‹ Les viveurs d'autrefoisChapitre 3 sur 11 · S 2 LLS VI1* EU US · texte numérisé non relu

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pas de bon al oi. Le marquis touchait il est vrai à l'accomplissement de son premier grand désir, mais une inquiétude vague s'élevait dans son âme au moment de l'exécution, et il se demandait si le parti qu'il allait prendre était bien sage, et surtout bien conforme aux conseils qu'il avait reçus au lit de mort de son père. Comme cette question se formulait dans son esprit, il leva les yeux, son regard rencontra les visages expressifs de deux ou trois portraits de famille suspendus en face de lui, et il lui sembla que l'expression de leurs physionomies avait une tristesse et une sévérité dont il ne s'était jamais aperçu. Il voulut chasser cette pensée, mais elle se reproduisit sous d'autres formes, et finit par lui causer un profond découragement. Si, dans cet instant, Peritus eût été un autre homme, il aurait deviné le trouble intérieur de son élève, et qui sait si de cette découverte ne serait pas résulté l'abandon de ce projet de voyage et d'absence. Mais Peritus songeait à la bibliothèque royale, aux grands hommes qui le traiteraient en confrère, à ses habits neufs surtout, et il ne vit rien. Alors la -mobilité d'Hector reprit le dessus, et, quand on vint lui annonce ? que ses chevaux étaient prêts, il salua de nouveau avec transport cet avenir dont le mirage trompeur l'avait séduit.

Quelques vieux serviteurs en larmes, qui l'attendaient au bas du perron pour lui faire leurs adieux, lui causèrent encore un moment d'émotion. Il les embrassa, leur promit de revenir bientôt, les assura de sa constante protection, puis il enfourcha sa monture, salua tout le monde par un geste affectueux, et suivi de Peritus et de deux valets, il s'engagea sous les ombrages séculaires du parc de Cout-Kérieux.

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Après avoir dépassé le mur d'enceinte, il atteignit un petit mamelon au sommet duquel passait la grande route. Arrivé là il se retourna une dernière fois et aperçut au milieu de la sombre verdure des bois qui i environnaient, le vieux manoir où il avait vécu jusqu'à ce jour heureux et honoré! deux grosses larmes jaillirent alors de ses paupières et coulèrent lentement sur ses joues, passagèrement pâlies par l'émotion. Au delà du parc, deux points blancs brillaient parmi les arbustes d'un petit enclos : Hector reconnut le cimetière du village et les deux croix de marbre blanc qui marquaient les lombes jumelles de son père et de sa mère. Ce fut sa dernière et sa plus cruelle épreuve! malheureusement pour lui il eut la force de la supporter!... machinalement peut-être son éperon effleura les flancs de son cheval, qui fit un demi-tour et marcha pendant quelques moments à une allure rapide. Quand Hector songea aie ralentir, tout avait disparu en arrière, et le jeune gentilhomme ne voyait plus (ievant lui que la route qui devait le conduire au but qu'il avait rêvé depuis si longtemps. ..tout était consommé!

Nous ne suivrons pas jour par jour la marche des voyageurs; nous résisterons même à vous montrer Pc-ritus, grotesquement juché sur la vieille Fanchon, excitant, sans s'en douter, l'hilarité des passants. Nous aimerions assez nous amuser à ces détails, mais nos lecteurs ne seraient peut-être pas de notre avis, et comme nous les supposons désireux de savoir quelques-uns des événements qui attendent Hector à la cour, nous nous y transporterons avec eux le plus promptement possible.

Cependant il est un épisode du voyage de notre héros que nous ne pouvons passer sous silence, parce

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qu'il se rattache au fond môme du récit : nous allons donc le raconter.

Un soir, la petite cavalcade, après une journée de marche plus longue que de coutume,' arriva à la porte d'une hôtellerie isolée. Bêtes et gens étaient exténués de fatigue et mourants de faim. Hector qui avait conservé un peu plus de vigueur que ses compagnons, sauta a bas do son cheval, jeta la bride a l'un de ses valets et entra dans la maison.

Il n'eut pas fait quatre pas dans une espèce de corridor conduisant à la cuisine de l'auberge, que son odorat fut agréablement chatouillé par un fumet de viandes à la broche. Il poussa une porte, et les premiers objets qui frappèrent ses regards furent un grand feu, une grosse femme et quatre dindons embrochés les uns au-dessus des autres.

Le feu pétillait, la grosse femme ruisselait, les quatre dindons tournaient avec une majestueuse lenteur en s'arrosant réciproquement; l'ensemble de ce tableau devait être ravissant pour un homme qui avait faim.

— A souper! à souper, madame l'hôtesse! je retiens deux de ces quatre dindons pour moi et mes gens, s'écria Hector.

L'hôtesse s'essuya le front et les joues avec son tablier de cuisine , peut-être dans l'espoir de calmer l'appétit du marquis qu'elle regarda d'un air consterné.

— Hélas! mon bon seigneur, lui dit-elle enfin, je ne puis disposer de rien! tout est retenu par un gentilhomme qui est arrivé ici il y a deux heures. — Un gentilhomme! il a donc une suite bien nombreuse avec lui? — Deux domestiques, pas davantage. — Quatre

dindons pour trois personnes! et je mourrais de faim pendant ce temps-là! nous verrons, nous verrons, madame l'hôtesse! dites provisoirement à ce gentilhomme qu'un voyageur demande à partager fraternellement avec lui ce qu'il y a de vivres dans cette maison. Tenez, je paye d'avance, ajouta Hector.

Et il glissa deux pièces d'or dans la main de l'hôtesse qui sortit après avoir fait une magnifique révérence.

Quelques minutes après elle rentra la figure tout effarée, en disant :

— Ce -seigneur ne veut pas consentir à partager... faut-il rendreà monsieur ce que monsieur vient de me donner? — Non, ma brave femme! mille fois non! s'écria Hector, car je vous* jure par les cendres de mes aïeux que je mangerai ma part de ce festin, quand je devrais, mordieu, la découper avec mon épée! Retournez vers ce gentilhomme si peu obligeant, et dites-lui qu'on le demande ici... — Mais, mon bon seigneur, il m'a déjà très-mal reçue la première fois, et je ne sais si je dois... — Allez toujours; je réponds de tout, reprit Hector qui déjà ne doutait plus de rien.

Chrysostôme Peritus était entré pendant ce colloque, et par hasard il l'avait entendu, grâce à la faim et à la fatigue qui l'arrachaitnt à sa distraction habituelle.

— Pour l'amour de Dieu, monsieur Hector, soyez moins impétueux dans vos désirs! s'écria le bon précepteur. Qu'allez-vous faire? vous attirer une querelle, une atfaire d'honneur pour deux malheureux dindons! Ah! funeste voyage! mais si vous vous battez, vous serez tué comme un poule t, mon pauvre enfant!Est-ce donc pour cela, bone Deus! que je vous ai élevé, instruit?

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que grâce a moi vous lisez aussi (couramment dans Virgile et dans Homère que dans votre livre d'Heures? Ah! monsieur Hector, nous nesouperons pas s'il lefaut, mais, au nom du ciel et pour l'amour de votre vieux gouverneur, ne cherchez pas querelle à ce mangeur de dindons... — Tranquillisez-vous, mon bon Peritus, nous souperons et je ne serai pas tué, interrompit froidement Hector : il ne s'agit que dune explication amicale à avoir.

En ce moment le gentilhomme parut sur le seuil de la cuisine de l'auberge, où Peritus était venu rejoindre Hector.

C'était un beau cavalier de trente ans à peu près, ayant la mine hautaine et le regard parfaitement dédaigneux et provoquant. Il était mis de la façon la plus élégante, et ses manières avaient une insolence tout à fait distinguée.

—Qui donc veut me parler ici? demanda-t-il en jetant sur Hector et sur Peritus un coup d'œil d'une rare impertinence. — Moi, répondit Hector en prenant une attitude ferme et digne qui contrastait avec ia pose quelque peu méprisante de son interlocuteur. — Vous, monsieur? et qui êtes -vous, je vous prie ? — Le marquis Hector de Cout-Kérieux.

L'inconnu s'inclina et dit :

— Et moi, monsieur, je suis le vicomte Ferdinand Langeac.

Hector s'inclina a son tour.

—Je vous prierai maintenant, monsieur le marquis,

poursuivit poliment le vicomte, de vouloir bien m'ap-

prendre ce que je puis faire pour vous être agréable.

Consentir a me céder la moitié de votre souper :

il me semble qiie ces! là une de ces * hoges qu'on ne

se refuse guère entre gentilshommes. — Mon Dieu, ce serait avec le plus grand plaisir, dit Langeac avec une certaine bonhomie; mais tout a l'heure on est venu me demander la même chose, j'ai dit non, et je me suis fait la loi de ne jamais revenir sur une détermination prise et exprimée. Vous voudrez bien m'excuser, j'espère.

Le rouge monta au visage d'Hector qui fut au moment d'éclater ; mais il jeta un coup d'oeil sur Perilus, dont la Ggure était bouleversée, et il se connut.

— Je'crois, monsieur, dit-il en s'efforça nt de parler avec calme, qu'il est des circonstances où les caractères les plus forts peuvent sans inconvénient se départir de leur fermeté, et celle où nous nous trouvons en est une, ce me semble. — J'en juge autrement, monsieur le marquis. — Libre à vous, monsieur le vicomte; mais vous me permettrez de vous dire que cette façon tyrannique d'accaparer tous les vivres d'une hôtellerie est indigne d'un gentilhomme. — Monsieur le marquis, vous me rendrez raison de cette insulte! s'écria Langeac en allant prendre son épée, qu'il avait déposée, en arrivant, dans un des coins de la cuisine. — C'est justement ce que j'allais vous offrir, monsieur le vicomte, répondit Hector en dégaînant froidement la sienne, qui éiait toujours à son côté.

C'étaient de singulières et folles, mais de nobles et vaillantes mœurs que celles de ce temps, où l'on ferraillait à propos de lout etquelquefois à propos de rien.

Les épées s'engagèrent. Hector, nous l'avons dit, était d'une force tout a fait remarquable, grâce aux leçons du défunt marquis; au bout de quelques passes il désarma son adversaire.

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— Eh bien! monsieur le vicomte, partagerons-nous? demanda- t-il à Langeac en lui rendant courtoisement son épée. — Je vous dirai cela tout à l'heure, répondit le vicomte en se remettant en garde.

Le combat recommença, et cette fois Hector fut désarmé à son tour.

Son adversaire lui tendit la main, en lui disant avec une franchise qui avait quelque chose de chevaleresque:

— Nous partagerons, et, si vous le voulez, nous serons amis, monsieur deCout-Kérieux, car vous êtes un brave et noble jeune homme. — J'accepte tout de grand cœur! répondit Hector en secouant cordialement la main qu'on lui tendait. — Eh bien! mettons-nous a table! s'écria le vicomte avec le plus aimable abandon. Monsieur est votre ami, ajout a-t-il en montrant le pauvre Chrysostôme, qui avait contemplé cette scène avec une muette horreur, que la réconciliation des deux adversaires n'avait pas encore calmée. — C'est mieux que cela, vicomte, repartit chaleureusement le marquis : c'est le seul être qui m'aime au monde; c'est aussi celui que je chéris le plus.

Et il présenta régulièrement Peritus à Langeac, qui eut toutes les peines du monde a s'empêcher d'éclater de rire a l'aspect de la figure hétéroclite du vieux précepteur.

Quand l'hôtesse avait vu les épées rengainées, elle s'était empressée de tirer les dindons de la broche et de les porter dans une salle voisine, où le couvert était tout dressé.

Un repas commencé sous de tels auspices ne pouvait être que très-gai. Les deux gentilshommes furent bientôt en confiance, et à la seconde bouteille, Hector

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raconta au vicomte de Langeac ses désirs, ses projets et ses espérances.

— Tout cela me semble fort sage, répondit le vicomte; mais vous devez vous attendre à quelques difficultés, en votre qualité de nouveau venu de la province.— Elles ne m'effrayeront pas, repartit résolument mais sans jactance le marquis. — C'est parce que je le crois que je vous le dis. Par exemple, si vous vouiez faire votre chemin à la cour, il ne faut pas être trop prompt à tirer Tépée. — Je croyais, au contraire... — Détrompez-vous, marquis, interrompit Langeac. Écoutez, puisque le hasard nous a réunis, continuat-il, il faut au moins que ce hasard vous serve à quelque chose. J'ai acquis de l'expérience, un peu à mes dépens, comme cela arrive toujours : eh bien: cette expérience, je veux que vous en profitiez.

Hector prit une attitude grave, et le vicomte ajouta aussitôt :

— Ce sera d'abord une excellente leçon que de vous apprendre la cause de notre rencontre dans cet endroit perdu : je suis attaché à la cour, où j'ai joui pendant quelque temps d'une assez grande faveur.

L'attention d'Hector redoubla.

— Mais j'ai le malheur d être querelleur et d'aimer a me battre, vous avez pu vous en convaincre, il n'y a qu'un moment. A Versailles et à Pans, j'ai eu quelques duels assez malheureux pour mes adversaires, ce qui a déplu au roi et à messieurs du point d' lion* neur, vieilles bonnes gens qui ont tous oublié qu'ils ont été jeunes. On m'a plusieurs fuis averti que j'abusais de la permission qu'a tout gentilhomme de tuer son semblable; on m'a conseillé d'être plus sage, el

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quand on a vu que je ne faisais pas plus de compte des avertissements que des conseils, on a fini par m'exiîer dans une de mes terres. J'y passais le temps assez joyeusement a boire et à chasser; mais je suis marié depuis peu et très-amoureux de ma femme qui, attachée a la maison de madame la dauphine, n'a pu me suivre dansmon exil. Elle est jeune, jolie, un peu coquette,la cour de S. M.Louis XV est unséjour périlleux, et,mafoi,jeprends le parti de revenir incognito. Nul ne saura que je suis la-bas, excepté ma femme, et encore, avant de lui apprendre mon retour, me donnerai-je le plaisir de m'assurer de sa manière d'agir à mon égard pendant mon absence. Toute cetle comédie ne sera pas longue, puisque mon exil finit en réalité dansqudques semaines; mais, tout en me cachant, je pourrai peut-être vous aider de mon expérience, et vous guider sur ce terrain brûlant, où vous allez poser le pied pour la première fois : cela vous convient-il?— On ne saurait davantage, et je bénis le ciel de notre rencontre, répondit Hector avec gratitude. — Nous continuerons donc notre route ensemble, poursuivit L?ngeac; nous passerons quelques jours à Paris où vous échangerez ce costume de province contre les modes du jour, et ensuite nous partirons pour Versailles : je présume que vous y avez quelqu'un pour vous présenter, car moi, je ne pourrais le faire tant que je serai obligé de me tenir à l'écart. — J'ai un vieil oncle ma lernel, le commandeur de Cardillac, qui occupe un poste élevé dans la vénerie du roi, dit Hector. — J'ai l'honneur de le connaître, et vous serez en bonnes mains, si toutefois il veut s'occuper sérieusement de vous , car l'excellent commandeur , comme tous les vieux courtisans et même comme beaucoup

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de jeunes , est très - égoïste ; mais, sans compliment , vous flatterez sa vanité, et alors je suis sûr qu'il se fera un plaisir de vous produire dans le monde et à la cour, où il jouit d'une grande considération. Aimez -vous le jeu? — Je n'en sais rien, répondit naïvement Hector. — Tâchez de conserver cette heureuse ignorance, mon cher marquis, et bornez-vous a la galanterie; c'est beaucoup plus agréable et bien moins cher. — Est-il donc nécessaire de. . . de. . . se hasarda à dire Peritus qui n'avait pas encore prononcé une parole, bien que, contre son habitude, il n'eût pas perdu un seul mot de la conversation que nous venons de rapporter. — Ce n'est pas seulement nécessaire, c'est indispensable, répliqua Langeac du ton le plus sérieux. Il n'y a que deux manières de faire son chemin à la cour : le jeu et les femmes.

Peritus pâlit, et Hector sentit dans tout son être des tressaillements inconnus : ses passions venaient de recevoir le choc qu'elles attendaient pour s'éveiller.

— Allons nous coucher maintenant, dit. Langeac en se levant de table, et demain mettons-nous en route dès le point du jour.

Le surlendemain les deux gentilshommes virent sur le soir les brumes de la Seine au milieu desquelles se dessinaient vaguement les Tours de Notre-Dame et la masse imposante des Tuileries.

Quelques heures après ils arrivèrent, et descendirent dans une des grandes maisons garnies du quartier Saint- Honoré. Hector et Langeac étaient déjà liés comme s'ils avaient passé leur vie ensemble.

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Le masque noir.

Après moins dune semaine de séjour à Paris, Hector, grâce aux soins de M. de Langeac, n'était plus reconnaissable. La métamorphose était aussi complète que l'est celle de l'immobile et hideuse chrysalide devenue tout à coup le léger et brillant papillon.

Avec le costume élégant de la cour, Hector avait pris comme par enchantement les manières élégantes et aisées des courtisans, et a le voir au bout de deux ou trois jours, on eût dit qu'il avait passé sa vie a glieser sur les parquets de Versailles, une main sur le pommeau de son épée, l'autre dans la ceinture de sa culotte de petit velours gros bleu.

Tout le charmait à Paris, depuis l'Opéra jusqu'au Palais-Royal; mais il ne s'étonnait de rien, parce que son imagination lui avait à peu près tout révélé.

Quant à Peritus, il était comme enivré de tout ce qu'il voyait et entendait : les splendeurs de la bibliothèque royale surtout lui causaient des ébahissements extraordinaires, et, quand il entrait dans ces vaste salles, remplies depuis le plancher jusqu'au plafond délivres rares et de manuscrits précieux, il lui fallait toujours un quart d'heure pour en arriver à se convaincre qu'il n'était pas le jouet d'un rêve.

Sa satisfaction était telle, que le pauvre homme ne s'apercevait pas qu'il ne voyait presque plus son élève, et qu'il ne s'inquiétait plus de ce que pouvait devenir le précieux rejeton des Cout-Kérieux.

Il va sans dire que le marquis et le vicomte ne se quittaient plus, et ils faisaient de si bonnes parties ensemble, que le projet d'établissement à Versailles était chaque soir ajourné au surlendemain.

— Il serait ridicule, disait Hector à Ferdinand, de me montrer à la cour avant d'être parfaitement initié à la vie du gentilhomme d'aujourd'hui. Je pourrais y faire quelque gaucherie dont je serais inconsolable. — Si vous n'êtes plus retenu que par cette considération, mon cher marquis, répondait Langeac, vous pouvez vous Jancer dès demain : je regarde votre initiation comme aussi complète que possible. — Sauf un point essentiel. — Et lequel, s'il vous plaît? n'avons-nous pas.... — Nous n'avons pas encore joué, interrompit Hector avec une vivacité sombre; et vous m'avez dit lors de notre première rencontre qu'on ne pouvait s'avancer à la cour que par les femmes ou par le jeu. — C'est vrai, mais je croyais que nous étions tombés d'accord que nous n'userions que d'un seul de ces moyens. — Je voudrais aussi essayer de l'autre, ne fût-ce que pour les comparer. D'ailleurs, mieux vaut avoir deux cordes a son arc qu'une seule, comme dit Peritus, quand il met à la fois sur son assiette une tranche de bœuf et une aile de volaille. — Eh bien! nous jouerons donc, puisque cela vous sourit : si vous allez trop loin je serai là pour vous retenir.

Le soir même Langeac présenta Hector dans une maison d'une honnêteté quelque peu douteuse, où l'on jouait des sommes folles au lansquenet et au pharaon. La société y était nombreuse et mêlée : elle offrait un assez curieux assemblage de chevaliers de Malte équivoques, et de marquises problématiques.

Hector, nous le savons, avait la conception prompte.

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Après quelques minutes d'attention, il'connaissait la marche du pharaon et du lansquenet, et il se dit qu'il pouvait risquer sur le tapis vert quelques pièces d'or, qui brûlaient ses doigts enfoncés dans la poche de sa veste de satin blanc pailleté.

Langeac, qui l'observait, fut enchanté de sa bonne tenue et de son calme : il se dit : « Voilà un garçon qui ira loîn, si rien ne l'arrête en route. »

Un joueur en s'en allant laissa une place vide autour de la table; Hector s'en empara, et, pour constater ses droits à cette espèce de possession, il engagea deux louis avec l'aplomb d'un hanteur de brelans consommé.

Il gagna; ce qui lui faisait quatre louis, qu'il rejoua aussitôt : la chance était pour lui, il gagna encore.

Alors il tripla, quadrupla, quintupla sa mise sans pouvoir lasser la fortune, ce à quoi, du reste, il ne tenait pas le moins du monde. Bientôt il eut des sommes considérables devant lui, et toutes les marquises fantastiques qui se trouvaient là, l'assaillirent de leurs œillades et le favorisèrent de leurs sourires.

Langeac, émerveillé de ce bonheur, pria Hector de jouer pour lui. Il le fit, et la chance lui resta constamment favorable. L'or s'entassait, le gain était énorme, les autres joueurs avaient l'air consterné. Aucun d'eux ne s'était jamais vu dans une veine de gain aussi soutenue.

En apparence, Hector était impassible; mais on eut bientôt la preuve que ce sang-froid n'était qu'apparent, car tout à coup l'heureux joueur pâlit, sa tête s'inclina de côté, et, sans le vicomte qui se précipita pour le soutenir, il serait tombé à la renverse sur h dossier de son fauteuil.

D'AUTREFOIS. h'ô

Mais, tout en cédant a cet évanouissement, Hector avait étendu les mains comme pour couvrir son or. Elle était désormais indomptable, cette passion que la marquise de Cout-Kérieux n'avait pas su entrevoir dans l'âme encore engourdie de son enfant.

De retour chez lui, le jeune marquis répandit sur son lit tout l'or qu'il avait gagné. Il y baignait ses mains avec une sorte de délire, des exclamations entrecoupées sortaient de sa bouche, une joie surnaturelle, sataniqne, faisait étincelerson regarch Peritus était étonné de voir toutes ces richesses et toute cette folie.

Pendant plusieurs jours, Hector continua d'avoir le même effrayant bonheur. Soit qu'il remuât, des cartes ou qu'il secouât des dés, la chance lui était également favorable. Langeac, qui avait peur delà voir tourner, pressait le jeune marquis de partir pour Versailles, où, disait-il, sa bonne fortune trouverait un théâtre plus digne de lui; Hector imaginait toujours des prétextes pour reculer le moment du départ.

— Si nous attendons encore, dit enfin le vicomfe, la cour partira pour Fontainebleau, et Dieu sait quand vous pourrez être présenté. — Eh bien! demain! dit Hector. Je vous donne ma parole de gentilhomme que je ne changerai plus d'avis.

Le lendemain, Hector s'exécuta de bonne grâce, et les deux amis arrivèrent à Versailles.

Le vicomte de Langeac alla s'établir dans un cabaret obscur de la vieille ville; Hector prit un logement dans le beau quartier, et il s'y installa avec Peritus et ses deux laquais.

Puis il alla se présenter chez le commandeur de Cardillac, qui le reçut fort bien et lui promit de

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