LE COMTE ROLAND DE VILLARGY
LE COUTE AOLANO DE VILLAftCT.
Vers la fin de l'un des derniers chapitres de la seconde partie de ce récit, nous avons dit que monsieur de Cout-Kérieux était sorti très passionnément amoureux de chez la marquise de Lormois.
Nous n'avons point voulu faire entendre par-là , que de prime abord , l'àme en-
tière du jeune homme s'était abandonnée à l'une de ces passions violentes qui décident de toute une vie.
Un tel amour , selon nous , ne jaillit guère , armé de toutes pièces , de la première étincelle d'un regard de femme :
comme l'incendie il augmente d'ardeur par degrés et se développe peu à peu.
Une passion semblable à celle d'Hector, et née seulement, ainsi que la sienne, de la beauté d'un charmant visage, au milieu du bruit d'une fête , n'était encore , à vrai dire , qu'un de ces amours comme le monde en voit naître et mourir chaque jour, vifs et ardents comme un feu de paille , mais comme lui sans puissance et sans durée.
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Nous ne faisons nul doute que si quelqu'un des hasards de la vie avait éloigné de Paris, dansée moment, monsieur de Cout-Kérieux, l'image de la marquise de Lormois ne fut bientôt restée pour lui qu'un vague et gracieux souvenir.
Mais le sort en avait décidé autrement. Bien loin de s'éloigner, Hector se fit admettre dans l'intimité de M. de Lormois, et chaque jour il allait attiser la flamme deson cœur, en s'enivrantdu doux regard , du doux sourire et du charmant esprit de la marquise Diane.
Une fois déjà Hector avait aimé; mais le fatal amour de madame de Langeac étantpourainsi dire venu au-devant de lui, il n'avait acquis nulle expérience pratique
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du cœur féminin , dans cette première et triste intrigue.
Quant à ses liaisons avec les impures de la ville et les filles de l'Opéra, elles ne lui avaient appris qu'une chose , c'est que la clé d'or ouvrait sans conteste et pour le premier venu , les faciles boudoirs de ces dames. Donc, en fait de galanterie aristocratique, Hector ne savait pour ainsi dire rien. Il ne manquait point , il est vrai, de théories transcendantes sur la manière de conduire les amours de haut lieu ; mais sous Louis XV, comme de notre temps , c'était déjà la même chose , et nous avons vu depuis le 24 février ^ 848 où conduisent les théories quand la pratique manque.
Rien n'égalait donc l'embarras dans le-
quel Hector était jeté, par sa passion patricienne.
La marquise était une femme du monde, ce qui veut dire une femme élégante , coquette et parfois quelque peu moqueuse.
Elle devinait à merveille l'amour profond qu'elle inspirait. Le jeune homme, de son côté , n'ignorait point qu'elle se savait aimée , et pourtant il se trouvait dans la nécessité de faire une déclaration en règle, car Diane semblait déterminée à ne vou-
Ai
loir point comprendre à demi mot et même à ne vouloir point comprendre du tout.
Or, ce n'est point chose facile que de ftnre une déclaration dans certaines circonstances.
Nous avons connu des séducteurs émérites qui ont eu la franchise de convenir avec nous , qu'eux - mêmes éprouvaient souvent, au moment décisif, la même émotion que ressent au premier coup de feu un vieux soldat , qui pourtant a vu vingt batailles.
Jugez donc de ce que doit être une déclaration quand on est jeune et amoureux.
Les jours se suivaient et se ressemblaient , avec cette seule modification que chaque matin la passion d'Hector acquérait un degré d'intensité de plus.
Quant à sa position vis-à-vis de Diane , elle était restée identiquement la même.
Plus d'une fois, il est vrai, encouragé par quelque sourire bienveillant, par quelque regard qu'on aurait pu croire tendre , Hector avait essayé de parler.
Mais alors la bouche souriante devenait si vite railleuse, et le doux regard si vite sévère, qu'Hector se sentant glacé, troublé, murmurait quelques paroles gauches, ou se renfermait dans un silence plus gauche encore.
Dans d'autres moments, Diane semblait par ses paroles et son attitude appeler un aveu ; mais alors elle. avait beau se montrer provocante, le marquis n'osait pas.
Le souvenir de ses échecs passés, la crainte d'une déception nouvelle, retenait sur ses lèvres l'aveu qui les brûlait.
Etait-ce la froideur, rindilï'érence ou la vertu, qui dictaient la conduite de Diane ?
Nouspourrions,nous devrions peut-être, laisser pendant quelque temps encore ce problême en suspens, mais nous préférons esquisser en trois lignes les traits les plus saillants du caractère de la marquise.
Non, Diane n*était pas froide : bien loin de là, si son cœur était silencieux et ses sens assoupis , ils pouvaient , ils devaient bientôt et se réveiller et parler.
Vertueuse? elle ne l'était pas davantage.
C*est-îi-dire que chez elle des principes solides ne venant pas en aide à ces vagues instincts d'honnêteté qui vibrentdansl'àme de toutes les femmes bien nées, la vertu de
d'authefois. ISI
Diane dépendait absolument du hasard et des circonstances, et cela dans un temps où il y avait dansTatmosphère un je ne sais quoi qui corrompait les plus pures.
Et cependant, Diane , mariée depuis trois ans, n'avait point encore failli, quoiqu'elle n'eût pour monsieur de Lormois qu'une complète indifférence.
C'est que jusqu'alors , elle n'avait aimé personne , pas plus Hector de Gout-Kérieux que les nombreux adorateurs qui avaientaspirédéjà à l'honneur de lui plaire.
Le temps n'était pas encore venu , mais il allait venir.
Deux mois s'étaient écoulés , et pour la
seconde fois depuis le commencement de ce récit , nous prions'nos lecteurs de vouloir bien se transporter à l'Opéra.
Madame de Lormois était seule dans sa loge avec l'une de ses amies , la vicomtesse de Ghàteautiers, Hector, qui leur servait de cavalière-servante, venait de les quitter pour quelques instants, et se promenait dans les couloirs avec le comte Roland de Villarcy, qu'il était venu chercher, l'ayant aperçu dans la salle.
Ce dernier avait pu reparaître "quelque temps auparavant, une enquête ayant démontré jusqu'à l'évidence que dans son duel avec les gardes françaises , à propos de mademoiselle Albertine, il n'avait fait qu'exercer le droit incontestable de légitime défense.
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L'atmosphère de la salle était étouffante.
La marquise se leva et eritr'ouvrit la porte de sa loge, de manière à ce que Tair un peu moins brûlant du dehors, put arriver jusqu'à elle.
Hector passait en ce moment avec le comte Roland. 11 conduisit ce dernier jusqu'à sa place qui était près de l'orchestre des musiciens , et il rejoignit la loge de la marquise.
— Quel est ce jeune homme à qui vous donniez le bras tout à l'heure, monsieur le" marquis? lui demanda Diane.
— Le comte de Villarcy, madame; un de mes bons amis.
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— Le comte de Villarcy. attendez
donc, il me semble que je connais ce
nom Ah! j'y suis ïi'a-t-il pas été
compromis dernièrement dans une affaire assez grave... ?
— Oui, madame.
— Un duel , je crois... ?
— Justement.
— Il paraît que son affaire est arrangée ?
— Tout-à-fait , et si vous daignez me le permettre, j'aurai l'honneur de vous le présenter.
— Présentez-le moi , répondit la marquise, j'y consens.
Certes, il était impossible de répondre
d'altkefois. '185
plus favorablement à la proposition d'Hector, que Diane ne venait de le faire, et cependant, voyez un peu l'ingratitude et la versatilité des amoureux , à peine le jeune homme avait-il obtenu la permission d'amener son ami, qu'il fut désolé de l'avoir demandée, aussi se contenta-t-il de s'incliner et de murmurer un remerciement , sans se mettre en devoir d'aller chercher M. de Villarcy.
La marquise, de son côté, ne parut point d'abord s'en préoccuper davantage, mais dès l'entr'acte suivant, elle rappela à Hector qu'elle avait accédé à sa demande, et force fut au pauvre gentilhomme de se mettre en quête du comte Roland.
Dieu sait qu'il lit tout ce qui dépendait
de lui pour ne pas le trouver, et qu'il alla le chercher juste dans les endroits où il supposait qu'il ne devait pas être; mais le hasard qui se mêle de toutes choses pour les arranger ou les déranger à sa guise , le mit à l'angle d'un corridor , face à face avec Villarcy.
— Je te cherchais, lui dit-il , en faisant contre fortune bon cœur.
— Que veux-tu de moi ?
— Te présenter quelque part.
— A une femme ?
— Oui.
— Si elle est jeune et jolie j'y consens, sinon, non !
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Hector eut une violente tentation de répondre que la personne en question était tout le contraire, pourtant nous devons dire à sa louan^>e, qu'un si gros mensonge l'effraya, et que la vérité se fit jour.
— Elle est jeune et charmante, répondit-il en soupirant.
— Alorsje me résigne. . . mais dépêchonsnous, car Albertine doit m'attendre dans les coulisses.
La présentation eut lieu. Diane accueillit le comte Roland avec sa grâce accoutumée et lui dit en terminant l'entretien :
' — Je reçois tous les samedis, et j'espère avoir le plaisir, monsieur le comte, de vous voir quelquefois chez moi.
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— Je serai trop heureux, madame la marquise, d'être admis à l'honneur de vous faire ma cour, répondit Villarcy.
Et il prit congé.
Un instant après Hector le rejoignit.
— Que penses-tu de madame de Lormois ? lui demanda ce dernier.
— Je pense, mon cher marquis, je pense qu'elle est ravissante !
— N'est-ce pas?
— Et je te remercie mille fois de m'avoir présenté , quoique , ajouta- t-il en riant, quoique peut-être cela doive amener pour moi un résultat fatal...
— Bah! et lequel?
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— C'est que j'en vais, selon toute probabilité, devenir amoureux !
— Le ciel t'en préserve ! répondit Hector en riant à son tour.
— Pourquoi?
— Parce que tu perdrais ton temps.
— Allons donc !
— C'est comme j'ai l'honneur de te le dire.
— Mais sais-tu que c'est offensant, et que si tu n'as pas une bonne raison à me donner...
— J'en ai une excellente.
— Laquelle?
— La place est prise.
— Tu crois ?
— J'en suis sûr.
— Et par qui?
— Par moi.
— Sérieusement?
— Tout ce qu'il y a au monde de plus sérieux.
— Alors ceci change la thèse, et je veillerai sur mon cœur, à qui j'interdirai les battements désordonnés à l'endroit de la marquise.
— Je t'en remercie.
. — Il n'y a pas de quoi, c'est tout naturel
et tu en ferais autant à ma place, la maîtresse d'un ami, c'est sacré !
— Pardon, tu vas trop loin.
— En quoi ?
— La marquise n'est pas ma maîtresse.
— Cependant tu dis...
— Je dis que je Faime, d'un amour que je crois partagé, mais voilà tout...
— Eh bien ! après ?
— Il n'y a pas d'après,
— Comment, tu n'as pas encore...
— Non.
— Tu plaisantes ! !
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— Point.
— Voilà qui est prodigieux !
— Je ne dis pas le contraire, mais c'est comme ça !
— Pauvre garçon ! ainsi tu files le parfait amour ?
— Comme tu dis.
— C'est ridicule!
— Je le sais bien.
— Au reste tu en as le droit, et j'ajouterai seulement un mot à ma phrase de tout à l'heure, en disant : la future maîtresse d'un ami, c'est sacré !
— A la bonne heure.
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— Tu es venu avec ces dames?
— Oui.
— Alors bonsoir, je te quitte, je te verrai samedi soir.
— 0.ùdonc?
— Chez la marquise, pardieu !
— Comment, tu y viendras.^
— Mais sans doute.
— Cependant il me semble...
— Allons, ne vas-tu pas être jaloux dé moi à présent? ce serait honteux et tu me dégagerais toi-même ainsi des scrupules de l'amitié !
— Eh bien, à samedi.