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ce que j'ai encore d'argent. Si je gagne, je suivrai les conseils de Lepicard; si je perds, il me restera toujours la Seine qui coule pour tout le monde : dans un cas comme dans l'autre je serai tranquille demain. »
Après cette réflexion, qui sentait un peu trop à no- Ire avis la philosophie du dix-huitième siècle, Hector alla s'asseoir sur la terrasse des Feuillants, où il y avait foule, quoiqu'on fût en plein hiver, parce que le temps était pur et assez Ghaud pour la saison.
Le marquis, plongé dans ses réflexions, regardait d'un œil distrait les belles promeneuses qui passaient et repassaient devant lui, lorsqu'il sentit qu'on lui frappait sur l'épaule.
Il se retourna et il se trouva face a face avec le chevalier de Blignac.
— Marquis, enchanté de vous rencontrer, dit Blignac en prenant une chaise : je pensais justement à vous aller voir tout à l'heure, pour vous proposer une partie de plaisir pour ce soir. — S'il s'agit de jouer, répondit Hector, je suis prêt. — Il s'agit de tout, reprit Blignac : c'est l'ouverture du Colysée, ce sera magnifique et tout Paris y viendra. — Quel est le programme de la fête? demanda Hector avec distraction. — D'abord des jeux de toutes les espèces, depuis le loto dauphin des petites bourgeoises, jusqu'au pharaon et au creps des gentilshommes; puis un bal paré et masqué, où certaines femmes de la cour viendront, à la faveur d'un masque et d'un domino, se mêler à la foule des beautés moins imposantes de la ville; enfin, on parle encore de Nicolet avec ses sauteurs, et d'Audinot avec ses marionnettes. — J'irai la certainement, dit Hector; ainsi vous me trouverez dans la salle des jeux. — Il serait plus sûr de ne pas nous quitter, fit
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Dlignac de cette voix caressante du parasite qui quête un dîner. — Je ne vous dis pas le contraire, chevalier; maisje suis décidé à faire diète aujourd'hui, et je m'imagine que ce régime ne serait pas de votre goût.
Au mot de diète, Blignac avait fait la grimace : quelques minutes après, voyant venir à lui la loueuse de chaises, qui allait sans doute lui réclamer deux sous, il prit congé du marquis et s'éloigna rapidement.
Le soir est venu. Hector, qui a diné modestement dans un cabaret borgne de la rue Saint-Florentin, s'achemine en chaise à porteurs vers le haut des Champs- Elysées : c'est là qu'est situé l'établissement dont lui a parlé Blignac.
Il ne saurait dire pourquoi, mais son cœur est rempli d'espoir, bien qu'il ne lui reste que trente livres dans la poche.
Il a pénétré dansleColysée, établissement immense dont la vogue fut brillante mais éphémère. Quelques vieillards gardent encore le souvenir de sa grandeur et de sa décadence.
La foule est considérable. Ici l'on joue, là on danse, partout on intrigue, car plus des deux tiers de la foule se composent de femmes masquées.
Heclor s'est dirigé vers lès salons de jeu, où, après avoir examiné les parties pendant quelques instants, il a risqué un écu de six livres sur une carte. Depuis qu'il joue, il ne lui est jamais arrivé de pousser devant lui un enjeu aussi modeste.
Le banquier tourne les cartes : Hector a perdu.
De ses trente francs, il n'a plus qu'un louis.
« Il faut en finir, se dit-il en lui-même. C'est peutêtre à cette extrémité que la fortune m'attendait. On assure qu'elle a de ces coquetteries-là. »
Le louis est perdu.
« Allons, pensa Hector, il faudra recommencer la cérémonie d'hier; mais j'espère bien que ce soir rien ne m'empêchera d'exécuter mon projet. »
Pendant quelques moments, il erra à droite et à gauche dans les nombreuses et vastes salles du Colysée; il y régnait une chaleur étouffante ; Hector eut soif.
a Singulier besoin, se dit-il, pour un homme qui songe à .«e noyer. N'importe, si j'avais seulement une pièce de vingt-quatre sous, je me procurerais le plaisir de boire un verre ou deux do limonade en attendant l'eau de la Seine.
Et Hector fouilla dans sa poche plu tôt par distraction que dans l'espoir d'y trouver quelque chose.
« Ah! ah! se dit-il encore, je n'ai pas vingt-quatre sous, mais il m'en reste douze, je puis acheter deux oranges. J'en mangerai une et je ferai une galanterie avccl'autre, c'est cequi s'appelle finiren gentilhomme.»
Les deux oranges furent achetées : quand Hector eut mangé la première, il recommença a reparcourir les salons en tenant la seconde, qu'il faisait sauter dans sa main en disant :
a Qui veut mon orange? »
Il arriva ainsi jusqu'à la salle de jeu qu'il avait abandonnée peu d'instants auparavant. Parvenu auprès des tables, il répéta sa phrase : « Qui veut mon orange? »
— Moi, répondit une voix de femme. — Beau masque, la voilà. — Je la prends, mais à une condition. — Laquelle? — C'est que tu accepteras en échange ce double louis que tu iras jouer immédiatement. —Tu méconnais donc? — Que t'importe? — C'est que je ne puis accepter d'une inconnue. . . — Nous serons de moi-
tié. — C'est différent; voila mon orange. — Et voila mes deux louis. — Où te retrouverai-je pour te rendre mes comptes? — Auprès du buste du roi. — C'est entendu.
Le masque, qui était un petit domino noir fort coquet, se perdit dans la foule, et Hector se mit à une table de lansquenet.
Quand la main lui arriva, il prononça d'une voix ferme ces deux mots sacramentels :
— Il y a deux louis.
Hector gagna : il laissa ses quatre louis et gagna encore; d'encore en encore, il passa douze fois de suite, et vit s'entasser devant lui la somme énorme de huit mille cent quatre-vingt-douze louis; alors il céda la main a un Anglais qui lui avait fait banqno douze fois de suite, et ayant confié son gain à un des administrateurs des jeux, il Courut à la recherche de son domino noir.
Il ne le trouva ni auprès du buste du roi, ni aux alentours; il ne fut pas plus heureux après avoir visité tous les coins et recoins du Colysée.
Il revint en conséquence se mettre auprès du buste et il attendit.
Vers les quatre heures du matin, comme la foule commençait à diminuer, Hector fut accosté très-poliment par un laquais en livrée qui lui demanda s'il n'attendait pas une femme en domino noir.
Hector répondit affirmativement.
— Eh bien! monsieur, continua cet homme, je suis chargé par cette personne que je ne connais pas, de vous dire qu'elle vous prie de donner au premier pauvre que vous rencontrerez les deux louis qu'elle vous a prêtés.
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Hector questionna, mais il ne pul obtenir aucun éclaircissement : le laquais jura ses grands dieux qu'il ne savait rien.
« Eh bien! je donnerai les deux louis à un pauvre : j'en donnerai môme dix, pensa Hector. »
Puis il retourna près du monsieur auquel il avait confié son argent, lui demanda quelques centaines de louis pour garnir ses poches, se fit donner un reçu en bonne forme du reste, et annonça qu'il viendrait le chercher le lendemain.
Au point du jour il rentra chez lui, où il trouva Peritus endormi sur son bureau.
Il le réveilla et lui conta ses aventures, en ajoutant force promesses d'être plus sage a l'avenir.
Une rencontre.
Hector, en empruntant deux cent mille livres! du juif Éléazar, n'avait pas prétendu engager la totalité de sa terre de Cout-Kérieux qui valait cent mille écus d'après les titres de propriété; mais il avait procédé avec une si grande insouciance à l'arrangement de cette affaire, qu'il devait se trouver régulièrement dépossédé de ses domaines, s'il ne remboursait pas dans un délai assez court une partie de la somme empruntée : ce délai était réglépar des lettres dechangeà échéances fixes.
Mais quand arriva le retour de fortune dont nous venons de parler, le jeune marquis eut la bonne pensée d'acquitter la portion de la créance dont lo
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terme était le plus rapproché, de sorte qu'après avoir payé quelques dettes criardes dans son quartier, soldé les gages de ses gens pour en obtenir plus d'obéissance, il s'achemina vers une espèce de cour des miracles, où demeurait le juif Éléazarson prêteur.
Hector après avoir longtemps cherché, questionné, examiné, entra sur un renseignement vague, dans une ruelle infecte et sombre, qui avait plutôt l'apparence d'une crevasse que d'un passage, bien que ce fût l'unique entrée d'une maison dont la puanteur ne pouvait se comparer qu'à la vétusté. Quand il eut fait environ une trentaine de pas dans ce sale et étroit boyau, le jeune gentilhomme heurta le premier degré d'un vieil escalier tournant, faiblement éclairé par une ouverture en forme de meurtrière. Le délabrement de cet escalier était quelque chose de phénoménal. Chaque 'marche menaçait de faire la bascule à la moindre pression du pied; la rampe de bois vermoulu n'offrait à la main qu'un fragile appui; les murs verdâtres comme la surface d'un marais, suaient une humidité infecte et gluante, semblable a celle que l'on suppose sur la peau de certains reptiles; le plafond disparaissait sous des couches nombreuses de toiles d'araignées, en quelque sorte solidifiées par d'autres couches d'une poussière séculaire. Hector, que rien n'étonnait, comme tous les hommes qui ont vu la mort de près et le malheur face à face, escalada cette montée périlleuse et bizarre,comme il eût fait du perron d'un superbe hôtel, et parvenu au second étage, dans un corridor assez semblable au couloir du rez-de-chaussée, il pensa qu'une épaisse porto en bois de chêne toute brodée de têtes de clous ronds et brillants, devait être celle du logis d'Éléazar l'usurier.
Au milieu de cette porte était appèndu un marteau curieusement sculpté, représentant un énorme lézard à figure humaine. Hector le souleva d'une main résolue, et le laissa retomber bruyamment. Quelques secondes s'écoulèrent sans qu'aucun mouvement dans l'intérieur du logis auquel conduisait cette porte pût faire supposer que l'appel du jeune gentilhomme avait été entendu. Il allait même recommencer à frapper, lorsqu'un bruit semblable à celui d'un verrou qu'on l'ait couler avec précaution arrêta sa main prête à soulever le marteau une seconde fois, et presque au même instant un visage d'homme se montra encadré dans une espèce de guichet. De ce visage jaillit au dehors un regard inquiet et soupçonneux, dont l'expression devint assez promptement plus coufiante, puisque d'autres verrous ayant été tirés, la porte s'entre-bâilla, et le marquis put pénétrer dans la forteresse de son créancier.
Ici nous aurions beau jeu pour déployer les ailes de notre imagination, afin de vous décrire jusque dans les plus petits détails la demeure du juif Eléazar .
Nous pourrions vous faire ce que les provinciaux quelque peu lettrés appellent de la couleur locale, et les critiques de bonne humeur un tableau flamand, mais comme cette sorte d'inventaire ne nous amuserait pas plus que nos lecteurs, nous nous abstiendrons, préférant vous entretenir sans retard du maître du logis.
Eléazar étaitun petit homme sec et pâle d'une pâleur jaunâtre : pour le reste du portrait, lisez la nouvelle de M. Honoré de Balzac, intitulée le Papa Gobseck.
Hector salua le juif avec l'aplomb hautain d'un débiteur qui a de l'or dans ses poches.
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Eléazar comprit cette pantomime, et il répondit au salut impertinent par une humble courbette.
— Je vous apporte vingt mille livres, dit le marquis d'un ton dégagé. Nous serons en règle pour trois mois, si je ne me trompe. — Vous avez donc cette somme en or, monsieur le marquis? demanda le juif avec un certain étonnement. — Toujours! répondit superbement Hector. — Veuillez la compter sur cette table pendant que je chercherai votre billet.
Hector tira de ses différentes poches vingt rouleaux de louis, dont il déchira au fur et à mesure les enveloppes de papier; quand ce fut fait, il appela le juif qui s'était retiré dans une espèce de cabinet, en grillage, au fond duquel il cherchait dans un immense portefeuille.
11 revint tenant à la main le billet d'Hector, qu'il ne lâcha toutefois qu'après avoir jeté un rapide coup d'œil sur les piles de louis coquettement rangées sur cinq de front.
— C'est à merveille, dit-il, en en prenant une pour la compter : voici votre lettre de change. Vous voyez qu'elle est aussi de vingt mille livres. Rien n'est plus régulier. — Vous n'avez parlé de cette affaire à personne, j'espère? — Fi donc, monsieur le marquislpour qui me prenez-vous? Maintenant faites un beau mariage, touchez une grosse dot, dégagez vos (erres, et vous vous trouverez aussi riche qu'auparavant. — Je m'acquitterai bien sans avoir recours a des moyens aussi désespérés, répondit Hector en secouant négligemment son jabot de dentelle, sur lequel il venait de répandre quelques grains de tabac d'Espagne. Se marier pour payer ses dettes, monsieur Eléazar! mais vous n'y pensez pas! mieux vaudrait mille fois mourir
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insolvable. Ali çà-, mon cher, vous faites donc décidément l'usure?
Éléazar essaya de rire de cette plaisanterie, mais il n'arriva qu'à faire une grimace bruyante : il sentait une de ses garanties, la meilleure peut-être, lui échapper.
— Monsieur le marquis, nous nous reverrons, j'espère , marmotta-t-il entre ses dents. — Comment clone, maître Éléazar? mais de tout mon cœur! on ne saurait trop fréquenter un galant homme comme vous. Je suis votre serviteur.
Et le marquis s'élançant d'un bond hors du taudis de Pusurier, se hâta de gagner la rue : il lui tardait, en respirant un air à peu près pur, de perdre le souvenir des miasmes infects de cette ignoble maison.
— Voilà nos affaires arrangées pour trois mois, se dit- il en lui-même avec cette satisfaction intime
qu'éprouve aujourd'hui un jeune homme à la mode, un viveur de notre époque, en pensant que ses créanciers n'ont aucun moyen de le tourmenter pendant quatrevingt-dix jours. Au bout de ce temps comment payera-t-il? il l'ignore complètement ;mais qu'importe? n'a-t-il pas quatre-vingt-dix jours? et puis le hasard, une révolution, la fin du monde... qui sait? sur quoi ne compte pas l'homme qui doit, quand il n'est pas à la veille de l'échéance. — Il s'agit maintenant, poursuivit Hector toujours en lui-même, de tirer un bon parti du temps et de ma nouvelle fortune, en entrant dans cette voie que l'honnête Guillaume m'a indiquée, et que j'avais déjà commencé à suivre quand la mort de ce pauvre Langesc est venue m'arrêter court. Commençons par chercher une femme... mais d'abord où la trouver? je ne vais plus dans le beau monde, et les
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grandes dames ne courent pas les rues comme des bourgeoises, ou ne hantent pas les brelans comme les demoiselles de l'Opéra ou de la Comédie italienne. On n'entre pas chez elles en glissant quelques louis dans la main du suisse, ou en donnant un baiser sur le menton de la soubrette. Il faudrait être présenté dans la bonne compagnie de ce Paris où je ne connais que des gens que je n'ose pas saluer quand je les rencontre. Mais pardieu! je suis un grand niais! mon oncle le commandeur de Cardillac doit avoir pris ses quartiers d'hiver, et je suis sûr qu'il est au mieux avec toutes les duchesses du faubourg Saint-Germain et les marquises de la place Royale. J'irai le voir, il ne manquera pas de me demander ce que je suisdevenu, pourquoi je le soigne si peu, ce qui fait que je ne retourne pas à la cour : eh bien! je lui conterai, et ce ne sera pas mentir, qu'une aventure galante dont les résultats ont été terribles, m'a obligé a me cacher pendant quelques mois, et je réponds d'avance qu'il sera très-flatté d'avoir un neveu en position d'être mis à la Bastille, il me rendra donc son patronage, et avant huit jours tous les salons de la ville m'ouvriront leurs portes h deux battants. Dès aujourd'hui je vais m'enquérir de son adresse, et pas plus tard que demain je me présenterai chez lui.
Tout en prenant ces bonnes résolutions, Hector était arrivé devant un magasin de merceries à l'enseigne des trois plumets, et il lui sembla voir à travers 1rs vitres de la devanture, que la marchande assise à sou comptoir était assez gentille; cela lui rappela tout a coup qu'il lui fallait de toute nécessité un nœud d'épée et quelques paires de gants parfumés à la poudre de Chypre : il entra donc.
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A l'époque où se passe notre histoire, les brillants magasins de nouveautés où Ton vend des faux-cols de toutes les formes, des cravates de satin, des gants paille, clair de Tune et couleur de chair, n'existaient pas encore avec leur luxe intérieur, leurs boiseries cris perle à filets dorés, leurs portières de damas rouge et leurs larges verrières en glaces. Les différents objets que nous venons d'énumérer ou leurs équivalents se vendaient dans des boutiques de fort modeste apparence, dont les propriétaires s'appelaient tout simplement merciers.
Hector venait d'achever ses emplettes; il avait même déjà donné son adresse pour qu'on pût les porter chez lui, et nonchalamment étendu sur une chaise au milieu de la boutique, il contait fleurette à la marchande, qui, sans doute accoutumée depuis longtemps au marivaudage libertin des jeunes seigneurs, l'écoutait en minaudant d'un air plus ou moins virginal en essayant de rougir, quand tout à coup il se leva brusquement et courut à la porte avec précipitation.
Il voulait suivre des yeux une ravissante l'orme de femme, qu'il venait d'entrevoir vaguement au passage.
il arriva tout juste à temps pour saisir les dernières lignes fuyantes, mais bien dessinées, d'un profil délicieux : deux secondes après il ne voyait plus qu'une taille charmante, une taille de nymphe, comme on disait alors, coquettement serrée dans un étroit mantelet de gourgouran vert-chou, et le bas d'une jambe adorablement fine et déliée, chaussée d'un petit soulier à talon qu'on aurait cru fabriqué sur la forme delà fameuse pantoufle de Cendrillon.
Le premier mouvement du marquis fut de se met-
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tre à la poursuite de la ravissante apparition, mais il s'aperçut qu il était tête nue, et il fit la réflexion assez sensée qu'il ne fallait pas débuter par avoir l'air d'un fou, bien que ce soit quelquefois une flatterie fort ingénieuse auprès des femmes. Il entra donc en toute hâte dans la boutique pour reprendre son chapeau qu'il avait laissé sur le comptoir; mais voyez un peu les coups du sort : le chapeau avait été changé de place par la jolie mercière qu'il gênait sans doute, delà, la nécessité de quelques rapides instants de recherche, et quand Hector put ressortir de nouveau, il ne vit plus que d'une façon très-indécise le mante- Iet vert-chou de la belle inconnue, et bientôt il le perdit tout à fait de vue dans la foule assez nombreuse en ce moment.
Cependant le marquis prit sa course sans se laisser décourager, car il espérait encore rejoindre la jeune femme avant qu'elle eût tourné dans quelque rue latérale. Mais par malheur il fut rejeté brusquement en arrière par un choc imprévu. 11 avait, en courant, heurté un passant qui venait, en marchant fort vite aussi, dans une direction opposée à celle qu'il suivait : en même temps une voix mâle et rude lui dit avec colère :
— Que le diable vous emporte! ne pouvez-vous donc prendre garde à ce que vous faites? — Prenez garde vous-même, répondit Hector du même ton, on ne court pas avec cette étourderie-là.
Une querelle allait sans doute suivre immédiatement cet échange de paroles peu gracieuses, quand les deux adversaires, qui s'étaient regardés avec des yeux de faucons en colère, se tendirent la main et s'écrièrent en même temps d'un ton de bonne humeur :
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— Comment! c'est toi, marquis!» — Mais d'où sorstu, mon cher comte? — Enchanté de te voir! — Ravi de te rencontrer! — Maintenant, marquis, m'apprendras-tu où tu courais si vite? on eût dit vraiment que les sergents étaient à tes trousses. — Mon cher comte, je tâchais de rejoindre une ravissante femme, que tu m'auras fait manquerjele crains bien : un phénix, mon cher! — Ah! diable! s'il s'agit de femme, je te laisse; les femmes avant tout, marquis! Mais, à propos, veux-tu venir souper ce soir chez Sophie Arnould? Manuela, la belle Espagnole, y sera : tu sais, Manuela, qui nous a montré dans le dernier ballet une jambe si fine et une poitrine si blanche? — Je refuse pour le souper, mon cher comte; mais j'ai le projet d'aller un moment au jeu. — Tu m'y trouveras... j'ai entendu dire que tu avais fait des gains énormes à l'ouverture du Colysée : reçois-en mon compliment. — A ce soir donc, dit le marquis, je me remets en chasse. — Bonne chance!
Ce personnage, arrivé dans notre histoire sous la forme d'un contre-temps pour le marquis de Cout- Kérieux, était le comte Roland de Villarcy. Venu au monde de nos jours, on l'eût appelé le roi des viveurs, ou le chef suprême de la bohème élégante ; mais, à cette époque, les mots de viveurs et de Bohême ne s'étaient pas encore faufilés dans le langage usuel de la bonne et même de la mauvaise compagnie, et Roland était tout bonnement ce qu'on appelait alors un vaurien, un mauvais sujet. Ayant rencontré Hector dans les salons de différentes maisons de jeu, et dans les boudoirs de quelques impures a la mode, il était devenu son ami, ou pour parler dune manière plus conforme à la vérité, son compagnon de débauche.
Revenons pour un moment à Hector.
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Sa rencontre imprévue avec Villarcy, la petite conversation qui en avait été la suite, avaient eu des conséquences fatales pour les prétentions de notre héros, car il lui fut tout à fait impossible de retrouver les traces de sa belle inconnue. Peut-être était-elle entrée dans une maison ou dans quelque boutique; peut-être aussi avait-elle pris une autre rue à droite ou à gauche de celle qu'elle suivait d'abord; toujours est-il qu'après avoir erré ça et là pendant plus d une heure, regardé de tous les côtés et questionné les passants comme eût pu le faire un agent de M. le lieutenant de police, Hector renonça pour le moment à sa poursuite et se consola en s écriant :
a Au fait, puisque je suis décidé à me lancer dans les grandes clames, il ne faut pas que je commence, comme un procureur au Châtelet, par courir après les petites bourgeoises.
» Celle-ci évidemment appartient à cette classe.
» D'abord son costume.
» Ensuite elle était à pied et elle marchait avec l'assurance d'une personne qui a l'habitude du pavé.
» Donc c'est une conquête qui ne me fera ni ambassadeur, ni colonel, ni gentilhomme de la chambre.
» C'est égal, j'aurais été toujours bien aise de savoir où elle demeure, afin de pouvoir la rencontrer quand j'aurai trouvé ma grande dame.
» Un homme qui se dispose comme moi à suivre les traces du grand Richelieu, ne peut pas n'avoir qu'une seule maîtresse. Il me faut absolument une grande dame pour l'honneur, une courtisane pour le plaisir, et une petite bourgeoise, une madame Mi-
chelin quelconque pour le sentiment; puis s'il se présente quelque autre chose encore, nous verrons.
» Une idée! si cette ravissante créature était une dame de la cour déguisée?
» Ce n'est pas absolument impossible; mais une femme de la cour qui se déguise en plein jour ne le fait que pour aller à un rendez-vous.
» Et quand elle va à un rendez-vous c'est quelle a déjà un amant.
» Ah ! diable !
» Mais, au fait, puisque je suis décidé à avoir trois maîtresses, une femme peut bien avoir deux amants, ne fût-ce que pour embrouiller les idées de son mari : il faut de la prudence en toutes choses. Je consulterai sur ce cas de conscience mon oncle le commandeur de Cardillac qui m'a paru un homme fort entendu en pareille matière.
Après ces différentes réflexions, que nous avons rapportées fidèlement dans Tordre où elles se présentèrent a l'esprit de notre héros, qui les prononça même entre ses dents, Hector retourna chez lui pour montrer à son ami Peritus le billet de vingt mille livres qu'il venait de retirer des griffes acérées du juif Éléazar.
— Vous voyez, mon cher maître ! s'é cria-t-il d'un air triomphant : encore neuf comme cela, et je serai débarrassé de ce vieux coquin ! — Et alors nous pourrons retourner à Cout-Kérieux, répondit le bon précepteur avec un rire qui eût fait le tour de sa tête s'il n'eût été arrêté par ses deux oreilles.
— Certainement, certainement que nous y retournerons un jour ou l'autre, mon vieil ami... a moins cependant que les ordres de Sa Majesté... — Corn-
ment, les ordres de Sa Majesté! interrompit Peritus avec un mélange de surprise et de consternation... je ne comprends pas... — C'est que je compte me pousser a la cour, interrompit à son tour Hector. Il n'est point convenable qu'un Cout-Kérieux végète dans ses terres comme un hobereau qui a acheté une savonnette à vilain par la protection de la femme de l'intendant de sa province. Je me dois à moi-même, mon bon Peritus, je dois à la mémoire de mon père et à la renommée de mes ancêtres de devenir quelque chose de considérable, comme qui dirait un ambassadeur, un gentilhomme de la chambre du roi, ou un mestre de camp de ses armées. Voyons, la main sur la conscience, mon cher maître, n'êtes-vous pas de cet avis9 — Il est certain que si monsieur le marquis pouvait arriver a ces hautes dignités, balbutia Peritus... mais il me semble que pour cela il faudrait des amis puissants, des protecteurs bien posés dans le monde, et parmi les personnes que monsieur le marquis connaît... — Fi donc, des protecteurs, Peritus ! s'écria Hector ; un Cout-Kérieux ne doit pas employer de ces moyens-là. Regardez votre élève, mon cher maître, et dites s'il a besoin de quelqu'un pour faire son chemin.
Et le j nue marquis, j'etaut son chapeau sous son bras gauche, se mit à marcher dans l'appartement avec toute la grâce impertinente des grands seigneurs les plus élégants de l'époque.
Peritus fut émerveillé, mais ne sachant comment exprimer son admiration, il se borna à sauter au cou d'Hector en lui souhaitant bonne chance.
Le soir, le marquis fut au jeu, où il rencontra Villarcy, ainsi que cela avait été convenu eulre eux le