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les rangs se serrèrent, une chaise se trouva comme par enchantement derrière lui, et bientôt ses quelques louis roulèrent sur le tapis.
Il gagna, perdit, regagna et finit par réaliser un beau bénéfice. Cela du reste lui importait peu ; l'essentiel pour lui, et il savait maintenant à quoi s'en tenir à cet égard, c'est que les émotions du jeu avaient assez de prise sur son âme pour lui faire oublier à la longue les tortures morales qu'il avait subies depuis quelques mois. « Si je gagne toujours et beaucoup, pensait-il, je mènerai une existence si folle que la douleur n'y trouvera pas sa place; si, au contraire, je me ruine, ce ne sera point à coup sûr sans quelque circonstance dramatique qui jettera du mouvement dans ma vie: je jouerai. »
Hector tint parole. Dès le lendemain il se lança dans la plus effroyable dissipation. A laide de ses gains passés qu'il n'avait pas eu le temps de dépenser encore, il se monta une maison brillante où il reçut une foule de débauchés, de joueurs toujours heureux, et de femmes plus que suspectes. Le pauvre Peritus, relégué avec ses livres dans une mansarde, entendait le bruit lointain des orgies nocturnes, et ne pouvait penser sans frémir à l'issue fatale de tous cesdéportemenls. Jl essaya quelques avis timides dont on ne tint aucun compte, et quelques avertissements plus hardis qui furent reçus avec dédain et colère;ce que voyant, le bon gouverneur courba la tête et attendit que quelque inspiration du ciel vînt éclairer son élève. Cependant les jours et les semaines s'écoulaient sans amener aucun changement, si ce n'est que la chance avait tourné, et qu'Hector, aussi maltraité par le sort qu'il en avait été favorisé naguère, perdait toujours fans
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changer pour cela son genre de vie, entraîné qu'il était parles mauvaises connaissances qu'il avait faites. Enfin le moment vint où le jeune héritier des Cout-Kérieux, ayant des chevaux, une maison magnifique, des complaisants nombreux, une fille d'Opéra pour maîtresse, vit disparaître ses vingt derniers louis dans un coup de lansquenet.
La situation était impérieuse, car il n'y avait que deux partis a prendre : l'un sage, qui consistait à retourner en Bretagne pour n'en plus bouger; l'autre, périlleux, mais flatteur pour l'imagination : on devine qu'il s'agissait de se procurer de l'argent n'importe à quel prix, et de rester à Paris pour y tenter de nouveau la fortune.
Retourner en Bretagne! à cette seule pensée l'orgueil du marquis s'était indigné. Que diraient tous les hobereaux ses voisins, en le voyant revenir comme il était parti, c'est-a-dire sans avoir obtenu aucune faveur de la cour?
Emprunter de l'argent et jouer encore, et jouer toujours, souriait plus agréablement a l'imagination d'Hector, mais où trouver un prêteur sur des immeubles situés a deux cents lieues?
Dans cette perplexité, Hector s'ouvrit à un certain chevalier de Blignac, que le jeu lui avait fait connaître, et qui venait quelquefois s'asseoir sans façon à sa table.
Blignac était un de ces Gascons qui, comme disait Henri IV, sont sortis de chez eux par le brouillard et ne peuvent plus retrouver leur maison. N'ayant ni sou ni maille, toujours aux expédients pour accrocher quelques écus aussitôt dévorés par le pharaon, Blignac connaissait toutes les célébrités de cette engeance fu-
neste qui s'enrichit aux dépens des »fils de famille. Au premier mot que lui dit Hector, il s écria :
— Eh! que neparliez-vous plus tôt, mon cher marquis! mais j'ai votre affaire, el si vous le permettez, je vous amènerai demain, à votre lever, un excellent homme qui vous remplira vos coffres en un tour de main. — Ce n'est pas un usurier, j'espère? demanda Hector avec une certaine inquiétude. — Fi donc, mon cher ami! est-ce que je connais ces gens-là? L'homme dont je vous parle ne prête que sur de bonnes garanties, afin de ne demander qu'un intérêt raisonnable : comprenez-vous? — Oui, oui, je comprends, dit Hector avec la préoccupation d'un homme qui ne voit que les résultats d'une affaire, sans s'inquiéter des moyens d'exécution et des conséquences éloignées. — A quelle heure voulez-vous que je vous amène mon homme demain? demanda Blignac. — Est-ce que vous ne pourriez pas me l'amener ce soir? répondit Hector.
Blignac comprit que le marquis de Cout-Kérieux était dans une déplorable situation, et il se promit bien de lui faire valoir le service qu'il allait lui rendre.
— Je ferai de mon mieux, reprit-il, mais je ne réponds de rien pour le moment, c'est-a-dire, pour aujourd'hui. Combien voulez-vous emprunter? — Mais quelque chose comme deux cent mille livres; plus même si cela se peut. — Vous comprenez, dit Blignac, que le chiffre n'y fait rien si le gage est suffisant; mais en offrant au prêteur que j'ai en vue l'atirait d'une grosse affaire, je serai bien plus sûr de
^'ous l'amener plus vite.
Ce soir la Hector donna à souper chez lui, mais i!
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eut la prudence de s'abstenir de toucher une carte, parce qu'il ne voulait pas divulguer sa situation en jouant sur parole.
Il feignit donc, tant que durèrent les parties, de s'occuper uniquement d'une jeune actrice de la comédie italienne, qui venait chez lui pour la première fois.
JMais cette petite ruse ne trompa personne, et les convives d'Hector se dirent à l'oreille qu'il devait être mal dans ses affaires.
Le lendemain, comme onze heures sonnaient, le chevalier de Blignac présentait au marquis de Cout- Kérieux, sous le nom d'Eléazar, un petit homme chétif et pâle, qu'on aurait pu très-bien comparer à une fouine échappée du poulailler d'un avare.
Hector dit nettement à l'usurier, car c'en était un, ce qu'il attendit de lui. 11 s'agissait de lui prêter une somme ronde de deux cent mille livres à un intérêt raisonnable, avec hypothèque sur sa seigneurie de Cout-Kérieux.
L'usurier se récria d'abord sur ce chiffre de deux cent mille livres qu'il trouvait exorbitant; puis il ajouta qu'il ne prêtait que sur de bonnes lettres de change à une courte échéance; cependant, par considération pour M. le marquis de Cout-Kérieux, et pour être agréable a son excellent ami le chevalier de Blignac, il verrait, il tâcherait en s'adressant à des confrères; mais ceux-ci seraient peut-être plus exigeants que lui; dans tous les cas, en attendant une promesse plus positive de traiter l'affaire, il engageait toujours M. le marquis à faire venir ses titres de propriété, afin - d'être en mesure au besoin.
Tout cela était bien un peu vague, mais Hector comprit a quelques signes du chevalier de Blignac, qu'il
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ne fallait pas s'alarmer de ces réticences, et dès que les deux visiteurs l'eurent quitté, il se hâta de monter à la mansarde de Peritus, et il aborda le vieux précepteur avec un sourire caressant sur les lèvres, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps.
— Mon bon maître, lui dit-il avec un son de voix affectueux, seriez-vous disposé à faire un petit voyage en Bretagne?
Le visage dévasté de Peritus s'illumina comme une vieille muraille sur laquelle tombe un splendide rayon de l'aurore.
— Quoi, mon cher élève, il serait possible que j'allasse... que nous allassions... balbutia Peritus.
— Pour cette fois, il ne s'agit encore que de vous, mon cher maître, interrompit Hector avec une précipitation dans laquelle un observateur plus habile que Peritus n'eût pas manqué de voir l'indicé d'un grand trouble d'esprit. Je voudrais mettre un peu d'ordre dans mes affaires, ajouta Hector avec plus de calme, et vous comprenez, mon ami, que je ne puis me confier qu'à vous pour cela. — Il faudra donc nous séparer, mon cher élève? dit Peritus, dont la physionomie avait repris subitement son expression de tristesse. — Ce sera l'affaire d'une quinzaine de jours au plus, mon bon Peritus; puis vous reviendrez, et nous ne nous quitterons plus! vous savez que c'est entre nous a la vie et à la mort. — Eh bien, que faudra- t-il faire à Cout-Kérieux? demanda Peritus avec résignation.
— Chercher dans les archives du château tous mes litres de propriété et mêles apporter à Paris. — Monsieur le marquis! monsieur le marquis! s'écria Peritus avec une inexprimable angoisse, au nom de votre respectable mère, dites-moi ce que vous voulez faire de ces papiers.
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Hector avait horreur du mensonge, non par vertu, mais par orgueil, il répondit donc sans hésiter au vieux précepteur qui lui avait pris les mains et les serrait avec désespoir :
— Je veux emprunter une somme de deux cent mille livres sur ma terre, et pour cela j'ai besoin de justifier de sa valeur. — Emprunter deux cent mille livres! répéta Peritus avec consternation... et que ferez-vous de cette somme, mon cher élève? — Je la quadruplerai! repartit Hector avec une confiance superbe; puis nous retournerons ensemble clans notre chère Bretagne, mon vieux maître, et j'achèterai les landes de Larnac et la forêt de Saint-Patrice qui ont fait l'envie de mon pauvre père t^ant qu'il a vécu. — Et si vous perdez ces deux cent mille livres, murmura Peritus, dont la voix était devenue aussi faible que celle d'un mourant. — Il faudrait supposer un acharnement du sort, répondit Hector avec hésitation. — Au nom du ciel, mon cher élève, réfléchissez encore ! s'écria Peritus en se prosternant devant le marquis dont il embrassa les genoux. Mais vous courez à votre perte, mon enfant! grâce pour le berceau de votre famille! respect, pitié pour les cendres de vos ancêtres, marquis de Cout-Kérieux! songez... songez...
Et la parole expira sur les lèvres du pauvre Peritus, qui n'avait jamais, depuis qu'il était au monde, dépensé autant d'éloquence en un jour.
— 11 est trop tard, mon ami, dit Hector avec un mélange de douceur et d'impatience; je me suis engagé d'honneur h traiter cette affaire puisque je l'ai sollicitée; tout ce que je puis vous promettre, c'est de ne tenter la fortune qu'avec prudence. Voyons, relevez vous, mon cher Peritus; et envisagez les choses avec
plus de calme, je ne suis plus un enfant.. . — Plût à Dieu que vous le fussiez encore! répondit le vieux précepteur en se laissant tomber dans un fauteuil et en se couvrant le visage de ses deux mains noires et osseuses... Mais ne sauriez-vous charger un autre que moi de cette pénible mission? ajoula-t-il après quelques instants de silence. — Si vous refusez, il le faudra bien; mais alors la chose s'ébruitera dans le pays, et tout le monde dira que je me ruine. — Eh bien! je partirai quand vous voudrez. —Demain, dit laconiquement Hector, qui avait hâte d'abréger cette scène.
Le lendemain, Peritus se mettait en route pour la Bretagne, et Hector recommençait à 'jouer, grâce à quatre cents louis que le juifÉléazar avait consenti à lui avancer sur sa simple signature.
L'absence de Peritus dura trois semaines qui parurent trois siècles a Hector. Quand il eut ses titres entre les mains, il retourna près d'Éléazar qui n'hésita pas à compléter la somme promise. Les deux tiers de la seigneurie de Coût Kérieux étaient engagés, mais le marquis avait de l'or, c'était tout ce qu'il voulait.
Alors commença seulement pourlui la vie qu'il avait rêvée. Il passa tout son temps dans des tripots publics et dans des maisons particulières, où l'on jouait nuit et jour. Quand il gagnait des sommes énormes, ce qui lui arrivait quelquefois, il courait avec frénésie les jeter aux pieds des impures de l'Opéra, des courtisanes à la mode, et môme des filles du plus bas étage. Il semblait qu'il ne pût jamais arriver assez vite, au grédeses désirs, au fond de l'abîme ouvert devant lui.
Au milieu de ce monde de chevaliers d'industrie et de i( mmes perdues, dont il avait fait sa société habituelle,
D'ATTfEFOIS. 73
ce qui lui restait de ses nobles instincts et de ses sentiments généreux disparut entièrement : il ne fut ni fripon ni vil , c'est tout ce que nous pouvons dire de lui.
Un soir il sortit d'un tripot obscur, ayant perdu sa dernière pièce d'or, en fredonnant :
De l'argent.
Du régent, Dubois se sert à sa guise;
Cardinal,
Sans égal, Nul mieux que lui ne se grise.
Tl ne lui restait rien... il n'avait pas soupe... il résolut d'en finir avec la vie, et s'en alla du côté de la Seine... c'est là que nous l'avons trouvé.
Le cabaret'du Chariot-d'Or.
Maintenant que nous avons mis nos lecteurs au fait des événements qui avaient déterminé le marquis Hector de Kout-Kérieux à aller chercher l'oubli de ses malheurs dans les flots de la Seine, nous rejoindrons notre héros au cabaret fort renommé du Chariotd'Or, où nous l'avons laissé en compagnie du petit vieillard qu'il venait de tirer d'une situation assez périlleuse.
Quand ce dernier, que nous appellerons désormais Guillaume Lepicard, quoiqu'il ne se soit pas encore nommé lui-même, s'était vu tranquillement assis dans
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une vaste salle étincelante de lumières 'et remplie de buveurs bruyants, sa figure avait perdu peu à peu l'expression de terreur qu'elle gardait encore, et elle était devenue bientôt sereine et presque joviale.
On se souvient qu'Hector en entrant avait frappé sur la table avec le pommeau de son épée pour appeler un garçon : après deux ou trois appels du même genre, et cinq ou six autres plus énergiques, un garçon était enfin arrivé en courant a toutes jambes, la serviette à la main, l'excuse à la bouche et l'intelligence dans ie regard.
Hector, par un reste d'habitude de grand seigneur, allait commander quelque chose, lorsque Guillaume Lepicard, posant la main sur son bras, l'arrêta en lui disant :
— Vous oubliez que c'est moi qui vous ai invité, mon gentilhomme, et qu'en conséquence c'est à moi, si vous le permettez, de... — J'ai oublié, ma foi, bien autre chose! interrompit en riant Hector qui venait de se rappeler tout à coup qu'il n'avait pas même un liard dans sa poche. — Donnez-nous deux bouteilles de votre meilleur vin de Bourgogne, reprit Guillaume Lepicard, en s'adressant au garçon; vous savez, ce Yolnay que nous bûmes l'autre soir en soupant, M. le chevalier du Guet et moi? mais comme M. le marquis préfère peut-être le vin de Bordeaux, vous nous apporterez aussi deux bouteilles de ce vieux Saint-Émilion que l'intendant de monseigneur le maréchal de Richelieu vous a vendu sur ma recommandation. Maintenant, comme il ne serait pas convenable d'arroser des mets vulgaires avec des liquides aussi distingués, vous nous servirez un gigot d'agneau sur une soubise brûlante, et un canard sauvaee aux bigarades : allez
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et qu'on se dépèche, car nous mourons de faim.
Le garçon, qu'on appelait de tous les côtés, et qui avait donné plusieurs signes non équivoques, quoique respectueux, de l'impatience que lui causait le discours un peu long du vieillard, le garçon, disons-nous, nu se fit pas répéter deux fois Tordre de courir à la cave et à la cuisine.
— Je suis très-connu dans cet établissement, reprit Lepicard en savourant avec un certain contentement de lui-même une prise de tabac qu'il alla puiser au fond d'une boite d'or assez belle; et je vous assure, eontinua-t-il, qu'on y conserve toutes les traditions gastronomiques les plus célèbres. Par exemple, moi qui vous parle, mon gentilhomme, j'ai donné au maître de céans les recettes des meilleures sauces inventées par Sa Majesté le roi Louis XV, qui, vous le savez peutêtre, jouit d'une réputation européenne en ce genre trop négligé de nos jours.
Hector ne répondit rien à ce bavardage, qu'il n'avait peut-être pas entendu. Il était rêveur, plus rêveur même qu'une heure auparavant, alors qu'il venait de prendre une détermination suprême. Il se demandait intérieurement dans quel endroit de la rive les flots glacés et bourbeux de la Seine auraient roulé son cadavre, si un hasard n'était venu se jeter à la traverse de son projet; puis il se disait que ce serait probablement à recommencer le lendemain, et dans ce cas il aurait autant aimé que la chose fût déjà faite.
Guillaume Lepicard regardait le jeune gentilhomme en dessous, avec un mélange de curiosité et de bienveillance. Un léger sourire errait agréablement sur ses lèvres minces, tandis que sa main droite, étendue sur la table, battait machinalement la marche des timbal-
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liers de la compagnie de messieurs les, mousquetaires gris.
« Il faudra bien qu'il se déride tout à l'heure, pensait-il; je l'attends au quatrième verre. »
En ce moment, le garçon revint en courant comme il était parti ; mais cette fois il tenait entre ses doigts les quatre bouteilles qu'on lui avait demandées.
Guillaume Lepicard en prit une pour faire contempler à Hector les toiles d'araignées et la poussière épaisse qui la recouvraient; il la déboucha avec une attention minutieuse, versa quelques gouttes dans son verre, leva le verre a la hauteur de son œil en cherchant une lumière, le fît redescendre sous son nez, le porta ensuite à sa bouche, puis, quand il eut vu, senti et goûté, il remplit le verre d'Hector, et lui dit du ton le plus engageant :
— Avalez-moi ce velours, monsieur le marquis, et vous m'en direz, des nouvelles. — Parfait ! répondit Hector après avoir bu tout d'un trait le contenu du verre, avec un plaisir qu'il ne chercha pas a dissimuler. — Cela vaut un peu mieux, convenez-en, que l'eau de la Seine, reprit le vieillard en buvant à son tour.
Hector fronça le sourcil : les paroles de Lepicard rentraient dans l'ordre des réflexions qu'il venait de chasser avec beaucoup de peine de son esprit.
Au lieu de répondre, il se versa coup sur coup deux ou trois rasades qu'il avala successivement avec cette résolution un peu farouche des gens qui cherchent à noyer leurs chagrins dans le vin.
— Bravo! bravo! s'écria, à chaque verre, Guillaume Lepicard qui prévoyait le résultat de cette médication énergique.
Bientôt le souper arriva, précédé d'un fumet déli-
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creusement provoquant. Hector, qui était à jeun depuis la veille, mangea vigoureusement, et pendant qu'il mangeait, les rasades allaient toujours leur train. Peu à peu ses joues flétries se colorèrent, son œil éteint se ranima, et à l'expression moins taciturne de sa bouche, il fut facile de prévoir qu'il allait devenir aussi communicatif qu'il avait été jusqu'alors renfermé en lui-même.
Il n'attendit même pas que Guillaume Lepicard le questionnât, et remettant sur la table son verre qu'il venait de vider encore une fois, il dit avec un geste dont il nous serait impossible de rendre l'éloquence insouciante et gracieuse :
— Au fait, je n'avais pas le sens commun. — Pas le sens commun? répéta Guillaume avec un accent interrogateur, comme s'il ne se souvenait pas à quelle circonstance le marquis faisait all'usion. — De me noyer, pardieu! répondit celui-ci en jetant un coup d'oeil à la dérobée sur les quatre bouteilles, dont trois étaient vides et la dernière fort entamée. — Garçon, du vin! du même! cria Guillaume. Je le crois bien que vous aviez tort, continua-t-iî, et je suis enchanté que vous le reconnaissiez vous-même. — Tout bien considéré, la vie telle qu'elle est a encore beaucoup de bon, reprit Hector. — Oui, oui, elle a du bon, mon gentilhomme, surtout quand on est jeune comme vous, charmant cavalier comme vous, brave comme vous !... Permettez-moi maintenant de vous parler avec la franchise que mon grand âge et le service que vous m'avez rendu autorisent, vous faisiez là... — Une sottise, n'est-ce pas? interrompit Hector. Je suis tout a fait de votre avis. — Non pas une sottise, une folie. — Une folie soit; vous êtes bien poli. — Ce que c'est
pourtant que l'amour, répliqua Guillaume en baissant la voix, de manière à n'être entendu que d Hector, assis en face de lui. — Que parlez-vous d'amour? demanda celui-ci avec un profond étonnement ■ supposeriez-vous donc... — Que vous avez été amené au bord de la Seine, interrompit Guillaume, par l'amour ou par l'un des cent mille chagrins qu'il pousse devant lui ou qu'il traîne a sa suite? Mais cela n'est pas douteux, mon gentilhomme; telle est ma supposition, et je la crois fondée. — Eh bien! vous n'y êtes pas du tout. — Ah bah! fit Lepicard avec un mélange d'élonnement et d'incrédulité qui ne manquait pas d'un certain comique. — Rien n'est plus vrai, reprit Hector.
Et en prononçant ces mots, son visage s'était encore animé, ses yeux brillaient d un éclat plus vif : il élait facile dès lors de conjecturer que ses nombreuses libations avaient jeté un j>eu de trouble dans ses idées.
— Ne me trompez-vous pas? demanda Lepicard.
— Pourquoi vous tromperais-je? je vous connais à peine et vous me donnez un excellent souper. D'ailleurs , quand vous m'aurez vu davantage , vous saurez que je ne mens jamais. — Puisque ce n'est pas l'amour, qu'est-ce donc qui... — C'est le pharaon; a moins toutefois, que vous n'aimiez mieux que ce soit le lausquenet, la bassette, ou le biribi : très-aimable amphitryon, je vous laisse le choix, dit gaiement Hector. — Autres jeux de hasard, car l'amour en est un aussi, marmotta Guillaume, entre ses dents, avec une intention de finesse assez marquée.
— Eh bien! si c'est aussi un jeu de hasard, je l'aime encore moins quand il me favorise, que ,les autres quand ils me maltraitent, repartit Hector en faisant
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claquer ses doigts insoucieusement au-dessus de sa tête. L'amour!... mais qu'est-ce qui pourra me dire ce que c'est que l'amour? je l'ai demandé à la Guimard, elle m'a répondu par une pirouette; je me suis adressé à la petite Julien, et j'en ai obtenu une roulade... et vous-même, très-respectacle amphitryon, si je vous interrogeais sur ce sujet, en vous demandant qu est-ce que l'amour® vous seriez peut-être fort embarrassé de répondre à ma question. — Moi? pas le moins du monde. — Alors je vous la fais. — A quoi je réponds, que l'amour c'est très-amusant quand on est jeune, et que ça l'est encore un peu quand on est vieux, répondit Guillaume en se caressant le menton avec une fatuité qui pouvait faire croire qu'il avait les bonnes traditions. — Quand je serai vieux je vous dirai si je suis de votre avis, répondit Hector qui oubliait que le bonhomme Lepicard avait au moins cinquante ans de plus que lui. — Ainsi vous n'avez jamais aimé? — Jamais! répondit superbement Hector. — Jamais... reprit-il, après quelques secondes de silence, mais en baissant la voix : attendez donc... oui, je crois... il me semble... je me rappelle maintenant!!!
Hector appuya ses coudes sur la table, courba sa tête dans ses mains, et quelques larmes, jaillissant de ses yeux, coulèrent lentement sur ses joues.
— Eh bien! eh bien! dit Guillaume, vous voilà redevenu tout triste... c'était bien la peine de courir après ces idées lugubres qui vous avaient quitté : buvez encore un coup, mon gentilhomme, cela achèvera de vous remettre.
Et, tout en pariant, il remplit le verre d'Hector qui le vida d'un seul haussement de coude, mais sans avoir l'air de savoir ce qu'il faisait.
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— L'amour est aujourd'hui bien passé de mode parmi nos jeunes seigneurs, continua Guillaume, et pourtant il faut avoir aimé au moins une fois dans sa vie... mon maître lui-même en convient. — Votre maître! repartitHector,en regardant 6xement le bonhomme Lepicard. — J'aieu l'honneur, répondit celui-ci, en sMnclinant comme s'incline le jardinier de Ferney, quand il prononce le nom de Voltaire; j'ai eu l'honneur d'être premier valet de chambre de monseigneur le duc de îlichelieu. — La vie a été belle pour celui-là! dit Hector avec un profond soupir. — C'est vrai; nous avons eu quelques années bien brillantes, repartit Lepicard en soupirant à son tour. Eh bien! au milieu de tous nos succès, dans 1 enivrement de nos plus grands triomphes, j'ai vu le duc, mon maître, triste et mélancolique comme vous l'êtes en ce moment, monsieur le marquis, et cela après la mort de madame Michelin. Ce n'était pourtant qu'une tapissière, une pauvre petite bourgeoise du faubourg Saint-Antoine, Jet nous avions sur notre liste, des marquises, des duchesses et même des princesses du sang. — Elle est morte aussi, murmura le marquis. Morte! Il devait être bien triste. — A faire pitié! madame Michelin était la seule femme qu'il eût aimée jusqu'alors, et il n'en a pas aimé d'autre autant depuis. Je sais cela, monsieur le marquis; ce qui me fait vous dire qu'on n'aime bien qu'une seule fois dans sa vie. Cependant, si vous avez des chagrins d'amour anciens ou nouveaux, oubliez-les, consolez-vous... je ne vous dis pas de renoncer aux femmes, au contraire; mais servez-vous d'elles pour arriver. Mon maître me disait encore quelquefois que s'il n'était pas né tout venu, il aurait su monter par les femmes jusqu'au dernier barreau de l'échelle,
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et il l'aurait fait comme il avait la bonté de le dire. Ah! c'est un fier homme que mon maître, même a l'heure qu'il est, et quoique je ne sois plus à son service. — Arriver par les femmes... balbutia Hector. Effectivement, on m'avait déjà parlé de cela; je l'ai même tenté, et je ne suis arrivé qu'à me ruiner trèspromptement. — Je vois ce que c'est, monsieur le marquis, vous avez fait comme font presque tous les gentilshommes d'aujourd'hui ;c*est-à-dire que vous avez couru les demoiselles d'Opéra, les femmes galantes et pis encore : c'est cher, et cela ne mène à rien, croyez-moi, mon bon seigneur. De notre temps, c'est-à-dire pendant la régence, quand messieurs de Riom, de Noce, de Chamilly et tant d'autre s brillaient de tout leur éclat, on laissait ces créatures aux financiers, aux traitants et autre gens de peu. J'ai vu mon maître souper chez des demoiselles d'Opéra, c'est vrai; mais c'était pour se distraire de victoires plus sérieuses et plus difficiles. Ah! monsieur le marquis, les mœurs s'en vont.
Et Guillaume soupira de nouveau, puis il reprit : — Vous avez donc joué, fait des folies, compromis, dissipé peut-être (je mets les choses au pis) jusqu'au dernier petit écu de la fortune qui doit vous revenir un jour, ou de l'héritage que vous avez déjà reçu de vos pères : ce n'est pas tout : je suppose encore quo vous êtes mal avec votre famille, que vous avez découragé pur votre inconduite vos amis les meilleurs; que sais-je encore? Vous voyez que j'aborde franchement les questions; mais tout cela ne constitue pas une raison suffisante pour s'en aller de gaieté de cœur faire un plongeon dans la Seine. Puisque le beau sexe vous reslo, c'est-à-dire, puisque vous ne vous êtes jamais
appliqué à faire servir l'amour à l'ambition, cherchez sérieusement a tourner la tête d'une grande dame. J'en connais une foule qui ne demandent pas mieux, et il y a pour cela deux moyens infaillibles que je me permettrai de vous indiquer : le vouloir fortement, ou ne pas s'en soucier du tout. Choisissez, mais que vous preniez l'un ou l'autre, je vous promets le succès et je vous prédis que l'édifice écroulé se relèvera comme par enchantement. — C'est ce que me disait ce pauvre Langeac! murmura Hector, comme s'il se parlait à lui-même. J'ai suivi ses conseils, et... — Ne venezvous pas de prononcer le nom de Langeac? demanda Guillaume Est ce du vicomte que vous voulez parler? je l'ai vu autrefois : il a péri d'une manière bien malheureuse. — J'ai entendu parler de cette tragique histoire, répondit Hector avec précipitation... mais pour en revenir à ce que nous disions tout à l'heure, je crois que je suivrai vos avis, et dès demain... — Demain, interrompit Guillaume, il faudra d'abord réfléchir à notre conversation de ce soir; puis si elle vous paraît aussi sensée qu'en ce moment, vous passerez du précepte à l'application. Vingt-quatre heures de plus ou de moins ne font rien à une affaire de ce genre. Hector posa la main sur son gousset, et en le sentant vide il pensa que l'application était pressante, mais il se garda bien de le montrer au bonhomme Lcpicard.
— M. le marquis, dit celui-ci, vous m'avez rendu un immense service.
Hector s'inclina.
— Vous m'avez sauvé la vie, reprit Guillaume : ces coquins m'auraient tué. — Il est encore plus sûr que vous avez sauvé la mienne, répondit Hector en
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souriant, ainsi nous sommes au moins quittes. — Mais si je veux me reconnaître votre obligé?
Hector s'inclina de nouveau; seulement cette fois ce fut avec plus de dignité que de bonhomie, car il redoutait l'offre d'un de ces services, que, quelle que fût sa détresse, il n'eût pas voulu accepter.
— Je désire m'acquitter envers vous, et je m'acquitterai, continua le vieillard sans se préoccuper de la nouvelle attitude d'Hector. J'ai beaucoup vu, je connais beaucoup de gens, je sais énormément de choses : peut-être dans plus d'une circonstance difficile pourrai-je vous être utile. Outre le service que vous m'avez rendu, il y a en vous un je nt^ sais quoi qui m'attire.., enfin je suis tout vôtre, ne l'oubliez jamais. Voici mon adresse : Guillaume Lepicard, rue du Mail, 30. Me ferez-vous maintenant l'honneur de me dire votre nom? — Hector, marquis de Cout- Kérieux, répondit le jeune homme en se levant avec la lenteur quelque peu solennelle d'un buveur qui n'est pas parfaitement sûr de son aplomb. Je suis enchanté de pouvoir vous dire, monsieur Guillaume Lepicard, que je vous tiens pour un galant homme, fort . expert en bon vin, et d'excellent conseil. Par les cendres de mes arrières-neveux, continua-t-il, ce Bourgogne et ce Bordeaux étaient exquis! Aussiîvoyez, j'ai peine à garder mon centre de gravité, et pourtant je n'ai pas beaucoup bu...
« Excusez du peu, pensa Guillaume : six bouteilles! feu monseigneur le régent n'aurait pas mieux fait. »
—Rue du Mail, 30, m'avcz-vous dit! certainement je m'en souviendrai, honnête monsieur Lepicard; et nous nous reverrons!
— Et vous pardonnez à un ex-va,let de chambre d'avoir osé prier à souper un beau seigneur comme vous? — Fi donc! vous pardonner, maître Lepicard! je vous remercie, je vous porte dans mon cœur, je voudrais voir toutes les épées des gardes françaises appuyées sur votre poitrine, pour avoir le plaisir de les détourner avec la mienne. Je suis fier avec mes égaux, insolent avec ceux qui se croient mes supérieurs, mais tous les honnêtes gens sont mes amis. Touchez donc là, morbleu! il faudra que je revienne goûter ce bourgogne : décidément il est miraculeux.
L'ancien valet de chambre de Richelieu paya la dépense, puis il sortit avec Hector, qu'il reconduisit jusqu'à son logis, fort heureusement peu éloigné du cabaret renommé du Ckariol d'Or.
L'orange mci'vesîîeusc .
Il était près de minuit quand Hector arriva chez lui . Ses gens, comme cela se pratique toujours quand l'infortune entre dans une maison, s'étaient empressés dès le malin de courir au cabaret, d'où ils n'étaient pas encore revenus : sans Peritus, le jeune marquis n'aurait su à qui s'adresser pour avoir delà lumière.
Le digne précepteur, pour les motifs les plus impérieux, n'avait pu obtenir d'un rôtisseur du voisinage qu'une carcasse de poulet étique, avec laquelle il avait vécu depuis le matin. L'estomac creux et le coeur rempli de l'inquiétude affreuse que lui causait l'absence de son cher élève, qui n'avait pas paru au logis depuis
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la veille, il prêtait l'oreille au moindre bruit venant du dehors, tressaillait à chaque mouvement qui se faisait dans l'intérieur, et cherchait vainement a tromper sa faim et son anxiété en parcourant d'un œil distrait un immense in-folio ouvert devant lui : depuis les désordres d'Hector, l'affection l'emportait sur l'amour de la science dansjame de l'honnête pédant.
Un coup vigoureux frappé à la porte de la maison, et un bruit de pas dans l'escalier donnèrent un peu d'espoir à Pteritus. Presque aussitôt il entendit la voix d'Hector qui, tout en montant, appelait ses domestiques de la façon la plus cavalière.
Pentus s'empressa alors de sortir de sa chambre, une lumière à la main.
— Comment, mon digne maître, s'écria Hector dès qu'il l'aperçut, c'est vous qui prenez la peine de m eclâirer! mais où sont donc tous ces droits?— Je n'en ai vu aucun depuis ce matin, répondit Peritus, en suivant d'un œil mélancolique la marche chancelante du marquis. - — Us seront allés au cabaret, les ivrognes qu'ils sont, se griser avec du vin de Surènes, reprit llci ter en faisant un geste de dégoût! Je leur dirai demain ma façon de penser, et à vous, mon très-cher et très-honoré maître, malgré tout le respect que je vous dois et que je vous porte, je dis que vous veillez bien mal à l'ordre delà maison. — Mais, mon cher élève... mais, monsieur le marquis, vous ne m'avez jamais donné aucune instruction à cet égard... il me semble môme que je n'ai point été encouragé dans les petites tentatives que j'ai essayées pour... pour... — Allezvous recommencer a me faire de la monde? me dire que j'ai joué, que je suis un vaurien, un débauché, et autre chose encore? eh bien! mon cher maître, épar-
gnez-vous tout cela; d'abord je le sais'mieux que vous, et en second lieu votre morale et vos reproches arriveraient trop tard. — Comment, trop tard? demanda avec terreur Peritus, qui soupçonnait bien quelque chose de la gêne du jeune marquis, mais dont l'esprit timide et irrésolu n'avait pas encore osé aborder l'idée d'une ruine complète et irréparable. —Oui, trop tard, mon bon Peritus... mais enfin je vous revois, et sur mon honneur cela me fait plaisir. — Au nom du ciel, monsieur Hector, expliquez-vous donc plus clairement, car vos paroles mystérieuses me font mourir d'effroi! 7/ est trop tard... enfin je vous revois... que signifient ces mots d'une obscurité sinistre? vous savez que je devine mal, que je comprends lentement : pour l'amour de Dieu, ne me laissez pas dans l'horrible perplexité où je suis! que vous est-il. arrivé? quel nouveau malheur vous menace encore... — Pour ce qui est de i'avenir, mon cher Peritus, interrompit Hector,je ne saurais vous dire ce que j'en attends; et quant au passé, il est si confus dans ma tête que je risquerais de mentir si j'essayais de vous en rendre compte. J'ai beaucoup joué, beaucoup perdu; mais la fortune est capricieuse, et comme elle m'a été fort contraire depuis quelque temps, je dois supposer qu'elle ne tardera pas à me devenir favorable. — Quoi! vous voulez la tenter encore? de- . manda Peritus avec un serrement de gosier qui témoignait de l'angoisse de son esprit en faisant cette question. *— Avant de vous répondre, mon cher maître, repartit Hector avec une gravité- quelque peu burlesque, permettez-moi de vous interroger. — Je suis à vos ordres, monsieur le marquis. — Eh bien! mon bon Peritus, mettez la main sur votre conscience... ce n'est pas au figuré que je parle.
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Peritus, après avoir réfléchi un moment, posa machinalement sa main droite sur son cœur.
— Un peu plus près de l'estomac, reprit Hector Peritus obéit, comme un automate aurait pu le faire
sur l'invitation d'un ressort.
— C'est cela, mon ami, mon excellent maître! Maintenant dites-moi avec toute sincérité que ce geste commande, si vous avez faim.
Peritus crut que le marquis devenait fou, et il n'eut pas la force d'articuler une parole.
— Voyons, répondez, fît Hector avec impatience, avez-vous faim?— Mais je ne sais trop, balbutia Peritus ; oui, je crois... il me semble... ce sera comme vous voudrez, monsieur le marquis. — Donc vous avez faim. Eh bien! si vous voulez manger, il faut me permettre de jouer encore, car il ne me reste pas un liard pour vous donner à dîner demain.
Peritus leva les mains au ciel; cependant il eût été facile de voir que ce geste de désolation n'exprimait pas un sentiment entaché d'égoïsme.
— Monsieur le marquis, dit-il après quelques instants de réflexion, il ne faut pas vous occuper de moi; je n'ai besoin de rien; mes livres me suffisent et... — Êtes-vous donc une souris, pour vivre en rongeant des bouquins? demanda Hector avec une gaieté sinistre. Dans tous les cas, comme ce régime ne saurait me convenir, il faudra toujours que je joue... — Mais si vous n'avez plus rien? se hasarda à dire Peritus.
Il me reste cette bague.
Peritus vit seulement alors la vérité dans fout ce qu'elle avait d'horrible, et il fut obligé de se cramponner à son bureau pour ne pas tomber à la renverse.
— Eh bien! eh bien! mon cher maître, n'est-ce donc
rien que cet anneau d'or qui brille à mon doigt? reprit Hector, en posant avec une familiarité affectueuse une de ses mains sur l'épaule du pauvre précepteur affaissé sur lui-môme : il s'est trouvé plus d'un joueur, mon ami, qui a su ramener la fortune avec de plus faibles ressources, et... — Mais, monsieur le marquis, cette bague est un cachet... elle porte l'empreinte de vos armes... interrompit Peiïtus dont les paroles étaient a peine intelligibles; vous ne pouvez donc... — Au contraire, interrompit à son tour Hector, j'irai au combat précédé par mon écu comme un ancien chevalier, et je remporterai la victoire. — Il est fou... murmura Péri tus. Mon Dieu, ayez pitié de lui! -- Écoutez, mon vieil ami, reprit Hector : demain je sortirai de bonne heure, et je vous ferai donner de mes nouvelles dans la journée. Je ne vous demande qu'une chose, c'est de gronder vigoureusement mes gens quand ils rentreront du cabaret... — J'aimerais mieux avoir à leur donner quelque argent sur leurs gages, balbutia Peritus. — Ah! diable! fit Hector... mais j'y songerai, j'y songerai. Vous parlez quelquefois comme un livre, mon bon Péri i us. A demain, à demain... je vais essayer de dormir... Bonsoir.
Et Hector se dirigea vers sa chambre, guidé par Peritusqui ne le quitta que lorsqu'il l'eut vu étendu dans son lit.
Le sommeil fut d'abord rebelle aux yeux d'Hector. Les pensées les plus étranges, les plus confusesse heurtaient dans son cerveau; des visions bizarres environnaient sa couche: enfin ses yeux se fermèrent et il s'endormit en nu.rmuiant :
— La Seine. .. les femmes... Richelieu est un grand homme... Le vin de Bourçosne est un excellent vin...
Ferdinand, pardonne-moi... Lepicard... Guillaume... rue du Mail, n° 30... de l'or.., de l'or...
Quand le marquis s'éveilla le lendemain, la matinée était déjà fort avancée, ce dont il fut averti par le son dune horloge qui tiniait lentement, onze heures. A l'instant même, les événements de la veille lui revinrent à l'esprit avec une clarté extraordinaire, et sans perdre une minute il sauta hors de son lit, s'habilla quatre à quatre, et descendit l'escalier sans bruit, pour ne pas éveiller l'attention de Peritus, qu'il aimait tout autant ne pas rencontrer.
Son premier soin fut de courir chez un orfèvre, auquel il proposa sa bague. On lui en donna quarantehuit livres, qu'il se fit payer en deux pièces d'or.
Puis il passa chez un traiteur, sur le comptoir duquel il jeta un de ses deux louis, en lui ordonnant de faire porter à son logis un gigot rôti, un plat de légumes, quatre bouteilles de vin, un pain immense et quelques assiettes de dessert.
Pendant qu'on plaçait ces divers objets dans la manne du marmiton qui devait les porter, Hector écrivit le b.".:et qu'on va lire :
« Mon cher maître, dînez et soupez de bon appétit: nous nous reverrons bientôt, j'espère. L"anneau magique commence à opérer, comme vous voyez. »>
Cette première dépense soldée, il restait encore au marquis à peu près quarante livres; il mit un louis à part, et il réserva le reste de sa monnaie pour les besoins de la journée.
Voici en quelques mots le calcul qu'il avait fait :
« Je me promènerai toute la matinée afin de me remettre du calme dans l'esprit, puis je dînerai sobrement, et j'irai n'importe eu, jouer avec n'importe qui