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matin. Hector, dont la bonne veine continuait, gagna quatre mille livres en un tour de main. Cela le mit en belle humeur, de sorte qu'il se laissa entraîner par le comte à aller souper chez Sophie Arnoult. Les beaux yeux, la jolie jambe, les blanches épaules de Manuela lui tournèrent la tête, conjointement avec les fumées du vin de Champagne, et le lendemain matin, en rentrant chez lui, il n'avait plus qu'un souvenir confus de la belle inconnue, bourgeoise ou non, au mantelet vert-chou.
Monsieur de Cardillac.
Hector, fatigué de la nuit qu'il venait de passer, ne mit pas immédiatement à exécution le projet qu'il avait formé de retourner chez son oncle le commandeur; seulement il donna l'ordre à l'un de ses gens de s'informer par la ville où demeurait M. de Cardillac, et de lui rendre compte dans la soirée du résultat de ses démarches.
Cet homme lui dit, le soir même, que le commandeur demeurait dans un petit hôtel qu'il s'était fait construire rue de Baby!one,au centre du nouveau quartier à la mode, qu'on appelait déjà à cette époque le faubourg Saint-Germain.
Le commandeur était établi à Paris il y avait environ trois semaines, et il n'allait que de loin à Versailles pour faire sa cour.
Hector, ainsi renseigné, se dirigea deux jours après vers le petit hôtel de la rue de Babylone, où il arriva sur les onze heures du matin.
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Un grand diable de laquais, frisé, poudré, galonné sur toutes les coutures, reçut Hector sur le perron do l'hôtel, et après lui avoir demandé ses noms et qualités, il s'empressa d'aller l'annoncer a son maître, qui, dit-il, ne recevait pas tout le monde aussi matin.
Le commandeur de Cardillac était le propre frère du feu marquis de Cout-Kérieux, père d'Hector. Ce nom de Cardillac était celui d'un fief qui, de temps immémorial, passait toujours aux cadets de la famille; le comte en jouissait, sans préjudice de deux magnifiques commanderies qui lui complétaient une somme ronde de soixante mille livres de revenus.
Autant le défunt marquis de Cout-Kérieux était un austère et rude gentilhomme campagnard, autant le commandeur de Cardillac pouvait à bon droit passer pour un habile et rusé courtisan, ayant autant d'élégance dans les formes que de corruption dans le fond de l'âme. Ses hautes fonctions dans l'ordre de Malte disent suffisamment qu'il ne pouvait pas être marié; nous ajouterons seulement que parmi les vœux de sa profession qu'il avait formés, celui de chasteté ne l'avait jamais beaucoup gêné, et il était connu à la < our de Versailles comme dans le beau monde de Taris pour un homme à bonnes fortunes, dans toute l'acception qu'on peut donner à ce mot.
A l'époque dont nous parlons, le commandeur de Cardillac venait d'atteindre sa cinquante-cinquième année, mais grâce à la poudre, aux dentelles, aux paillettes et à l'égoïsme surtout, il pouvait hardiment dissimuler deux lustres, ce qui lui permettait de conserver intactes à peu près toutes les prétentions de sa jeunesse.
— M. le commandeur sera enchanté de recevoir
monsieur le marquis, dit le domestique en rejoignant Hector dans un salon d'attente où il était resté pendant qu'on était allé l'annoncer. Si monsieur le marquis veut bien me suivre, je vais le conduire.
Et le domestique ouvrant une porte, fît traverser a Hector divers appartements, puis il l'introduisit dans la chambre à coucher de M. de GardiUac.
Le commandeur, enveloppé ou plutôt roulé dans une magnifique robe de chambre de damas à grands ramages verts et blancs, était étendu dans un de ces admirables fauteuils dont notre époque a eu le bon esprit de ressusciter la forme, et il savourait lentement une tasse de consommé, destiné à faire patienter son estomac jusqu'au moment du dîner, qui avait lieu dans ce temps-là vers les deux heures.
— Bonjour, mon garçon, dit le commandeur en tendant amicalement la main à son neveu. Comtois, avancez un fauteuil à M. le marquis de Gout-Kérieux... Bien. Maintenant, retournez à l'antichambre et dites que je ne reçois personne jusqu'à nouvel ordre; je sonnerai si j'ai besoin de quelque chose.
Le laquais sortit. Le commandeur et le marquis restèrent seuls.
— A nous deux a présent, mon beau neveu! s'écria le premier, en passant sa tasse à Hector, pour poser ses deux mains sur ses genoux et prendre ainsi une attitude grondeuse. Me direz-vous, monsieur le mauvais sujet, d'où vous sortez, pour avoir passé plus de six mois sans me venir voir. Voyons, arrivez-vous de la lune ou de la Chine?
Hector avait prévu cette question ou toute autre du même genre, et nous savons qu'il s'était préparé à y répondre en donnant à entendre vaguement qu'une
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affaire d'amour suivie d'une affaire d'honneur l'avait obligé à se tenir à l'écart pendant quelque temps. Quant au jeu, aux emprunts, aux juifs, le marquis pensait, qu'il était inutile d'en parler.
— Mon cher oncle, réponclit-il en prenant un air modeste, il n'est que trop vrai que je me suis fort mal conduit à votre égard; mais j'ose espérer que vous m'excuserez quand vous saurez les motifs graves, douloureux. ..qui. ..que... j'aicompromisune femme...
Le commandeur partit d'un éclat de rire magnifique et du meilleur aloi.
— Et tué un homme, ajouta Hector. — Était-ce un amant ou un mari? demanda le commandeur en s'efforçant de reprendre un peu de sérieux. — Mon oncle, je n'en voudrais pas trop dire, de peur de vous mettre sur la voie. — De la discrétion, maintenant! Ah çà, mon pauvre Hector, mais sais-tu bien que tu ne t'es pas décrassé du tout? Crois-tu donc que j'irais te dénoncer à MM. de la Prévôté? Tu as compromis une femme, tué un mari ou un amant, peu importe, cela se voit tous les jours, mon garçon, et n'a jamais empêché un gentilhomme de remplir certains devoirs de famille et de société. Tu aurais dû au moins mécrire. Maintenant, mon ami, sauf le chapitre de la discrétion, qui n'entre pas du tout dans nos mœurs, et en ne portant que pour mémoire tes remords, auxquels tu me permettras de ne pas ajouter foi, je conviendrai très-volontiers que tes débuts sont assez brillants, et tu me fais l'effet de devoir être un jour un digne rejeton de notre famille. Aussi je ne t'en veux plus, mon cher, et si je puis t'être encore bon à quelque chose, j'espère que tu viendras sans façon l'adresser a moi. D'abord, je dîne tous les jours à deux heures,
HO LES vivF.uns
et il va sans dire que ton couvert sera mis chez moi toutes les fois que cela te sera agréable. As-tu besoin d'argent? — Non, mon oncle. — Ah ça, mais nous ne sommes donc pas dérangé, ou bien tu manges ton fonds avec ton revenu? L'un me plairait mieux que L'autre. — Lequel des deux, mon oncle? — Que lu fusses un peu désordonné maintenant; sauf à devenir économe plus tard. Vois-tu, Hector, un gentilhomme qui n'a pas de dettes, c'est absolument comme une jolie femme qui n'a pas d'amant; personne ne s'occupe de lui. Tu as compromis une réputation féminine, tué un homme en duel, maintenant il te faut des créanciers, si tu ne veux pas rester inconnu... — J'en ai, mon oncle, interrompit Hector. — C'est bien, continua M. de Gardillac, en massant complaisamment une prise de tabac au fond d'une boîte d'or, dont le couvercle renfermait une délicieuse miniature, représentant une femme couronnée de pampres et vêtue d'une peau de tigre attachée au-dessous des seins. C'est bien, répéta-t-il, il n'y a qu'une chose que je me permettrai det'interdire, si tu veux bien le permettre, c'est le jeu. Qu'on s'y enrichisse ou qu'on s'y ruine, il ne donne jamais de considération. Dans le premier cas, on passe pour trop habile, dans le second, qui est le plus fréquent, on ne manque pas de dire que vous êtes niais; et puis qui trouve-t-on autour des tables de pharaon et de lansquenet? des aigrefins qui trichent, et des femmes sur le retour qui ont préféré les cartes à la dévotion, parce que c'est une manière de montrer qu'elles ont encore des bras potelés et des mains blanches. Méfie-toi des uns et des autres, mon cher neveu, car la piperie est des deux côtés. Il est bien entendu que j'excepte le jeu du roi et des princesses
d'autrefois ïil
si Sa Majesté ou Leurs Altesses te faisaient l'honneur de t'àdmettre un jour à leur partie : et, à propos de cela, je te dirai que le roi a eu la bonté de me demander pourquoi tu n'étais pas revenu lui faire ta cour depuis ta présentation. — Et qu'avez-vous répondu, mon oncle? — Que des affaires graves t'avaient rappelé dans tes terres de Bretagne. Alors Sa Majesté m'a fait un gracieux signe de tête et a ajouté : monsieur de Cardillac, quand votre neveu sera de retour, nous le verrons avec plaisir. — Le roi est bien bon. — C'est un grand prince, mon neveu, un vrai gentilhomme, quoi qu'en disent messieurs les philosophes, race que je déteste, par parenthèse. Ne tarde pas àlui faire ta cour,etje te prometsqu'il ne te sera pas difficile d'obtenir une compagnie en attendant un régiment. Peut-être venais-tu me demander dépensera quelque chose comme cela pour toi. — Pas encore, mon cher onclejpour le moment j'ai uneambition plus modeste. — Et c'est? — De vous prier de vouloir bien me présenter dans quelques-unes des maisons où vous allez le plus habituellement, — Mais c'est facile, très-facile même, mon ami. Voyons quels sont les salons déjà ouverts pour lesquels j'ai des invitations. Aujourd'hui, madame de Vivonne : on s'y ennuie mortellement, je ne te mènerai là qu'en carême. Demain, la maréchale de Mirepoix : j'attendrai, pour t'y conduire, que tu aies plus d'expérience; elle reçoit trop de ces vieilles coquettes qui ne lâchent plus un homme une fois qu'elles l'ont pris. Après-demain, la marquise de Lormois. Voilà notre affaire! je te mènerai chez la marquise; ses réunions sont délicieuses, et la divinité qui y préside... enfin tu verras... madame de Lormois est le diamant du Marais.
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El M. de Cardillac huma sa prise de tabac qu'il avait gardée jusqu'à ce moment.
— Est-elle jeune? demanda Hector. — Vingt-cinq ans. — Jolie? — Ravissante! — Riche? ~ A millions! — Spirituelle? — A miracle! — Coquette? — Toutes les femmes le sont. — Eh bien! galante? — Ceci est encore un mystère : les uns disent oui et les autres non. — Mais qu'en pensez- vous, mon oncle? — Moi je pense quelle n'a pas encore conclu. ■— Bah! — Ma parole d'honneur! cependant je puis me tromper, car je ne suis pas infaillible.— Elle n'a donc pas d'ennemis pour l'espionner? — Elle doit en avoir, et même des amis pour la trahir; mais tout cela n'a pas fait encore qu'on ait parlé d'elle d'une manière fâcheuse. — Voilà qui est bizarre. — Prodigieux, mon cher! mais c'est comme cela. — Qui est en son nom madame de Lormois? — Mystère encore, mon garçon. — Comment, on ne connaît pas sa famille? — Pas plus que si elle n'en avait pas. — Et son mari ignore-t-il aussi... — L'ignorance des maris ne s'amuse pas à ces bagatelles : elle a mieux à faire. — Mais comment ce mariage s'est- il arrangé? — Mystère toujours! Lormois est parti un beau matin en disant qu'il allait faire un voyage d'ai grément; et trois mois après ii est revenu marié : comme sa femme était charmante, personne ne s'est avisé de dire qu il avait fait un mauvais choix. — Quelle espèce d'homme est-ce? — Il est très-spirituel, assez prodigue, fort vicieux; tout le monde l'aime, et il jouit d'une grande considération. — Va-t-il a la cour? — Pas depuis son mariage, parce qu'il n'a pas présenté sa femme, sans doute pour se dispenser des preuves qui eussent été peut-être difficiles à établir. — Mais enfin, mon oncle, quelles conjectures fait-on? — On a renoncé
aux conjectures, et Ton est convenu d'appeler tout cela les mystères de la marquise.— Vous me mènerez après-demain chez elle? — Je puis même t'y mener aujourd'hui si tu veux rester à dîner avec moi?— Mon oncle, j'accepte avec le plus grand plaisir.
M. de Cardillac sonna, et il dit au domestique qui vint, qu'il voulait sa voiture pour trois heures précises, puis il procéda àlopération fort importante de sa toilette, après avoir prévenu Hector que sa présence ne le gênerait pas le moins du monde.
Pendant que son valet de chambre coiffeur \ accommodait, il questionna avec beaucoup de ton et de grâce le jeune marquis, pour savoir jusqu'à quel point il lui ferait honneur dans le monde où il allait le présenter, et tout ce qu'il découvrit en lui l'enchanta. Tout ce qu'Hector n'avait pas été à même d'apprendre, il l'avait deviné avec une incroyable justesse desprit, et il expliquait ses instincts aussi clairement que s'ils eussent été déjà des habitudes prises eu des principes enraeinés. Il connaissait Jes hommes comme un vieux courtisan, et les femmes comme une revendeuse à la toilette. Profondément sceptique d* jà.son scepticisme avait le calme de l'expérience sans l'amertume du désenchantement. Surle chapitre de l'amour, que l'oncle et le neveu traitèrent longuement, M. de Cardillac le trouva d'une force qui le charma et le confondit, si bien qu'il ne put s'empêcher de lui dire le plus sérieusement du monde :
— Mon cher ami, tu peux aller sans inconvénient chez madame de Mirepoix, car tu en sais autant que toutes les vieilles coquettes de la cour ensemble. Mais où diable as-tu appris tout cela? ce n'est pas chez ton père, je pense? le pauvre homme n'a jamais su que se
lift LES VIVEUUS
battre et prier Dieu. — J'ai beaucoup réfléchi, mon oncle. — En vérité je ne croyais pas que ce fût aussi utile. Reste à savoir maintenant si tu seras capable de mettre en pratique cette admirable théorie. Je te préviens que si je te vois amoureux sérieusement, je me moquerai de loi de tout mon cœur. — Vous en aurez bien le droit, mon cher oncle, et vous me rendrez un grand service. — L'amour comme l'entendent les gens de province est le fléau de la galanterie, reprit M. de Cardillac en dessinant sur son front couvert de poudre trois pointes a l'aide d'un petit couteau à lame de vermeil. Dans ma jeunesse, moins sage que toi, je suis tombé dans l'erreur des grands sentiments, et je me suis laissé souffler des maîtresses charmantes par des gaillards qui pendant que je m'épuisais en soupirs langoureux et en œillades mourantes, se bornaient a glisser fort impertinemment trois ou quatre paroles fort lestes dans l'oreille des femmes. Je n'ai pas compris tout de suite les avantages de cette manœuvre, mais une mienne parente, chanoinesse de Remiremont, et fort miséricordieuse à la jeunesse inexpérimentée, a eu pitié de mon ignorance, et dans peu de mois mon éducation élaitfaite. Aurais-tu trouvé aussi une chanoinesse, mon neveu? Si cela était, je t'en ferais bien mon compliment. Ces diables de femmes n'ignorent rien; on dirait que chacune d'elles a mangé toutes les pommes de l'arbre delà science. — Mais, mon oncle, comment arrangent-elles cela avec leurs vœux? demanda Hector. — Mon neveu, vous êtes un impertinent; mais je vous pardonne parce que vous êtes en même temps fort aimable. Comtois, voyez si l'on pense à nous servir.
Comtois revint dire quon mettait sur table, et
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peu d instants après le commandeur el la marquis passèrent dans la salle à manger.
Comme chez tous les vieux garçons qui sont a la fois très-riches, très-gourmands et cependant soigneux de bur santé ,1e dîner était simple mais excellent. Use composait d'un potage réconfortant aux légumes, dune pièce de bœuf garnie de croquettes de volaille, d'une poularde de Bresse sur du riz, d'un plat de laitues au jus, et d'une fondue au parmesan : ce dernier mets était destiné à mettre dans toute sa valeur le bouquet d'une bouteille de vieux chambertin que le commandeur avait demandée avant de se mettre a. table.
Le vin d'ordinaire était parfait, le dessert composé de fruits magniflques, le café, qu'on servit ensuite, brûlant et parfumé, les liqueurs exquises; mais le commandeur n'en buvait pas, à cause de ses nerfs, disait-il.
On vint dire que la voiture était avancée.
— Mon neveu, quand vous voudrez. — Mon oncle, je suis à vos ordres.
Et ils s'acheminèrent vers le perron de l'hôtel en se tenant par le bras comme deux amis du même âge: le commandeur paraissait radieux de cette espèce de rajeunissement.
— Rue des Tournelles, hôtel de Lormois, dit-il à son cocher en s'installant avec Hector dans le fond de son carrosse.
Pendant le trajet qui dura une bonne demi-heure, Hector fit encore bon nombre de questions à son oncle sur la marquise. Cette femme, qu'il n'avait jamais vue, le préoccupait d'une façon singulière.
— Serais-tu déjà amoureux? demanda le comman-
deur. Dans ce cas nous ferions tout aussi bien de renoncer à notre visite. — Amoureux, mon onclelVous connaissez ma manière de voir à cet égard. — La manière de voir n'est pas toujours conforme à la manière d'agir, mon pauvre garçon. Au surplus, fais ce que tu voudras; je ne te demande qu'une chose, c'est d'éviter le ridicule d'être jaloux, si tu vois la marquise ou telle autre femme à qui tu ferais la cour, donner la préférence à un autre que toi. Laisse-les faire : ton tour viendra toujours assez tôt, surtout si tu cherches ailleurs pendant ce temps-là. — Mais, mon onde, c'est bien désagréable d'être le successeur de quelqu'un. — On s'en console en se disant qu'on deviendra le prédécesseur d'un autre. Et puis, vois-tu, il n'y a rien de plus amusant que tous les petits mensonges de corps et d'esprit d'une femme qui a déjà eu un ou plusieurs amants, et qui veut vous faire croire que vous êtes le premier, quand vous êtes sûr du contraire.
Comme le commandeur prononçait ces mots, son carrosse se trouvait à la hauteur du boulevard Saint- Antoine, et il allait entrer dans une des rues latérales du côté du Marais, lorsqu'il fut arrêté un instant, par un encombrement de charrettes et de voitures de place.
Hector se pencha machinalement hors de la portière, et il vit tout près de lui, marchant à petits pas en retroussant gracieusement sa robe pour éviter la boue, une jeune femme qu'il reconnut aussitôt : c'était la même qu'il avait vainement poursuivie quelques jours auparavant.
Mais cette fois il voyait en plein son visage, dont un premier coup d'œil lui révéla la merveilleuse beaut é. 11 remarqua une magnifique chevelure, une peau d'une
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blancheureblouissante.de grands yeux bleus ardents et tendres, des traits fins et spirituels, une taille enchanteresse; tout un ensemble enfin à tourner une tête plus solide que la sienne. Aussi allait-il ouvrir la portière et sauter hors du carrosse comme un fou, lorsque le cocher, donnant un vigoureux coup de fouet à ses chevaux, les fit repartir au grand trot : puis la voiture tourna, et Hector eut beau mettre la moitié de son corps hors de la portière, il ne vit plus rien.
— Qu'as-tu donc vu passer? lui demanda son oncle un peu étonné de cette agitation. — Un de mes amis qui ne me reconnaît pas.
Un instant après le carrosse s'arrêta devant l'hôtel de Lormois.
La marquise était sortie.
— Notre course est inutile pour toi, mon garçon, mais j'en profiterai pour mon compte, car j'ai d'autres visites à faire dans ce quartier. J'écrirai àla marquise pour lui dire que j'étais venu te présenter et je lui demanderai la permission de te mener à sa première soirée. Comme sa réponse n'est pas douteuse, j'enverrai ma voiture te prendre à neuf heures après-demain; tu viendras me chercher chez madame de Contades où je passe lavant-soirée, et nousirons ensemble chez la marquise. D'ici là, si tu as besoin de moi... tu sais... — Merci, mon bon oncle. — A après-demain? — C'est convenu. — Neuf heures précises? — Je serai exact. — Au revoir, mon garçon.
Et la voiture du commandeur s'éloigna rapidement.
L'Opéra.
Hector, après avoir quitté M. de Cardillac, erra pendant quelque temps dans les rues de Paris, sans but et sans projet, absorbé par un sentiment bizarre et indéfinissable, qui lui prenait tout à la fois la tête et le cœur.
Ce sentiment, né de la seconde apparition de la jolie inconnue au mantelet vert-chou, n'était bien certainement pas encore de l'amour, car d'habitude on ne s'éprend guère dune femme que l'on n'a fait qu'entrevoir, mais tout au moins il lui ressemblait beaucoup.
Hector était en proie à une agitation extrême, à une sorte d'inquiétude fébrile. Le charmant visage de la grisette se dessinait sanscesse dans sa pensée, comme dans un rêve. Il se désespérait d'avoir manqué de nouveau l'occasion de l'aborder et de lui parlerai se disait qu'il ne la rencontrerait peut-être jamais, et il mettait son vif dépit sur le compte de sa curiosité non satisfaite.
Du reste un philosophe quelque peu matérialiste a prétendu que l'amour n'était autre chose que la curiosité des sens.
Ceci est peut-être paradoxal. Quoi qu'il en soit, nous croyons que dans plus d'une circonstance la curiosité entre pour beaucoup dans l'amour.
Et à l'appui de cet axiome nous citerons ce mot d'un jeune poëte de nos amis à qui nous disions : Vous êtes
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amoureux de madame de C... — Non, nous répondit-il, j'en suis curieux.
Les heures s'écoulèrent. Peu à peu l'hallucination du jeune marquis disparut pour faire place a un état plus calme. Sa promenade prolongée et pédestre lui avait donné de l'appétit; il alla, par souvenir peut-être, souper au cabaret du Chariot-d'Or; puis il prit le chemin de l'Opéra, où il arriva vers les dix heures du soir, pour entendre la fin d'une pièce de Quinault, nous ne savons plus laquelle.
Hector entra dans les coulisses.
Le dernier acte de la pièce qu'on jouait venait de commencer. Le théâtre représentait un site de l'Olympe, c'est-à-dire qu'adroite il y avait un grand palais aux colonnes d'ordre corinthien, au fond, sur des nuages amoncelés, le trône du maître des dieux : Jupiter, puisqu'il faut l'appeler par son nom, et à gauche des nuages encore, parmi lesquels perçaient dans un lointain brumeux les doubles cimes du Parnasse.
Les nuages étaient roses, les montagnes violettes; le trône doré avait des foudres écarlates, et le palais figurait du marbre blanc.
Quant à Jupiter, il portait un galant costume de lieutenant-colonel des mousquetaires, avec les jambes nues et des sandales.
Toute sa cour l'entourait, les dieux habillés dans le même goût, les déesses assez peu vêtues.
C'était, on le voit, toul a la fois très-simple et parfaitement mythologique.
Un peu avant le baisser de rideau un char traîné pas deux lions, devait amener, devant les dieux assemblée, Therpsicore, la muse des danses joyeuses, qui timoignerat par ses entrechats, ses jetés-battus, ses
flic flac, ses ronds de jambes, ses pirouettes, son tacqueté et son balloné, toute la satisfaction quelle éprouvait de faire passer au maître du ciel et de la terre quelques instants délicieux.
Le char, attelé de ses coursiers de carton, attendait dansla coulisse entre deux portants.
Therpsicore n'était point encore descendue de sa loge, et achevait sa toilette au grand effroi du régisseur qui craignait quelle ne manquât son entrée.
Hector, auquel il restait encore quelque chose de la primitive agitation de son esprit, s'accouda distraitement au dossier du char de la muse, et ne prêta qu'une fort médiocre attention aux œillades et aux quolibets provocateurs des nymphes de l'Opéra qui batifolaient autour de lui, et qui, sachant sa bourse bien garnie et son humeur libérale, n'auraient point été fâchées de fixer ses regards.
Une circonstance inattendue vintlefairetressaillir et le tira de sa rêverie, mais d une façon qui n'avait rien que de fort agréable.
Deux bras blancs et nus se nouèrent autour de son cou; deux mains parfumées se posèrent sur ses yeux, et une jeune femme, qui s'était approchée de lui par derrière et à petits pas, lui demanda d'une voix déguisée : — Qui est-ce? — Ma foi, répondit Hector sans chercher à se dérober à la douce violence qui lui était faite, je sais que ce sont de jolies mains, douces et potelées, ce qui me semble d'un très-heureux augure. — Ainsi vous ne devinez pas? — Que vous êtes jeune et jolie?. . . parfaitement! — Erreur, mon gentilhomme. — Comment? — Je suis vieille et laide. — Vous? — Oui, moi. — Je parie cent louis que non! — Je ne tiens pas, ces vous auriez gagné!
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Et les deux petites mains lâchant enfin prise, Hector, qui put se retourner, aperçut devant lui la danseuse espagnole, la ravissante Manuela en costume de Therpsicore.
Or, quand nous disons en costume, c'est une manière déparier, car rien ne méritait moins ce nom que son accoul rement, mais aussi rien n'était plus gracieux.
Le public savait que Manuela représentait, la muse de la danse, on l'acceptait donc-comme telle, et tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.
Voici du reste en quoi consistait le travestissement de l'actrice.
D'abord une sorte de tunique, adhérant étroitement au buste, et assez éehanorée pour montrer le plus possible les épaules et la gorge.
Cette tunique en satin rose tendre était relevée de chaque côté des cuisses par une agrafe d'or, et laissait voir parfaitement la jambe, moulée dans un maillot couleur de chair, mince comme l'aile d'un pa pillon...
Sur l'épaule gauche une peau de tigre, admirable ment imitée en velours fauve et noir, était fixée par un gros bouton de diamant.
Dans les cheveux à demi dénoués, une profusion de rubans couleur de feu se mêlait à des fleurs aux teintes éclatantes.
La main droite portait un petit tambour de basque.
Telle était Manuela debout en face d'Hector, secouant machinalement les grelots argentins de son tambour, et se balançant en cadence sur des han-
ches comme on n'en rencontre que sur les bords amoureux du Guadalquivir.
— Tu vois bien que j'aurais perdu, si j'avais parié que jetais vieille et laide, dit-elle, avec un joyeux éclat de rire, au marquis qui la regardait. — Ma foi oui, car tu es jolie à tourner toutes les têtes de l'Olympe, y compris celledu grand Jupiter. — Tu trouves? — Foi de marquis. — Alors nous souperons ensemble?
— Oh! oh! fit lïector : ce serait la quatrième fois depuis quinze jours. —"Est-ce que, par hasard, tu trouverais que c'est trop? — Non, mais... — Mais, quoi?
— Mais c'est assez. — Par exemple! et pourquoi cela?
— Parce qu'au bout de trois soupers on ne doit plus rien avoir à apprendre avec toi. — Voyez-vous cela ! répliqua la sylphide en faisant un rond de jambes. Savez-vous que je vous soupçonne fort de courir une autre femme, marquis.
Hector sourit.
— Est-ce que tu serais infidèle, monstre? demanda Manuela en se posant avec un geste tragique. — Estce que tu m'es fidèle, petite? fit Hector au lieu de répondre.
La conversation continua quelques instants sur ce ton, puis soudain elle fut interrompue par le régisseur qui accourut tout essoufflé en s'écriant :
— Allons, mademoiselle, vite, vite, dans le char et en scène : il n'est que temps !
Manuela quitta précipitamment Hector et fit son entrée triomphale.
En même temps le marquis sortit des coulisses et rentra dans la salle, où il alla prendre place près de l'orchestre des musiciens.
La pièce que l'on jouait l'intéressait peu; cependant
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il eut la patience d'écouter quelques tirades dans le genre de celle-ci :
Que l'amant qui devient heureux En devienne encor plus fidèle!
Que toujours dans les mêmes nœuds Il trouve une douceur nouvelle!
Que les soupirs et les langueurs Puissent seuls fléchir les rigueurs De la beauté la plus sévère!
Que l'amant comblé de faveurs Sache les goûter et se taire. «
Ou bien :
ci Lorsque Doris me parut belle, Je ne connaissais pas encore vos attraits.
Il faudrait pour être fidèle Vous avoir toujours vue ou ne vous voir jamais! »
Ou encore :
» Eh b:en! à votre amour je ne suis plus rebelle Et je consens enfin à m'engager!
Voyons dans notre ardeur nouvelle Si vous m'apprendrez à changer Ou si je vous rendrai fidèle, n
Au bout de peu d'instants, toutefois, il se fatigua de ces strophes un peu trop langoureuses, et quittant la place qu'il avait occupée d'abord, il se mit à se promener dans les couloirs, regardant par les lucarnes do chaque loge, tantôt la scène, tantôt les personnes qui i-iirnissaient les gradins du théâtre.
Il y avait ce qu'en argot de coulisses on est convenu d'appeler chambrée complète, c'est-a-dire que la salle était pleine.
Du bas en haut s'étageaicnt les brillants uniformes, habits brodés, les toilettes galantes.
C'était dans les premières loges une profusion de femmes du monde en compagnie de leurs attentifs, tandis que les maris courtisaient un peu plus bas, dans une loge grillée et discrète, quelque jolie bourgeoise, quelque grisette fringante, ou quelque fille de théâtre à la vertu facile.
Un peu plus haut, MM. les sergents aux gardes françaises folâtraient avec mesdames les procureuses du Châtelet, tandis que déjeunes basochiens, entreprenants comme le chérubin du Figaro futur, se livraient à des témérités amoureuses, presque toujours bien reçues, quelles que fussent les Marceline ou les Suzanne auxquelles elles s'adressaient.
Plus dune de ces dames parut jolie au marquis de Cout-Kérieux, et eut l'insigne honneur d'attirer pour un instant ses regards; mais bientôt l'une d'elles fixa plus particulièrement son attention, jusque-là vagabonda.
Cette femme occupait une loge de face du premier rang. Hector ne la voyait que par derrière.
Elle était seule et appuyée sur le rebord de la loge; un grand laquais galonné sur toutes les tailles, se tenait debout dans le couloir contre la porte, portant sur son bras une pelisse de satin blanc, garnie entièrement de duvet de cygne.
La beauté des épaules de cette femme, qui sortaient éblouissantes d'une robe de velours, dont la couleur sombre rendait plus éclatante leur blancheur de marbre; l'élégante souplesse et les lignes gracieuses du cou, tout se réunissait pour faire espérer le plus charmant visage.
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Hector s'arrêta immobile, et les yeux ardemment fixés sur cette femme, il attendit qu'elle changeât de position.
Cette attente fut vaine d'abord, le spectacle paraissant absorber entièrement l'attention de la belle inconnue.
Enfin elle se retourna à demi pour prendre son éventail qu'elle avait posé derrière elle au fond de la loge.
Hector vit son visage et il ne put retenir une exclamation de surprise.
Et certes il y avait de quoi.
Il retrouvait dans les traits charmants qui s'offraient à lui tous les traits de la jolie bourgeoise au mantelet vert-chou.
C'était bien le même front correct et pur, le même nez droit et fin, les mêmes lèvres au rouge de corail encadrant une double rangée de perles, comme on disait alors.
L'identité était parfaite; il y avait jusqu'à deux petites fossettes, gracieux nids d'amour, creusés par le sourire à chaque coin de la bouche.
Les yeux seulement paraissaient, sinon plus beaux, du moins plus brillants et plus fiers, et le regard plus assuré; mais peut-être était-ce le rouge placé sous les yeux qui leur donnait cet éclat et cette expression, modifiée quelque peu d'ailleurs par le léger nuage de poudre qui enveloppait la chevelure.
Nous croyons avoir dit dans les chapitres précédents que l'inconnue au mantelet vert-chou ne portait ni pendre ni rouge lorsque le marquis l'avait rencontrée à pied dans la rue.
Hector, dans ce moment, refusa positivement d'à-
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jouter foi au témoignage de ses sens: 11 porta la main à son front pour s'assurer qu'il ne rêvait pas, et il ne put venir à bout de se répondre affirmativemeni.
Un instant le pauvre garçon crut à une idée fixe, et craignant d'avoir quelque chose de dérangé dans la cervelle, il se demandait si ce qui frappait sa vue était bien réel.si ces deux femmesn'en faisaient qu'une, ou s'il était passagèrement le jouet d'une incompréhensible ressemblance, quand il se sentit toucher le coude légèrement et avec une sorte de respect.
Il se retourna avec vivacité, et ce fut pour tomber d'un étonnement dans un autre : voici pourquoi.
La personne qui se trouvait à côté de lui était sans contredit celle du monde qu'il s'attendait le moins à rencontrer dans cet endroit.
C'était l'ancien valet de chambre de Richelieu , Guillaume Lepicard en personne.
Hector lui tendit la main.
Le vieillard la prit et la serra respectueusement, puis il dit d'une voix émue, en désignant la loge dans iaquelle se trouvait la jeune femme :
— Vous l'avez vue? — Qui? fit Hector, ne supposant pas qu'il pût être question de la ravissante inconnue.— Elle! appuya Lepicard, en indiquant si clairement celle dont il parlait qu'il n'y avait plus moyen de s'y tromper. — Gel te femme, ou plutôt cette divinité! s'écria vivement le jeune homme.
Le visage de Guillaume s'éclaira d'une joie profonde, et il répondit avec un accent qui partait du = cœur ;
— Oh! n'est-ce pas, monsieur le marquis, n'est-ce pas qu'elle est .belle! bien belle!
Hector, de plus en plus surpris et intrigué, allait in-
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terroger Lepicard quand un tumulte subit se fit dans la salle.
L'Opéra venait de finir.
De toutes parts les portes desloges s'ouvraient avec fracas, et la foule commençait a se pousser, à se heurter dans les couloirs pour gagner la sortie.
Le visage du vieillard s'était assombri tout à coup.
Au moment où tourna sur ses gonds la porte delà loge de l'inconnue, Lepicard glissa entre les mains d'Hector qui cherchait à le retenir, et se perdit dans la foule, de plus en plus compacte.
Hector resta à sa place, stupéfait, étourdi.
Un flot pressé de spectateurs le fit, sans qu'il s'en aperçût, reculer de quelques pas.
Quand il revint à lui et qu'il voulut rejoindre l'inconnue pour la suivre, il était déjà trop tard.
Elle avait disparu, et il lui fut tout a fait impossible de la retrouver.
Le jeune homme, furieux et désolé de ce contretemps, prévoyant bien d'ailleurs qu'il ne pourrait dormir de la nuit, se dirigea machinalement vers la loge de Manuela, attendit d'un air assez maussade qu'elle fût redevenue une simple mortelle, et de désespoir s'en alla souper avec elle pour la quatrième fois : rien ne saurait mieux prouver qu'il avait la tête perdue.
Toilette de marquise.
Huit heures du soir venaient de sonner à une ravissante pendule, dans le plus délicieux cabinet de toilette qu'il soit possible d'imaginer.
Cette pendule, en pâte tendre de Sèvres, formait une sorte de petit monument, à l'entour duquel des nymphes bocagères s'entrelaçaient avec des guirlandes de fleurs dans toutes sortes de postures gracieuses et maniérées.
Quatre dryades a demi couchées soutenaient le cadran dans leurs bras.
Ce cadran, curieusement ciselé et émaillé, représentait la mythologique allégorie de l'Aurore, entourée des heures du jour et de la nuit, et précédant le char du soleil auquel elle ouvrait les portes de l'Orient.
Au-dessus de cette pendule deux amours vêtus d'un carquois rejeté en arrière portaient un écusson armorié ainsi qu'il suit :
D'hermine à la bande de gueule, timbré et couronné d'or, surmonté d'une tête de femme d'argent entre deux ailes de même. Panaché d'argent et de gueule.
Le cabinet de toilette était entièrement tendu de mousseline blanche, simplemen t rehaussée de torsades et de nœuds roses.
Les portes étaient en laque gris perle parsemées d'oiseaux aux couleurs capricieuses, et encadrées d'un filet d'or mat.
Les dessus de ces portes avaient été illustrés par l'inimitable Watteau qui s'était ingénié à y peindre ses plus étourdissantes bergerades.
Jamais sur un gazon d'un vert plus tendre, au milieu de moutons plus blancs, sous un feuillage plus idéalement violet, de gentilles bergères, à la gorge demi nue et en robes de satin mordoré, n'avaient mis une plus précieuse afféterie à recevoir des mains d'un plus charmant berger en culotte de taffetas changeant,
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un plus charmant bouquet noué d'un ruban rose.
Mais ce qui tout d'abord dans cette pièce attirait l'attention, ce n'était ni la pendule, ni les tentures, ni les bergerades de Watteau, c'était une jeune femme assise devant une glace tout encadrée des flots neigeux d'une magnifique dentelle d'Angleterre.
Cette jeune femme, enveloppée à demi dans un peignoir de mousseline, qui, glissant sur les épaules, laissait entrevoir les blancs contours du sein, et découvrait entièrement des bras d'une forme divine, s'occupait gravement à poser au coin de sa petite bouche, une de ces lentilles noires, mises à la mode sous la régence et baptisées du nom de mouches assassines.
Encore dénouée et sans poudre, sa longue chevelure brune flottait sur ses épaules et tombait jusque sur le tapis.
Ayant terminé à sa satisfaction l'opération importante de la pose de sa mouche, la jeune femme se sourit à elle-même devant la glace qui lui renvoyait sa charmante image, puis elle prit sur la toilette une petite sonnette d'argent, et l'agita deux fois.
La porte s'ouvrit aussitôt, pour laisser entrer une jeune fille qui s'approcha sur la pointe des pieds, semblant craindre de faire quelque bruit en frôlant le tapis soyeux.
C'était une jolie et leste camériste, a l'œil vif et fripon, aux fermes hardiment découpées, aux dents blanches dans une bouche en cœur.
Pour tout dire en un mot, le type exact des piquantes soubrettes de la comédie italienne.
— Madame la marquise a sonné? fit la jeune fille. — Oui.Merlac est-il là?— Il attend les ordres de madame la marquise. — Faites- le entrer.
LE ViVtrRS d'autrefois, t. i. y
La camérisle sortit et revint au bout d'un instant suivie du personnage que nous venons d'entendre nommer Merlac, et qui n'était autre que le maître du fameux Léonard, et par conséquent l'un des coiffeurs les plus renommés de Paris.
Merlac était Gascon, (nous aurions pu nous dispenser de le dire), aussi fit-il son entrée dans le boudoir de la marquise, comme un homme gonflé de la haute importance de ses fonctions, et vint-il à bout de faire ballonner par ses écarts de hanches les basques de son habit de taffetas glacé, que soulevait par derrière le fourreau peu redoutable de sa petite épée à lame de baleine.
Merlac exécuta les trois saluts d'usage avec toute la rigoureuse exactitude d'un professeur de danse et de maintien; puis il tira de sa poche les fers, les peignes et tout l'attirail assez compliqué de sa profession, et enfin il s'approcha de la marquise qui l'accueillit par un léger signe de tête.
Ce n'était point une petite affaire à cette époque que la coiffure d'une femme de qualité.
Nous voudrions de grand cœur pouvoir décrire jusque dans ses moindres détails l'œuvre savante de Merlac; mais pour en arriver la il nous faudrait employer une très-grande quantité de mots techniques, à peu près incompréhensibles pour nos lecteurs, et dans lesquels, nous l'avouons franchement, nous risquerions fort, nous-même, de ne plus nous reconnaître.
Nous nous contenterons donc de dire que, selon nous, c'était grand dommage de voir ces belles mèches de cheveux prendre Tune après l'autre sous les doigts de l'artiste les formes les plus extravagantes, et perdre
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peu à peu, grâce à un nuage parfumé, leur admirable teinte brune, et cependant, nous devons en convenir, quand la poudre à la maréchale eut recouvert comme une neige odorante l'édifice capillaire entièrement terminé, la marquise, sous cet élrange échafaudage, était délicieusement jolie.
Mais n'eût-elle pas été plus ravissante encore, si de larges et chatoyants bandeaux avaient, suivant la mode d aujourd'hui, encadré son visage, et si une natte brillante et veloutée eût remplacé derrière la tête les crêpés et les poufs?
Cette question est trop grave pour que nous osions prendre sur nous de chercher à la résoudre, et nous nous contenterons de la livrer très-humblement à la sagacité de nos belles lectrices.
— Qu'y a-t-il de nouveau aujourd'hui, Merlac? demanda la jeune femme. — Madame la marquise, veutelle parler dé la ville ou dé la cour? répondit le coiffeur avec l'accent le plus prononcé de son pays natal. — De l'une et de l'autre. —On s'occupe beaucoup a la cour dé madame la comtesse Dubarry. — Et qu'en dit-on? — Qu'elle vient dé donner l'ordre à mon élevé Léonard d'inventer sous huit jours une nouvelle coiffure, propre à ranimer les feux de notre grand monarque, qui paraît se refroidir quelque peu à 1 endroit dé la belle comtesse. — Ah! — Peut-être bien que ce n'est qu'un bruit que Ton fait courir; mais ce qu il y a dé certain, c'est que monseigneur lé duc dé Choiseul et monseigneur lé duc dé Praslin sont dans la joie dé ( é prétendu refroidissement. — Et ne dit-on rien autre chose? — On parle encore d'une robe tramée en argent et lamée en or, avec garniture dé diamants que» madame la comtesse Dubarry vient dé commander