— Aussi, mon oncle, j'ai de nouveauxet bien sincères remerciments à vous adresser.
— Allons donc! entre nous, pas de cérémonie! j'aime beaucoup mieux que tu
-104 LES VVIEURS
me considères comme ami que comme un oncle, et surtout comme un tuteur, la pire et la plus pédante espèce que je sache; au moins , je pourrai de temps à autre te donner quelques conseils... d'ami, avec la chance de te les voir suivre.
— Mon cher oncle, j'espère que vous ne doutez pas...
— Pardon, mon beau neveu, je doute beaucoup, au contraire.
— Pourquoi donc?
— Parce qu'il y a une loi de nature qui veut que les jeunes n'écoutent pas les vieux! cela a toujours été, et cela sera toujours ainsi , malheureusement! Les vieux s'en plaignent et ils ont tort, car il
D'ALir.tioJs. 405
me parait démontré que la faute en est à eux. Sils n'allaient pas toujours sermonant et morigénant à propos de tout, comme des coquecigrues, la jeunesse leur feraitquelquefoisl'honneurde vouloir bien les croire, et profiterait de leur expérience.
— Vous êtes la perle des oncles !
— Alors, répliqua le commandeur en riant, c'est bien le moins que tu sois pour moi le diamant des neveux !
-- Je m'y appliquerai... ,
— Très bien ; mais d'abord tâche ce soir, mon ami, de ne pas trop oublier mes recommandations de l'autre jour.
.1 —Vos recommandations, mon oncle!
lesquelles? ^
— Vois-tu, comme j'avais raison de douter de ton attention. Tu ne te souviens même pas de ce que je t'ai dit !
-— Mettez-moi seulement sur la voie et vous verrez.
— 11 s'agissait de la personne chez laquelle nous allons.
— La marquise de Lormois?
— Juste.
— Ah! j'y suis.
— Voyons un peu?
— Vous me recommandiez, dans le cas où je deviendrais amoureux de la marquise, et où je la verrais me préférer quelqu'autre gentilhomme, d'éviter au moins
le ridicule d*être jaloux. Ce sont vos propres expressions.
'^'— A merveille! et te sens-tu disposé à suivre cet avis judicieux?
— Je n'en aurai pas besoin.
— Pourquoi cela?
— Parce que je ne serai point amoureux de la marquise.
— Tu crois?
— J'en suis sur.
'— Elle est bien jolie pourtant!
— ^^ N'importe.
— Tu dis cela d'un ton... est-ce que par
108 > LES VIVELUS
hasard, depuis l'autre jour ton cœur serait pris quelque part ?
— Ma loi non , je vous assure , répondit Hector avec un peu moins d'aplomb, car de fait, l'image de la bourgeoise inconnue continuait à le poursuivre et à l'occuper plus que de raison.
— Dans tous les cas il n'y aurait pas de mal....", mais nous voici arrivés, tiens-toi ferme , car, si , comme tu le dis , ton cœur est libre , j'ai bien peur qu'il n'en réchappe pas !
— Soyez tranquille, mon bon oncle , il n'y a pas de danger.
— Tu m'en diras des nouvelles en sortant.
d'autrefois- W:)
Au moment où le commandeur et le marquis pénétrèrent dans les salons, dix heures venaient de sonner.
Il y avait autour de la marquise une foule compacte d'adorateurs; déplus on dansait, ce qui ajoutait à l'encombrement; bref, la circulation était interceptée momentanément, et force fut à monsieur de Cardillac et à Hector d'attendre qu'une éclaircie leur permît d'approcher delabelle Diane.
Cependant l'aspect de la fête était ravissant d'animation, d'éclat, de bruit, de vie, de mouvement et de toilettes splendides.
Hector, quittant à peine le sombre lojjis de madame de Contades, fut ébloui et enivré du contraste.
Che va piano , va sano , ceci est un vieux proverbe italien fort juste et dont M. de Gardillac appréciait convenablement la portée ; il parvint donc en assez peu de temps et en se glissant tout doucement parmi les groupes, à frayer un passage à lui et à Hector, et à arriver auprès de la marquise.
Il prit alors son neveu par la main , et dit en s'inclinant :
— Madame la marquise , j'ai l'honneur de vous présenter mon neveu, le marquis Hector de Cout-Kérieux , qui vous demande la permission de vous faire sa cour.
La jeune femme sourit gracieusement en signe d'acquiescement, et Hector allait
d'autrefois. ^\{
lui adresser quelques phrases galantes , quand soudain, levant les yeux sur elle pour la première fois , il tressaillit , devint pâle , balbutia , et passa rapidement après un profond salut.
Cette subite et bizarre émotion resta inapperçue de tous, excepté de Diane , pour qui elle demeura toutefois un incompréhensible mystère.
Nos lecteurs, eux, s'en étonneront moins, quand ils sauront que monsieur de Cout-Kérieuxvenait de reconnaître dans la marquise de Lormois, et la bourgeoise du boulevard Saint-Antoine et l'inconnue de l'Opéra.
Le regard surpris deDiane suivit pendant quelques instants le jeune homme, dont le
^t'2 LES VIVEURS
trouble croissant aurait fini par être remarqué , si un incident inattendu ne fut venu faire diversion.
Un tout petit vicomte, grandi par de hauts talons rouges, serré dans son habit de satin mordoré, comme une coquette dans son corset , frisé , poudré , musqué , ayant mis du rouge et des mouches , arriva à grand renfort de coups de coudes , jusqu'auprès de madame de Lormois.
Il tenait à la main un gigantesque bouquet de roses mousseuses et de giroflées doubles, des plus rares espèces.
On s'étonnait qu'un si petit homme put porter un bouquet si gros.
Comme d'ailleurs , on prévit qu'il allait
D'AlTKErolS. 'il 5
se passer quelque chose , on fit cercle autour de lui et de la marquise.
Le joli vicomte fit trois révérences, dans le genre de celles que le niaiire à danser voulait apprendre à M. Jourdain , puis , présentant son bouquet à Diane, sans toutefois le lui laisser prendre, il déclama le madrigal suivant , d'un ton langoureux et coquet, et avec des mines toutà-la-fois si bucoliques et si mousquetaires, que nous renonçons à en donner à nos lecteurs une idée , même imparfaite.
Voici les vers :
Ces fleurs, faibles interprèles Du plus tendre dei sentiments , A vous céder sont toutes prêtes En [)arf(Hn8 comme en agréments!
En vous approchant, belle dame, Avec des soupirs contenus , Nous croyons, pardieu , sur notre âme, Arriver aux pieds de Vénus!
La marquise prit le bouquet, sourit , et les applaudissements éclatèrent de toute part.
— Gomme c'est joli!
— Gomme c'est galant !
— Gomme c'est tourné !
— Voilà ce que j'appelle de la bonne poésie !
— Franchement je sais de gros livres qui sont bien peu de chose auprès de ce madrigal.
— Gela vaut un fauteuil à l'Académie !
■— Il n'y a guère d'académiciens capables d'en faire autant !
— Que d'esprit!
— Que de finesse!
— Quel ton badin!
— Il y a dans l'avant-dernier vers, un pardieu qui est cavalier !
— C'est affaire à vous, mon cher vicomte 1
— Permettez mon bon ami que je vous félicite !
Le vicomte échappa par la fuite au feu croisé de toutes ces louanges, et pendant quelques minutes il se retira d'un air rêveur dans une embrasure de croisée où 11
^iG LES VIVEtRS
se tint coi , les yeux fixés à terre et le doigt sur son front.
Un poète de salon modeste , un poète qui se dérobe à son triomphe , surtout à un triomphe aussi bien mérité , voilà qui est bizarre et même invraisemblable , vous en conviendrez?
Nous en conviendrons; mais le vicomte
avait ses motifs.
Certes, son beau talent n'avait pas trouvé d'incrédules . jugez donc de ce que devint Tenthousiasme quand on le vit s'avancer de nouveau vers la marquise , et lui dire :
— Oserais-je vous demander , Madame,
d'aI Til.iOlS. ^17
de n'^pandre sur moi les trésors de votre indulgence?
— De l'indulgence! répondit Diane, vous n'en avez pas besoin...
— Il s'agit d'un petit impromptu...
— En vérité ! !
— Oui , madame la marquise , et vous en êtes l'auteur plus que moi, car c'est vous-même qui venez de l'inspirer...
— Un impromptu ! s'écria-t-on de toute part. C'est prodigieux! écoutons! écoutons î
— Nous sommes comme vous le voyez tout à vous , monsieur le vicomte , dit Diane , que cependant le poète n'amusait que d'une façon médiocre.
Le charmant vicomte commença :
Belle déesse de ce lieu , Pardonne à notre tendre ivresse!
L'Amour est près de toi sans ceise , N'es-tu pas mère d« c« dieu ?
— Bravo !
— Bravo !
— Ah ! bravo ! bravo ! bravissimo!
Ces exclamations tumultueuses turent en un instant répétées d'un bout à l'autre dos . salons.
Ceux qui n'avaient pas entendu criaient plus fort que les autres, et, à vrai dire, nous comprenons leur enthousiasme. Ce fut pendant quelques instants, pour le vi»
d'autrefois. ^49
comte poète , une bruyante ovation , à laquelle, cette fois, nous devons convenir qu'il ne chercha nullement à se dérober.
Or, au milieu de tout ce mouvement , il était fort naturel que personne n'eût le loisir de se préoccuper de la contenance d'Hector, personne, excepté la marquise , qui plus d'une fois continua à le chercher du regard.
Quant au jeune homme, contrarié, et cela se comprend, d'avoir paru gauche et embarrassé au moment de sa présentation, il ne se rapprocha point de Diane, mais il eut soin de se placer de façon à ne pas la perdre un seul instant de vue pendant toute la soirée. Malgré lui elle attirait ses . yeux, il cherchait son prolif dans toutes
VIO LES VIVKl.llS
les glaces, son ombre sur tous les panneaux.
S'il avait fermé les yeux, il aurait retrouvé son image dans son cœur.
— Eh bien ! comment la trouves-tu? demanda M. de Cardillac en l'emmenant.
— Charmante! mon oncle, ravissante!
divine !
— Ah î ah ! fit le commandeur;, puis il reprit après un silence.
— Ainsi tu en es amoureux?
— (Jomnie un fou î
— J'en étais suri et si tu découvrais que tu as un rival?
d'alti.eiois. -121
-— Je le tuerais, mon oncle, n'en doutez pas.
— Donnez donc des conseils aux jeunes gens! voilà comme ils les suivent! fit M. de Cardillac en hochant la tête ; enfin, ajouta-t-il, tu me tiendras au courant de ce qui se passera. Sur ce, bonsoir et bonne chance !
Et l'oncle et le neveu se séparèrent.
GUILLAUME LEPIGARD.
«UILLAUMB LEFICARD.
Hector en quittant l'hôtel Lormoismonta dans une chaise à porteurs et se fit conduire chez lui. Il était alors à peu près deux heures du matin.
La tête du jeune homme était en feu, et nous devons renoncera donner un aperçu de sa situation morale. Nous prions seule-
ment ceux de nos lecteurs qui ont passé par la première période d'un violent amour, de vouloir bien se rappeler ce qu'ils éprouvèrent. Leurs souvenirs seront sans contredit plus éloquents que nous ne le pourrions être nous-mêmes et ils y gagneront, par parenthèse, quelques pages de moins à lire ou à sauter.
Hector renvoya son valet de chambre sans vouloir accepter ses soins, et il se mit au lit, appelant le sommeil de tout son pouvoir.
Mais le sommeil refusait de venir.
Enfin, après quelques heures d'insomnie, au moment où le jour allait paraître, Hector s'endormit et il eut un rêve. Un
DAUIKËFOIS. ^127
rêve sinistre que nous allons raconter en peu de mots.
Le vieil Homère racontait bien les rêves de ses héros et de ses demi-dieux.
Pourquoi ne compléterions- nous pas, comme lui, Todyssée du marquis Hector de Cout-Kérieux, notre Achille?
Il est bien entendu que dans ce rêve, madame de Lormois jouait le rôle principal.
Hector la voyait sommeillant sous les grands rideaux sombres d'un lit à baldaquin. La toile merveilleusement fine de ses draps en désordre laissait deviner quelques-unes des beautés de son corps, et ses longs cheveux dénoués inondaient autour
de sa tête charmante les dentelles de Toreiller.
Le jeune homme fixait mi œii ardent et profane sur la marquise endormie, dont le sommeil était calme et pur comme celui d'un enfant.
Tout-à-coup l'expression du visage de Diane changea.
Sa beauté cessa d'être calme etinnocente, si nous pouvons nous servir de ces expressions, pour devenir agitée et voluptueuse.
Ses bras s'arrondirent et se refermèrent sur son sein palpitant.
Sa bouche s'entr'ouvrit, le sourire de la passion satisfaite découvrit ses dents petites et nacrées : elle murmura :
DAUTHEFOrS. -129
— Je t'aime! je t'aime!
Puis sa poitrine se gonfla, ses bras s'étendirent, elle ouvrit les yeux, vit Hector, et le même sourire continua d'errer sur ses lèvres.
— Viens! viens! lui dit-elle, en l'appelant du geste, du regard, du baiser.
Hector voulut s'élancer.
Impossible !
Un pouvoir surnaturel, un invincible obstacle le clouait à sa place, et tandis qu'il s'épuisait en efforts inutiles il voyait un fantôme se dresser entre lui et la marquise.
C'était un gentilhomme, d'une merveil- II. y
leuse élégance, mais soigneusement masqué; ce gentilhomme s'approcha du lit de Diane, de Diane qui l'appelait comme l'instant d'avant elle avait appelé Hector.
Il se pencha sur elle ; la jeune femme se souleva à demi ; puis leurs bouches se joignirent et échangèrent un long baiser.
La fureur d'Hector ne connut plus de bornes; il fit un nouveau et plus violent effort, ses pieds se dégagèrent de leur invincible entrave, il bondit, mais déjà le gentilhomme masqué se trouvait au milieu de la chambre et face à face avec lui.
Ht'Ctor mit l'épée à la main et regarda fixement l'inconnu pour tâcher de deviner ses traits sous le masque de velours noir qui les recouvrait.
l) A13T REFOIS. \7t\
Chose étrange, le masque avait deux trous à l'endroit des yeux, mais dans ces trous il n'y avait pas de regard.
Hector frissonna. Cependant l'inconnu avait aussi tiré son épée, et les lames s'engagèrent.
On eût dit que celle du gentilhomme masqué était soudée au bout d'un bras de fer, tant elle frappait rudement, de seconde en seconde, l'épée vacillante du marquis.
Cette force surnaturelle, ces paupières sans regard, tout cela augmenta tellement le trouble, et disons mieux , la terreur du jeune homme que, malgré lui , il ferma les yeux en se fendant machinalement.
^152 LES VIVEUHS
Il entendit aussitôt un grand cri et sentit la pointe de son arme s'enfoncer dans un corps vivant.
Il regarda... Diane était debout, à demi nue, entre les combattants, et les lames des deux épées se croisaient dans son corps.
Cependant la marquise restait immobile et muette , et de chacune de ses blessures s'échappait un jet de sang. Bientôt tout le parquet en fut couvert. Hector se sentait devenir fou. Le sang continuait à couler. Diane pâlissait, blanchissait, mais ne faiblissait pas. Le sang montait. Hector en avait jusqu'à la cheville, et déjà de petites vagues se formaient dans cette mer écarlate.
d'alihefois. 'Iô5
Qu'ajouter a cel épouvantable récit?
Le sang coulait et montait encore. Hector en avait jusqu'aux épaules; quelques minutes de plus et il allait disparaître sous la houle croissante , il recommanda son âme
à Dieu, poussa un cri déchirant et
et s'éveilla trempé de sueur.
Il était grand jour. A travers les rideaux fermés , le soleil tamisait de douces lueurs sur le tapis de la chambre à coucher.
La vision terrible qu'il venait de subir était-elle un présage? voilà ce que nous saurons plus tard; mais quoiqu ilen soit, l'impression produite s'effaça rapidement, tandis que le rêve lui-même disparaissait dans les brumes du sommeil , et bientôt il ne resta plus à Hector que le souvenir
^ôÂ LES VIVEUilS
(l'un hideux cauchemar, et Imiage de Diane finit par triompher complètement du lugubre entourage que lui avaient prêté les ombres de la nuit.
~ Dans combien de jours pourrai-je me présenter chez madame de Lormois ?
se demandait Hector d'instant en instant.
Puis, quelques secondes après il se
— Sera-t-elle chez elle quand je m'y présenterai ?
Et il ajoutait :
— Et si elle y est, voudra-t-elle me recevoir ?
On comprend qu'à de telles questions ,
d'autrefois. >I55
Hector ne trouvait pas de réponse , mais c'était s'occuper de la marquise , et ces questions il se les renouvelait sans cesse. Enlin , vers le milieu de la journée il lui vint une idée, qui lui parut de prime abord triomphante.
En repassant dans son esprit les dittérentes occasions dans lesquelles il lui avait été donné d'entrevoir la marquise avant de lui être présenté , il se souvint de la scène de l'Opéra , de Guillaume Lepicard, et des paroles prononcées par ce dernier :
— N'est-ce pas qu'elle est belle ! bien belle !
— C'est de la marquise qu il s'agissait , se dit le jeune homme, donc Guillaume la connaît, et en allant le voir, jo
trouverai au moins une occasion de parler d'elle à quelqu'un qui l'admire autant que moi.
Comblé de joie par ce lumineux ressouvenir , notre héros ne perdit pas de temps, et se dirigea tout aussitôt vers le logis de l'ancien valet de chambre de monseigneur le duc de Richelieu , de galante mémoire.
Ce logis , on s'en souvient , était situé rue du Mail, n^ 50.
Le marquis trouva sans peine la maison, c'était une construction fort ancienne , assez haute et très étroite de façade.
De l'un des côtés de la longue et sombre allée qui conduisait à l'intérieur, il y avait une boutique de menuiserie.
d'alueiuis. >I57
Hector entra dans la boutique.
— Cette maison est bien celle de monsieur Lepicard? demanda-t-il.
— Oui, m'sieu, répondit un jeune garçon de douze à quinze ans, assis sur un tas de copeaux, et mordant à belles dents dans une immense tartine de pain et de fromage blanc.
— A quel étage demeure-t-il?
— Au deuxième.
— Et par où faut-il passer, mon petit ami?
— C'est bien facile , m'sieu : suivez l'allée , jusquà moitié à peu près , prenez un couloir à droite : et faites attention de
ne pas vous butter, car il y a trois marches ; tournez à gauche , prenez l'escaher et montez, voilà. La porte est au fond du corridor.
— Merci , fit Hector en donnant quelque monnaie au gamin , qui stupéfait de cette libéralité , le regarda les yeux grands ouverts et la bouche béante.
Le marquis , suivant ponctuellement les indications qu'il venait de recevoir, arriva sans encombre au corridor qui conduisait à l'appartement du vieux valet de chambre.
Ce corridor était très étroit.
Au moment où il allait s'y engager, Hector se trouva face à face avec une jeune
D^AtTREFOlS. 159
femme encapuchonnée dans un mantelet gris d'une nuance discrète.
. Evidemment la jeune femme sortait de chez le vieillard. •
Hector se rangea contre la muraille, pour la laisser passer.
Elle vit ce mouvement , s'arrêta à son tour, souleva quelque peu son capuchon , découvrant ainsi un frais et charmant visage, digne sans contredit d'attirer toute l'attention d'un connaisseur ; mais que , préoccupé comme il l'était , Hector ne remarqua pas, et elle dit, quoiqu'avec une certaine hésitation :
— Monsieur...
— Mademoiselle....? répondit le jeune homme assez supris.
Il est bon de rappeler qu'à cette époque, on appelait Mademoiselle, toutes les bourgeoises , qu'elles fussent ou non en puissance de mari.
— Mademoiselle... ? répéta le marquis.
— Est-ce que c'est chez monsieur Lepicard que vous allez ?
— Précisément, Mademoiselle, ne serait-il pas chez lui?
— Pardon, Monsieur, il y est.
Et tout en disant ces mots, la jeune femme tourna prestement sur les talons, revint sur ses pas jusqu'à la porte de l'ap-
t)'ai;tiœfois. ^^\
partement qu'elle entrebâilla ; puis, passant à demi sa tête par l'ouverture, elle dit simplement :
— Voici quelqu'un.
— Merci, Mariette, répondit une voix.
Mariette alors, puisque tel était son nom, repassa devant le marquis en lui faisant une légère révérence et disparut dans l'escalier. ^
Hector frappa.
— Entrez! dit-on.
Il ouvrit, et se trouva vis-à-vis Guillaume Lepicard en personne.
Juste en ce moment on refermait avec une certaine vivacité une porte qui, placée
442 LES ViVEUllS
en face de cette première pièce, conduisait dans une autre.
Il sembla même à Hector qu'il avait entrevu une élégante tournure de femme.
— C'est vous, monsieur le marquis!
vous ! s'écria le petit homme.
— Comme vous voyez.
ll^ — Ah! monsieur le marquis, soyez trois fois le bien venu dans ma pauvre demeure !!!
Guillaume, en prononçant ces dernières paroles, affichait une humilité qui ne devait pas être sincère, car la pièce dans laquelle se trouvaient les deux interlocuteurs, et qui cependant ne semblait guère
d'autrefois. 445
devoir servir de salon était, malgré le peu d'apparence de la maison , décorée avec
un luxe très remarquable.
Une tapisserie de haute lice, fort belle, et représentant, comme celle de VUsurier de Molière, les amours de Gombaiii etMacé, couvrait les murailles. Les meubles, chaises et fauteuils, étaient recouverts en étoffe de lampas, quelque peu passée, mais encore suffisamment éclatante, retenue avec de (jros clous dorés aux têtes rondes et saillantes. Les rideaux des fenêtres étaient d'un semblable lampas, et l'on remarquait çà et là quelques tableaux des bons maîtres de l'école italienne et flamande.
Maître Lepicard lui-môme, la figure ra-
dieuse, le corps enveloppé dans une ample robe de chambre de damas cramoisi qui dissimulait ses formes grêles et chétives, avait tout-à-fait la mine d'un riche bourgeois.
— Ma foi, mon cher monsieur Guillaume, dit Hector pour entrer en matière, vous avez une joHe fille.
L'ex-valet de chambre tressaillit.
— Je n'ai pas l'honneur de comprendre ce que veut dire monsieur le marquis, balbutia-t-il.
— La jeune femme que je viens de rencontrer en arrivant chez vous, n'est-elle donc pas votre fille? poursuivit Hector.
— Non, monsieur le marquis, répondit
vivement Guillaume, iioa, ce n'est pas ma fille.
— Votre nièce, peut-être '/
— Non plus.
— Une de vos parentes enfin?
— Pas davantage.
— Peste ! dans ce cas, mon cher Monsieur Guillaume, je vous fais mon compli ment, et M. de Richelieu lui-même... Mais, pardon, je suis peut-être indiscret...
Un sourire un peu contraint vint effleurer les lèvres de Lepicard qui ne répondit pas.
Pendant quelques instants un silence embarrassant régna entre nos deux inteiv