II. iO
locuteurs. Le petit vieillard reprit le premier la parole en changeant le sujet de la conversation.
— J'ose espérer, dit-il , que monsieur le marquis voudra bien excuser la liberté grande de ce que je vais avoir l'honneur de lui dire... L'intérêt seul que je prends à tout ce qui concerne monsieur le marquis, en raison de la dette de reconnaissance que j'ai à lui payer, m'autorise peutêtre à lui rappeler des circonstances pénibles...
— Vous m'effrayez! De quoi s'agit-il donc ?
— Je voudrais demander à monsieur le marquis si, comme j'en ai le bien vif
D ADTUBFOIS. 447
désir, il n'a point eu lieu de se repentir d'avoir renoncé au funeste projet dont j'ai été assez heureux pour empêcher la réalisation, le jour ou plutôt le soir, durant lequel je vis monsieur le marquis pour la première fois.
— Vous voulez pkrler du dessein que j'avais formé de me jeter à l'eau?
— Hélas ! oui.
— Eh bieni rassurez-vous , mon cher monsieur Guillaume... je fais bon usage de l'existence que vous m'avez conservée, et jamais au grand jamais je n'ai trouvé la vie si bonne que depuis ce moment...
— Le ciel en soit loué !
f—Et il est probable que de même que
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je vous ai dû la vie, je vous devrai encore mieux, je vous devrai le bonheur î ♦
— Vous m'enchantez! mais... je ne comprends pas bien comment...
— Écoutez-moi.
— Je suis tout oreilles.
— Vous vous souvenez des conseils excellents, arrosés de vins exquis, que vous me donnâtes le soir en question, au cabaret du Charriot d'Or?
— Sans doute. Les conseils avaient trait aux femmes, et quant aux vins, c'étaient un vieux Volnay et un antique Saint- Émilion. t
d'autrefois. ^49
— Je résolus de profiter des premiers et de boire souvent des seconds.
— Cétait sage.
— C'était si sage qu'à l'heure où je vous parle, je crois avoir le pied sur le premier échelon de l'échelle des femmes.
— Ah! ah!
— Figurez- vous... mais c'est tout une histoire...
— Contez, contez, monsieur le marquis; rien ne nous presse et je vous écoute avec plus d'intérêt que je ne saurais le dire.
— Je commence parla fin, c'est essentiel pour la clarté de mon récit : donc, j'ai
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passé la soirée hier chez la marquise de Lormois...
Hector s'arrêta, épiant l'effet que produirait ce nom.
Guillaume en l'entendant prononcer pâlit, et ses lèvres murmurèrent involontairement :
— Chez la marquise de Lormois !
— Mais au fait, poursuivit Hector, vous la connaissez la marquise?
— Non, non, répondit vivement le vieillard.
> <5uiq
— Mais...
— Non... non! répéta-t-il, je ne la con-
nais pas
d'autrefois. -151
— Cependant à l'Opéra, l'autre jour, voîis m'avez précisément fait remarquer sa beauté merveilleuse.
Lepicard fit un violent effort sur luimême, et répondit d'une voix dont le calme forcé contrastait avec le bouleversement de ses traits.
— Ah! cette femme... c'était... c'était elle?
— Ne le saviez-vous pas?
— Comment l'aurais-je su? Est-ce que je connais encore ce monde-là depuis que j'ai quitté monseigneur le duc de Richelieu, mon glorieux maître?
— Ainsi c'est par hasard...
— Tout-à-fait; je vous ai vu regarder une femme que j'avais remarquée moimême, et je me suis permis de vous dire : Elle est bien belle! Quoi de plus simple?
— C'est vrai; mais, vous savez, il y a un proverbe qui prétend que c'est le ton gui fait la musique, et vous m'avez dit cela comme si vous connaissiez la marquise.
— C'est un effet de votre imagination, monsieur le marquis.
— C'est possible. Enfin, que vous la connaissiez ou non , elle est admirablement belle.
— Oh! oui!...
— Tenez, voyez encore comment vous venez de dire cela !
h'AtlKEFOIS. -455
— M. le duc de Richelieu ne parle jamais d'une jolie femme sans un peu d'émotion.
— Ah ! si c'est une réminiscence...
— C'en est une, monsieur le marquis.
^ — Alors je me tais, quoique fort désap-
pointé.
— Pourquoi donc?
— Parce que j'avais espéré que vous connaissiez madame de Lormois.
— Et si cela eût été ?
— Vous m'auriez aidé de vos conseils pour me faire réussir auprès d'elle.
— Que dites'vous là?
^54 LES VIVEÏ^US
— Je dis que je suis amoureux de la marquise...
— Amoureux de la marquise ! ah ! mon Dieu! s^écria Lepicard en joignant les mains et en levant les yeux au ciel.
— Eh bien! pourquoi donc ne l'aimerais-jepas?
— Au fait, répliqua Guillaume, mais d'une voix qui, cette fois, n'était plus calme malgré tous ses efforts , au fait , pourquoi donc ne l'aimeriez- vous pas ?
— Elle est jeune.
— C'est vrai !
— Elle est belle.
— C'est vrai !
b AUTREFOIS. ^155
— Elle a une grande position dans le monde.
—C'est encore vrai!
— Tout ce que vous m'engagiez à chercher dans une femme, elle le réunit.
— C'est toujours vrai ?
— Et puis il y a autour de la marquise quelque chose qui m'attire invinciblement.
— Quoi donc?
— Un mystère.
— Un mystère! reprit Guillaume en pâlissant davantage.
— Je devrais dire plusieurs mystères.
— Mais, enfin, lesquels?
, — On ne sait qui elle est; la plus profonde obscurité entoure son mariage aussi bien que sa naissance, et ce n'est pas tout, il y a mieux...
— Quoi donc encore?
— Moi, qui vous parle, j'ai deux fois rencontré la marquise dans la rue, à pied et déguisée.
— Déguisée ! est-ce possible !
— Certainement. C'est même assez à la mode, elle avait un costume de petite bourgeoise.
— Mais ne vous serez-vous pas trompé?
ètes-vous bien sur? .
D'AtTntPoiéi. 457
— Autant que je le suis d'être près de vous en ce moment.
Tandis qu'Hector parlait ainsi, le visage du petit vieillard s'était contracté et son regard s'était enflammé peu à peu.
Le marquis n'avait fait nulle attention à ces symptômes précurseurs de l'orage.
Enfin, Guillaumene put résister davantage , et cédant à l'émotion puissante qui le dominait depuis le commencement de cette scène , il serra fortement ses mains l'une contre l'autre , comme s'il eut voulu les broyer , et il s'écria :
— Monsieur le niarquis ! monsieur le
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marquis! comment qualifier votre conduite de ce moment ?
— Hein ? quoi ? que voulez-vous dire ? fit Hector au comble de la surprise-,
— Ce que je veux dire ? écoutez , le voici... Et ce ne sont pas de belles phrases ni de beaux discours que vous allez entendre, je ne sais pas les faire : c'est la vérité, nue et dure ! Ce sont vos propres actes, vos propres paroles que je vais reprendre les uns après les autres, pour vous les reprocher ensuite dans ma juste sévérité , comme je le sens , comme je le dois!
Lepicard en parlant de la sorte , s'était pour ainsi dire complètement transfiguré,
d'autrefois. ^o9
il semblait avoir grandi , sa voix devenait nette et vibrante, et ses gestes avaient perdu leur caractère habituellement mesquin et saccadé.
Il reprit avec plus d'éclat :
— Ce qui vous est arrivé, monsieur le marquis? écoutez! écoutez! —Vous avez rencontré une femme. ... cette femme était belle , vous l'avez remarquée , et parce qne vous la désiriez , vous avez prétendu l'aimer ! Ca de l'amour, monsieur le marquis! Allons donc! L'amour quand il existe , se cache au plus profond du cœur ! Parpudeur pour celle qu'on aime on ne fait point parade de ce sentiment mystérieux , on n'en livre point sans raison le secret au premier venu... !
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Hector arrêta le vieillard par une excla* mation dont ce dernier comprit le sens , car il répondit aussitôt :
— Oui , je le dis et je le répète , car que suis-je pour vous, moi qui vous parle?
Un étranger, presqu' un inconnu, le premier venu enfin, et pourtant vousvenez me livrer le secret de votre amour. Est-ce loyal , monsieur le marquis , est-ce loyal ?
M. de Cout-Kérieux voulut interrompre de nouveau , Lepicard ne lui en laissa pas le temps et poursuivit :
— Ce n'est pas tout ! Le hasard , un hasard que vous avez cherché, que vous avez fait naître, vous a appris quelque chose qui ressemble à un mystère. Vous l'avez
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rencontrée , dites-vous... qui vous dit que vous ne vous soyez pas trompé ? Qui vous empêche de croire à une de ces ressemblances étranges dont on a vu des exemples ? Pourquoi enfin ne pas douter du témoignage de vos sens , plutôt que de vous faire l'écho ou l'instigateur de rumeurs mensongères qui peut-être perdront cette femme? Est-ce donc là ce que vous appelez de l'amour? Est-ce donc là le cas que vous faites de l'honneur de celle que vous prétendez aimer? Ah! monsieur le marquis, je vous le demande encore, cette conduite est-elle digne de vous? est-elle digne d'un gentilhomme?
Ainsi parlait Lepicard, en proie à une
exaltation tiévreuse.
il. li
Hector l'écoutait avec une surprise croissante.
— Évidemment il est fou ! se disait-il.
C'était étrange en effet, et la supposition du jeune homme ne manquait pas d'une certaine vraisemblance.
A quelle cause, autre qu'une folie bizarre et momentanée , attribuer l'incompréhensible métamorphose de Guillaume Lepicard ?
Quel motif inconnu pouvait pousser le roué subalterne , l'enthousiasle admirateur , et sans doute aussi jadis le Mercure du duc de Richelieu , à se faire le Don Quichotte de l'honneur d'une femme qu'il ne connaissait pas , et le prôneur du res-
d'autrefois. ^ 65
pect qu'on doit à un sexe , qu'il était, par principes, accoutumé à mépriser?
Comment enfin l'ex-valet de chambre d'un grand seigneur, l'homme ferré sur le blason et inattaquable sur l'étiquette, pouvait-il oublier l'énorme distance qui le séparait , lui Guillaume Lepicard , du marquis de Gout-Kérieux?
Hector se taisait , étourdi et irrité tout à la fois.
Guillaume comprit qu'il avait été trop loin. Un subit et nouveau changement se fit en lui. Son regard perdit son éclat , et redevint humble et placide , il parut rapetisser aussi vite qu'il avait grandi, et il nmrmura non sans quelqu'hésitation :
104 LES VIVKURS
— Pardon , mille fois pardon , monsieur le marquis! je me suis laissé entraîner, emporter; je vous prie d'en accepter mes excuses soumises et respectueuses ; mais , voyez-vous , monsieur le marquis , je ne voulais parler que dans votre intérêt.
Soyez discret sur vos amours, croyez-moi, c'est un des moyens les plus sûrs pour réussir auprès des femmes; et surtout, pour l'amour de Dieu, pour l'amour de vous-même , ne vous occupez pas de madame de Lormois, cela vous porterait malheur... je ne sais pas pourquoi... mais j'en ai le pressentiment, et mes pressentiments ne me trompent jamais !
C'était certainement là revenir franchement et complètement ; mais Hector avait
d'autrefois. \iio
été blessé des paroles vives et même violentes échappées à Guillaume dans le premier moment.
Il répondit avec hauteur.
—Gardez vos excuses, comme à l'avenir vous pourrez garder vos conseils , je n'ai besoin ni des unes ni des autres, maitie Lepicard , tenez-vous-le pour dit !
— Oh ! monsieur le marquis, s'écria le vieillard, je vous ai offensé, je le vois bien, je vous supplie de me permettre de vous en témoigner tous mes regrets 1 !
— Je vous répète, répondit Hector, que je ne veux pas d'excuses.
Et il sortit en enfoncRnt son chapeau sur
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sa tête, et en saluant à peine son hôte d'un léger signe de main.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria Guillaume resté seul l àii moment où le marquis refermait violemment la porte, que de malheurs prépare ce jeune fou! que de maux je prévois pour lui, pour elle , pour nous tous ! et je n'y puis rien ! rien ! rien ! ! !
Pendant un instant il cacha sa tête dans ses mains, puis il la releva en murmurant :
— Fasse le ciel que je me trompe I fasse le ciel que mon imagination me peigne l'avenir trop en noir ! Oh ! si cela est , tant mieux ! mille fois tant mieux !
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— Tu peux rentrer , Denise , ajouta-t-il alors , assez haut pour être entendu de la pièce voisine. Tu peux rentrer, il n'y a plus personne.