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face. Il y réussit, et tout en s'assurant qu'elles étaient toutes deux charmantes, il remarqua particulièrement la beauté de Tune d'elles. Cette dernière était grande, svelte, blonde avec des yeux bleus, son pied et sa main étaient d'une petitesse adorable, avantages aristocratiques s'il en fut.
Quatre fois, dans une promenade d'<une heure, les savantes manœuvres d'Hector le mirent, sans trop d'affectation et d'inconvenance, sur le chemin des deux belles promeneuses : un témoin désintéressé de cette petite chasse eût pu facilement supposer que si la poursuite était vive d'un côté, le désir d'échapper n'était pas très-grand de l'autre.
Cependant, à une cinquième rencontre, Hector crut remarquer une expression de mécontentement sur le visage de la plus jolie des deux inconnues, et, concluant de la qu on le trouvait indiscret, il se résigna à abandonner le champ de bataille, et alla s'asseoir à l'écart sur un banc, où il se mit à rêver à la belle blonde.
Il en rêva tout le jour, il en rêva toute la nuit et le lendemain courut parler de son aventure (le mot était un peu ambitieux ) à son ami le vicomte de Langeac.
— Faites une conquête, mon ami! s'écria Langeac; rien ne vous mettra mieux en cour, croyez-moi. — Mais elle a eu l'air de me trouver fort ridicule. — Bravo! — Comment, bravo! — Sans doute; l'essentiel était qu'elle fît attention a vous; mais si elle eût eu l'air de vous trouver, dèsle premier abord, charmant, cela me serait fort suspect. Elle vous a ri au nez, mon cher : c'est une femme de la cour a laquelle vous ne tiéplaisez pas. — Vous avez une manière d'envisager
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les choses... — Qui est la vraie, interrompit vivement Langeac. Vous comprenez, mon ami, que quand cette femme, qui a commencé par se moquer de vous et qui vous prend peut-être pour un gauche provincial, vous rencontrera dans la grande galerie de Versailles, les jours de réception, elle sera un peu confuse de sa méprise. Alors vous vous ferez présenter juste au moment où votre vue l'aura fait rougir, vous lui direz quelques paroles très-vives, elle voudra réparer ses torts, et quand les femmes se mettent à réparer, cela va un train, un train... — Vous n'y allez pas doucement, vous-même, interrompit à son tour Hector. — Il y a cent à parier contre un, que les choses se passeront ainsi : enfin vous me le direz, n'est-ce pas? J3 tiens beaucoup à connaître la fin de l'histoire.
Ce jour-là, a la même heure que la veille, Hector retourna dans le parc. Le cœur lui battait de crainte et d'espoir .bientôt il lui battit d'émotion, car à l'extrémité d'une longue allée, il vit de loin veni r deux femmes, qu'il reconnut bien vite pour les charmantes promeneuses .dont il avait entretenu Langeac.
Hector s'était dit qu'il leur parlerait, résolution un peu téméraire, puisqu'il n'est guère d'usage d'accosler des femmes que l'on ne connaît pas.
Néanmoins il se tint prêt à tout hasard, car le hasard était son dieu depuis qu'il avait gagné au lansquenet et au pharaon. Donc, Hector jeta son chapeau sous son bras gauche, d'une façon tout à fait galante, puis il répandit quelques grains de tabac d'Espagne sur son jabot de dentelle, et ayant passé négligemment sa main droite entre sa veste et son habit, il se mit a marcher lentement, les yeux tantôt fixés sur le feuillage des plus grands arbres, tantôt errant sur le
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gazon des pelouses ou le sable des allées, mais toujours avec un air disirait et rêveur du meilleur effet; toutefois, plus les belles promeneuses approchaient, et plus Hector sentait son attitude cavalière se transformer en contenance gauche et embarrassée. Son cœur battait violemment, les phrases qu'il avait préparées se. disloquaient dans sa mémoire, de manière a ne plus présenter un sens intelligible; il était rouge comme un écolier qui vient de voler des pommes; bref, il se faisait pitié a lui-même. Pour l'achever, les deux femmes l'ayant croisé, Hector leur fit un salut qui sentait Cout- Kérieux incontestablement plus que Versailles, et le sourire moqueur de la veille vint lui donner le coup de grâce. Alors le pauvre garçon s'accabla de malédictions véhémentes etdereprochessanglants;il se dit qu'il serait, plus brave à la première occasion, et qu'après tout ce n'était pas chose si difficile que de dire à une femme : Madame,vous êtes charmante! L'occasionse présenta une seconde fois,eile se représent amême une troisième, Hector ne se sentit pas plus de courage, et il allait abandonner la place quand un événement inattendu lui vint en aide.
Un palefrenier de la grande écurie promenait, dans le parc deux magnifiques chevaux que le roi d'Angleterre avait récemment envoyés au roi de France. Celui qui était en main s'effraya du passage d'une bête fauve, et faisant un violent écart, il cassa le bridon qui le retenait. Se sentant libre, il commença par gambader sans changer de place, comme s'il essayait ses forces, puis il s'élança avec la rapidité de l'éclair, revint bientôt sur ses pas avec la même vitesse, rua, se cabra, fit des bonds furieux à droite et a gauche, il devint bientôt l'effroi des -quelques personnes qui se
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Irouvaient îà. Les deux jeunes femmes ne furent pas les dernières à s'alarmer, et la plus jolie, celle qu'aimail Hector, quitta le bras de sa compagne et se mit à fuir; mais son émotion paralysant ses forces, elle ne fit que quelques pas, et elle se laissa tomber sur un banc où elle s'évanouit.
Hector n'avait pas attendu ce temps pour se mettre à la poursuite du fougueux animal. Léger, intrépide, vigoureux, il était parvenu a le saisir, et il le reconduisait au palefrenier, lorsqu il aperçut la jeune femme évanouie, et son amiequilui prodiguait les soinsqu'on donne en pareil cas.
L'occasion était trop bonne pour la laisser échapper. Hector ayant rendu un premier service, se croyait tout a fait en droit d'en offrir un second, c'est ce qu'il fit a l'instant même.
La jeune femme rouvrit les yeux, sourit légèrement à son amie penchée sur elle, et adressa à Hector son remercîment dans un regard rempli de douceur et de reconnaissance.
Puis elle voulut se mettre debout, mais ses jambes fléchirent, et elle retomba sur le banc.
— Si madame veut le permettre, dit Hector d'une voix frémissante d'émotion, je puis la porter jusquà sa voiture qui l'attend sans doute à une des issues du parc. — Merci, monsieur, dit la jeune femme d'une voix harmonieuse qui fit tressaillir Hector; j'espère que je pourrai marcher tout a l'heure et cela me fera du bien; je me sens déjà beaucoup mieux. — Je puis du moins avertir vos gens. — C'est inutile; mais de grâce, monsieur, dites-nous à qui nous sommes redevables de tant de bonne grâce.
Hector se nomma.
— Nous ne vous avons-pas encore vu à la cour, n'estce pas. monsieur le marquis? demanda l'autre jeune femme. — Mon oncle, le commandeur de Cardillac, doit me présenter jeudi prochain. Je suis depuis trèspeu de temps à Versailles. — Vous êtes neveu du commandeur Cardillac? dit la jeune femme blonde : je le connais beaucoup et je le vois presque tous les jours chez moi.
Hector fut ravi de cette découverte, dont il se promit bien de profiter.
— Puisqu'il en est ainsi, continua la jeune femme en riant, vous danserez avec moi le premier menuet du premier bal de la cour où nous nous rencontrerons.
Hector s'inclina avec le plus hypocrite respect, puis il courut à toutes jambes au logis de Langeac pour le mettre au fait de cette seconde phase de son aventure; pour cette fois l'expression n'était pas exagérée.
Le vicomte 1 écouta attentivement.
— Maintenant, dit-il, si vous savez conduire voire barque, mon cher marquis~dans huit jours vous aurez un rendez-vous. — Vous croyez ! — J'en suis sûr, et même je mets les choses au pis. A la cour de Sa Majesté Louis XV ces sortes d'affaires vont très-vite. — Pour vous, peut-être, qui êtes un roué; mais pour moi... — Vous, on vous traitera mieux encore, si c'est possible. On ne voudra pas vous décourager pour votre début. — Mais enfin, si j'étais tombé sur une femme très-vertueuse, très-attachée a ses devoirs... — Je ne connais guère que la mienne qui soit dans ce cas,' interrompit Langeac. — Très-amoureuse de son mari ajouta Hector. -- Vous auriez alors une excellente chance de plus. — Qu'entend ez-yous par ces paroles?
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— Ce serait trop long à vous expliquer, au lieu que la pratique vous mettra au fait très-promptement. — Ainsi, vous m'encouragez à persévérer. — Certainement, et je réponds des résultats. — Eh bien! j'essayerai.
Chaque après-midi, quand le temps le permettait, Hector se rendait dans le parc, il y trouvait son inconnue et causait longtemps avec elle.
— Comment vous appelez-vous donc, madame? se hasarda-t-il à lui demander un jour. — Tous le saurez plus tard. — Pourquoi pas dès à présent? — C'est un caprice,' mais je vous crois trop galant, pour ne pas le respecter. — Eh bien! j'attendrai, dit Hector avec un soupir.
Comme on vient de le voir par ce lambeau de conversation, lemot d'amour n'était jamais prononcé entre le marquis et la belle inconnue, et cependant tous deux savaient bien qu'ils s'aimaient et que viendrait le jour où ils pourraient se le dire.
Enfin, ce fameux jeudi où Hector devait paraître à la cour, et par conséquent savoir le nom de celle qu'il adorait, ce fameux jeudi arriva. Le soir, après la réception, il devait y avoir bal et même bal masqué dans les grands appartements.
« Après le bal, pensait Hector, on soupera, elleôtera son masque, et mon oncle le commandeur me dira qui elle est. »
Comme il caressait ce doux rêve, un de ses gens lui remit un billet qu'avait apporté, dit cet homme un laquais sans livrée, ce qu'on appelait alors un grison.
Voici ce que contenait ce billet, dont l'écriture était évidemment déguisée.
« Cesoir, ùonze heures, si le temps reste aussi beau ,
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je vous attendrai dans le bosquet d'Apollon, près de la statue de l'Amour. Je serai déguisée en bergère et mon masque sera noir. N'oubliez pas notre menuet. »
L'abîme.
— A merveille! à merveille, mon cher Hector! s'écria le vicomte de Langeac quand son ami lui montra le billet de la belle inconnue; maintenant n'allez pas faire de gaucheries, je vous en conjure! au surplus je aérai près de vous ce soir, et si je vous vois prendre une vausse route, je vous remettrai dans le bon chemin. Il ne saurait me convenir qu'un gentilhomme qui m'a honoré do son amitié soit dupe d'une coquette. — Quoi! vous supposeriez... — Je ne suppose rien, interrompit Langeac, mais il est bon de se préparer à tout, et quoique les coquettes soient rares par le temps qui court, il ne serait pas absolument impossible... enfin convenez qu'il y aurait, pour votre belle inconnue, matière à rire de vous si vous alliez l'attendre dans le bosquet d'Apollon pendant qu'elle jouerait delà prunelle avec un autre dans le bal. — Pourquoi me tromperait-elle? je ne suis pas encore son amant en titre. — Ceci ne laisse pas que d'être assez profond, répondit le vicomte : cependant, mon cher Hector, vous me permettrez de vous déclarer que la première partie de voire question ne me semble pas avoir le sens commun : il ne faut jamais dire d'une femme, quelle qu'elle soit : pourquoi me tromper ait-elle"! — Et la raison de cela? demanda Hector d'un ton quitrahissaii
une certaine inquiétude. — Est la plus simple du monde : on trompe sans nécessité afin de tromper plus adroitement quand il est indispensable de le faire... au reste, mon cher marquis, ceci n'est qu'une supposition, et je crois votre inconnue de très-bonne foi; ce quelle fait est d'une grande hardiesse, il faut en convenir, mais l'inexpérience a souvent de ces téméritéslà : c'est peut-être une femme à sa première aventure. — Plût à Dieu! dit Hector entre ses dents. -— J'aimerais mieux le contraire pour vous; mais je vous le répète, je serai en cas de besoin à portée de venir au secours de vos deux innocences. — Vous serez là! expliquez-moi comment : puisque votre exil n'est pas fini vous ne pouvez pas vous montrer à la cour, repartit Hector. — C'est vrai ; mais quoique nous soyons en plein été, le bal de ce soir est masqué pour tous ceux qui le veulent. — Comment cntrerez-vous? — Très-facilement : les huissiers chargés de reconnaître à la porte les personnes de la cour, ignorent si mon exil est ou n'est pas fini; puis si mon escapade fait assez de bruit pour arriver jusqu'aux oreilles du roi, madame la dauphine qui aime beaucoup la vicomtesse de Langeac, ma femme, demandera ma grâce, ainsi je me risque! C'est une bonne folie à faire, je la ferai... et puis comptez-vous pour rien le plaisir de reconnaître et peut-être d'intriguer ma femme? A propos: quel costume comptez-vous porter? — Celui de Lekain dans Orosmane. — L'idée est assez originale; se déguiser en jaloux pour aller a un premier rendez-vous, c'est dire à celle qui le donne : si vous vie trompez, vous savez ce qui vous attend. Marquis, vous tournerez toutes les têtes avant un mois. — Pour le moment je n'en veuK tourner qu'une. — Eh bien! dit
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Langeac, je prendrai un costume tout pareil au vôtre. — Moi je n'aurai pas de masque, répondit Hector. — Et moi j'en aurai un par nécessité de position; ce sera charmant! À ce soir donc. Comment nous retrouverons-nous? — J'irai vous prendre. Ma présentation a lieu à huit heures; je reviendrai chez moi à neuf pour m'habiller en turc, et à dix je puis être chez vous. — C'est entendu : vous me trouverez prêt.— Au revoir, mon cher vicomte. — Au revoir, mon cher marquis. N'oubliez pas mes recommandations, brusquez l'aventure.
Tout se passa comme il avait été convenu. A huit heures précises, Hector, conduit par le commandeur de Cardillac, fut présenté au roi qui lui fit l'accueil le plus gracieux; à neuf heures il rentrait chez lui, quarante-cinq minutes après sa voiture s'arrêtait à la porte du petit logis du vicomte de Langeac.
Ainsi que celui-ci l'avait prévu, il entra sans difficulté dans la galerie où se donnait le bal; alors les deux amis se séparèrent en se promettant de se retrouver à la sortie du bosquet d'Apollon.
La fête fut d'une magnificence sans pareille.
Qui ne connaît la splendide galerie de Versailles, cette galerie qu'aimait Louis XIV, et qui semble faite exprès pour montrer au milieu de la cour la plus brillante, le plus grand monarque du monde?
Éclairée par des milliers de bougies que répétaient à l'infini des centaines de glaces, ornée de guirlandes de fleurs, suspendues en festons sous les merveilleuses peintures de Lebrun, elle offrait un spectacle vraiment magique , auquel ajoutaient encore la beauté des femmes, 1 élégante distinction des hommes, la richesse et la variété des costumes de tous; en un mot rien de
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pareil ne s'était vu depuis les splendides folies de Louis le Grand.
Cependant tous ces prodiges si nouveaux pour lui n'avaient pas le pouvoir d'arracher un seul instant Hector à la pensée du bonheur qui l'attendait. Il vit cet éclat, respira ces parfums, entendit les accords d'une musique délicieuse, mais c'était machinalement qu'il faisait ces choses, et en réalité son âme tout entière errait déjà sous les mystérieux et sombres ombrages du bosquet d'Apollon : enfin la préoccupation de son esprit était telle, qu'il fut quelques moments sans remarquer une ftmme en costume de bergère, le visage couvert d'un masque noir, qui se tenait debout devant lui.
— Oubliez-vous donc notre menuet? lui dit une voix qui fit bondir son coeur dans sa poitrine.
Pour toute réponse il saisit avec un mouvement passionné la main qu'on lui tendait, et presque aussitôt le menuet commença.
Quand il fut fini, l'inconnue se pencha vers Hector après s'être dressée sur la pointe du pied, puis elle lui murmura à l'oreille :
— Onze heures. — Onze heures, répéta Hector avec un inexprimable ravissement. — C'est singulier, se disait en lui-même le vicomte de Langeac en ce moment : il m'est impossible au milieu de cette foule de découvrir ma femme... pourvu qu'elle ne soit pas malade.
Les pendules marquaient dix heures et demie; Hector et Ferdinand se rencontrèrent.
— Eh bien! heureux mortel, elle approche l'heure du berger, dit le second. — Mon ami, je vous cherchais justement pour vous demander un service, ré-
pondit Hector, d'une voix déjà toute frémissante d 6motion. — Tout est à votre disposition, marquis! mes conseils, ma bourse, et, à défaut de mon épée, le poignard que je porte à ma ceinture : vous le voyez, mon costume est tout semblable au vôtre... mais de quoi s'agit— il? — Sortez dans le parc en même temps que moi et soyez assez bon pour faire le guet près du bosquet d'Apollon pendant mon rendez-vous; puis, si quelqu'un venait de votre côté, vous me préviendriez en frappant des mains. — Comment donc! presque une aventure, mais c'est charmant! c est un service qu'on m'a souvent rendu, et que je suis heureux de pouvoir vous rendre à mon tour; ainsi comptez sur ma vigilance qui n'aura d'égale que ma discrétion.
Ils se dirigèrent du côté du bosquet d'Apollon, où Hector entra seul; quant à Langeac, il se mit en observation a quelque distance, de manière à pouvoir surveiller tout ce qui viendrait du côté du château.
Mais il ne vit que l'inconnue qui se glissait comme un sylphe le long des hautes charmilles : elle disparut bientôt dans le bosquet.
— Ce marquis est un heureux coquin, dit Langeac à voix basse. Maintenant, pourvu qu'il n'aille pas s'amuser à faire du sentiment.
Comme l'a dit Victor Hugo, dans Notre Dame de- Paris, ce livre d'une couleur si originale et d'une poésie si étrange, c'est une chose assez banale qu'une causerie d'amoureux; c'est un je vous aime perpétuel, phrase musicale fort dénuée d'ornements, et très-insignifiante, très-fade pour les indifférents qui l'écoutent.
Nous ne reproduirons donc point ici un dialogue que tout le monde d'ailleurs peut se figurer. Serment-
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d'amour, promesses de respect, assurances de discrétion, et autres tromperies empruntées au dictionnaire des amants. Hector et la belle inconnue ne se firent faute derien, le tout à voix basse d'abord, comme cela se pratique ordinairement quand chacun est encore un peu maître de soi.
Nous pensons que pour le moment il est plus convenable de revenir au vicomte de Langeac.
Il s'était, d'abord discrètement promené en long et en large à quelque distance du bosquet, s'efforçant d'écouter les bruits lointains de la fête, afin de ne pas entendre celui beaucoup plus faible qui murmurait à quatre pas de lui. Peu à peu, et sans le vouloir peut-être, sans s'en apercevoir même, il se rapprocha du bosquet, près duquel il se tint immobile, ce qui était déjà une petite déloyauté, car ne faisant aucun mouvement, le doux murmure à peine distinct pouvait lui arriver d'une manière plus significative. Que ce fût ou non, Langeac, dominé par un invincible sentiment de curiosité, en arriva bientôt a coller son oreille contrt la muraille de charmille : il était alors tout à côté de la porte par laquelle Hector et la belle inconnue étaient entrés, et il voyait à la vague lueur des étoiles, deux formes humaines pittoresqueinent groupées au pied de la statue de l'Amour.
Il écouta donc, et assez longtemps même, sans donner aucun signe extérieur d'émotion. Bientôt il s'agita, se frappa le front comme un homme qu'undoute affreux tourmente; il enfonça violemment sa tête dans la charmille pour mieux écouter, puis poussant un cri où la fureur se mêlait d'une façon terrible au désespoir, il se précipita comme un tigre dans le bosquet' Là, prenant dans ses bras la jeune femme, il la traîna
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sous un rayon de l'une, lui arracha violemment son masque, la jeta à demi morte sur le gazon, après avoir contemplé ses traits une seconde, et s'élançant sur Hector, que la rage rendait immobile, il le frappa au visage en lui disant :
— Tirez votre poignard, monsieur! et qu'un de nous deux meure à l'instant même... Cette femme est la mienne!
Le combat fut court mais terrible! dès le premier choc, Langeac s'enferra lui-même et tomba roide mort! Hector, pendant un instant, contempla d'un œil égaré ce cadavre souillé de sang et cette femme évanouie, dont ce même sang mouillait les longs cheveux épars. Alors il chercha machinalement son poignard dans l'herbe, puis il s'enfuit sans savoir où il allait. Il était à moitié fou.
A quatre heures du matin il se retrouva par hasard à la porte de son logis où il entra dans un état à faire pitié. Son riche costume était couvert de boue, son visage a force d'être bouleversé n'avait plus forme humaine, ses yeux 6xes et injectés de sang étaient effrayants dans leur sinistre immobilité.
Peritus, qui s'était endormi sur un in-folio, eut un réveil terrible, quand, à la lueur pâlissante d'une petite lampe, il aperçut en face de lui Hector dans une attitude qui était plutôt celle d'un spectre que celK* d'un être vivant.
— Mon Dieu! que vous est-il donc arrivé.mon cher élève? s'écria-t-il en se levant précipitamment de son fauteuil. Maisvous êtes méconnaissable! je vais appeler Comtois ou Humbert, faire chercher un médecin, y aller moi-même... — N'appelez qui que ce soit, Peritus. murmura Hectord'une voix sombre. J'ai tuéunhomme.
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Et le malheureux Hector tomba comme si la foudre l'avait soudainement frappé.
Perilus le porta dans son lit, aidé par Humbert, le valet de chambre du marquis, sur la discrétion duquel on pouvait compter. Puis on courut à la recherche d'un médecin, mais il s'écoula quelques heures avant qu'il fût possible de s'en procurer un.
Quand celui qui avait promis de venir arriva, le délire du malheureux Hector était devenu de la stupeur, de sorte qu'aucune parole compromettante pour lui ne s'échappa de sa bouche. Le médecin qualifia pompeusement la maladie en termes moitié grecs et moitié latins, puis il pratiqua une forte saignée au pied, prescrivit quelques boissons calmantes, recommanda un repos absolu autour du malade, et s'en alla après avoir promis qu'il reviendrait dans la soirée.
Hector fut pendant une semaine entre la vie et la mort : une fièvre ardente usait rapidement ses forces, un délire tantôt furieux, tantôt stupide faisait craindre à chaque instant une folie permanente.
Le bon Peritus était au désespoir. Jour et nuit asssi au chevet de son élève, il épiait avec une attention dont nul ne l'eût cru capable, la plus faible espérance de mieux, le moindre éclair de raison, et quand il ne recueillait ni l'un ni l'autre, il se jetait à genoux en poussant des cris déchirants, et il demandait à Dieu de le retirer de ce monde si son cher Hector ne devait pas vivre. Enfin une amélioration insensible se manifesta dans l'état du malade; la fièvre tomba, les accès de délire devinrent. plus rares et furent moins violents : évidemment la jeunesse triomphait de la maladie. Peu
à peu les forces revinrent, mais avec elles le sentiment de la douleur morale dans toute sa puissance! C'était en effet une position affreuse que celle d'Hector, dont, le premier amour avait eu pour dénoûmenf sanglant la mort violente de son premier ami... fatal début dans cette vie qu'il avait rêvée avec tant d'ivresse!
Le souvenir de l'horrible catastrophe du bosquet (1 Apollon avait d'abord effacé l'amour dans le cœur d'Hector, mais ensuite Vamour revint, et quand le jeune homme apprit que la vicomtesse de Langeac, après avoir déclaré que son mari avait succombé, en sa présence, dans un duel avec un inconnu, avait demandé et obtenu la permission de se retirer dans un couvent de Carmélites, cène fut plus de l'amour, mais une passion furieuse, indomptable que ressentit Hector. Le monde lui devint odieux, le commerce des hommes insupportable; ses gens mêmes lui furent bientôt à charge : Peritus seul ne l'importunait pas. Hector passait toutes ses journées à errer sans but, à droite et à gauche, dans cette immense ville de Paris où il était revenu après sa guérison. Son visage avait subi une altération profonde, ses yeux étaient rouges et gonflés de larmes; des signes de vieillesse précoce se montraient à ses tempes et dans sa chevelure. Il ne mangeait plus, ne parlait plus, n'avait plus un instant de sommeil, et quand Peritus le suppliait de prendre un peu de repos et de nourriture, il le repoussait avec rudesse et se renfermait dans sa chambre pour deux ou trois jours.
Hector avait essayé de pénétrer dans le couvent où la vicomtesse s'était réfugiée, mais quoi qu'il tentât il n'en put venir à bout; la ruse et la séduction échouèrent également.
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Six mois s'écoulèrent ainsi;IIector qui était venu se loger près du couvent afin de surveiller ce qui s'y passait, sortit un jour de chez lui tête nue; les passants le prirent pour un fou.
L'église du couvent des Carmélites avait une entrée sur la rue : cette entrée servait aux parents qui venaient assister aux prises d'habit de leurs enfants, et aux habitants du quartier qui avaient obtenu la permission de suivre les offices dans cette église.
Ce fut la que le malheureux Hector entra, comme il le faisait tous les jours depuis quelque temps. Il s'agenouilla sur une pierre noire placée à proximité du chœur, et il resta plongé dans une profonde et douloureuse méditation.
Il n'aurait pu dire depuis combien de temps elle durait, lorsqu'il sentit qu'on lui frappait doucement sur l'épaule.
Hector se retourna, et il aperçut derrière lui un petit vieillard à la figure placide et à l'attitude humble et discrète.
— Monsieur, veuillez quitter cette place, dit cet homme d'une voix douce, elle est nécessaire pour poser le catafalque : nous avons un enterrement aujourd'hui.
Hector leva les yeux, et il remarqua qu'effectivement on posait des tentures noires dans l'église, alors il alla s'agenouiller plus loin.
On le dérangea encore une fois quelques instants après pour appliquer une échelle : l'homme qui le pria de lui céder la place portait à la main un immense morceau de carton taillé en ovale.
Pour appliquer son échelle a la muraille, l'homme pria Hector de tenir un instant son morceau de carton. Hector rendit machinalement ce petit service.
Le carton était un double écusson armorié surmonté d'une seule couronne de vicomte.
Hector se dit qu'il avait vu ces armes quelque part, mais il ne put d'abord se souvenir où, ni dans quelle circonstance.
Peu à peu sa mémoire fut plus exacte, parce qu'un pressentiment terrible vint l'éclairer; cet écusson était, celui de Langeac : plus de doute, la vicomtesse était morte !
Hector fut comme foudroyé par cette découverte; cependant il eut la force de se traîner jusqu'auprès du petit vieillard qui lui avait parlé quelques minutes auparavant.
— Qui donc est mort? demanda-t-il d'une voix sombre.— Une dame pensionnaire du couvent. — Son nom? — La vicomtesse de Langeac, première dame de madame la dauphine, elle est morte de chagrin d'avoir perdu son mari dans un duel.
Hector tomba à genoux et pleura longtemps. Il vit entrer le cercueil dans l'église, il entendit chanter les hymnes des morts; puis le cercueil disparut, leschants cessèrent et tout rentra dans le silence.
Hector resta dans l'église, jusqu'à ce que, la nuit étant arrivée, le sacristain vint lui dire qu'il devait se retirer parce qu'on allait fermer les portes.
Il fallut répéter plusieurs fois cette invitation, car Hector n'entendait pas ou ne comprenait rien.
Enfin il se leva en chancelant comme un homme ivre, et il se mit à errer par les rues sans savoir où il allait : il pouvait être huit heures du soir.
Hector marchait au hasard dans la rue Saint-Honoré, et se trouvait à peu près à la hauteur de la chapelle del'Oratoire, lorsqu'il fut croisépardeux hommes
qui disparurent immédiatement sous une espèce de voûte, devant laquelle lui, Hector, venait de passer sans s'en apercevoir.
— C'est le marquis de Cout-Kérieux, dit un de ces hommes à demi-voix, mais assez haut cependant pour que ses paroles arrivassent aux oreilles d'Hector, un peu moins absorbé par sa douleur en ce moment.
Cette circonstance l'engagea à examiner avec plus d'attention les localités, et en particulier la voûte sous laquelle les deux passants venaient de s'engager, et bientôt il reconnut l'entrée d'une fameuse maison de jeu où Langeac l'avait conduit lors de son arrivée à Paris.
Ace souvenir se mêla d'abord un sentiment pénible; mais il fut promptement effacé par une sorte de commotion électrique qu'Hector sentit dans tout son être. Sa tête, depuis des semaines inclinée sur sa poitrine, se releva; il lui sembla que son œil encore obscurci de larmes récentes, brillait tout à coup de ce feu sombre qu'allume la passion, et que ses mains tressaillaient du frémissement que leur avait fait éprouver jadis le contact de l'or.
A l'instant Hector glissa furtivement deux doigts dans une des poches de sa veste, et ce fut avec une sensation de joie extraordinaire qu'il y reconnut la présence de quelques doubles louis.
Moins d'une minute après il entrait dans le célèbre tripot où son apparition causa quelque surprise, personne ne pouvant concevoir qu'un joueur dont les débuts avaient été aussi heureux ne fût pas revenu plus tôt tenter de nouveau la fortune.
Aussi Hector n'eut-il pas besoin d'attendre que quelqu'un quittât la table pour avoir une place. A sa vue