‹ Les viveurs de Paris (volume 2)Chapitre 10 sur 53 · UN FILS DB FAMILLB · texte numérisé non relu

UN FILS DB FAMILLB

discrète et mystérieuse dont le concierge de la maison qu'habitait M. de Croï apporta à ce dernier la fatale lettre d'Esther. — Cette scène, peut trouver son pendant dans celle que nous allons mettre sous les yeux de nos lecteurs.

Dans l'après-midi de même jour, Henry était sorti pour mettre ordre à ses affaires d'argent et se munir des sommes importantes que son prochain départ lui rendait indispensables, — Berlhe se trourait seule à la maison.

Assise au coin de la cheminée de sa chambre à coucher, et la tête appuyée au dossier de sa chauffeuse, elle s'abandonnait à une rêverie somnolente qui n'était pas sans charme. — Soudain elle tressaillit et tourna vivement la tête. — Elle venait d'entendre tout auprès d'elle un bruit léger, — Ce bruit était produit par la . femme de chambre qui, marchant sur la pointe du pied, s'avançait de son côté. — La physionomie de cette camériste avait en ce moment une expression qui ne lui était pas habituelle et qui déplut souverainement à Berthe.

— Je n'ai pas sonné, — dit-elle d'un ion presque dur, bien éloigné de sa douceur accoutumée. — Je u'ai pas sonné et n'ai besoin de rien...

La camériste, au lieu de se retirer, fit un pas de plus çn avant.

— Eh bien ! — demanda madame de Croï, -^ ne m'entendez- vous point ?.. •

— Pardon, Madame, mais...

— Mais, quoi?-

144 US rmras w pams.

— Ceat qae j*aî quelque chose à remettre à Madame...

— Qaciqoe chose, dites-vous ?

— Oui, Madame

— De quelle part?

— Je rignore.

— Voyons, de quoi s'agit-il? -; Montrez-moi ce que vous apportez et expliquez- vous...

La soubrette tira de sa poche un très-petit paquet qu'elle présenta à sa maîtresse. ~ Ce petit paquet était enveloppé de gros papier, ficelé avec soin et scellé en trois endroits par de larges cachets de cire rouge, que ne paraient ni armoiries, — ni couronne, — ni emblème, — ni devise d'aucune torte.

La suscription — tracée d'une écriture évidemment contrefaite, était ainsi conçue :

Rue Tronchet, n® 7.

Pour remettre à madame la comtesse Berthe de

Crou

Et au-dessous, en très^gros caractères, ces trots mots, — écrits à Tencre rouge :

POUR eCle seule.

Ce petit paquet était assez lourd, — eu égard, du moins, à sou peu de volume.

Berthe, après avoir examiné minutieusement tous ces détails, se tourna vers la soubrette qui la regardait faire avec uu demi-sourire assez impertinent.

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-— . Jenny, — lui dit-elle, — vous prétendez ne point saToir.de quelle part vient ce paquet?..

— Oui, Madame.

— Mais alors, comment se trouve-t-il entre vos mains, et comment se fait-il que vous soyez chargée de me le remettre ?. .

— Mon Dieu, Madame, c'est très-simple^ quoique assez mystérieux...

— Un mystère !.. dans quelque chose qui me regarde !.. — s'écria Berthe, — c'est impossible!..

— Si Madame voulait me permettre de lui expliquer... ce ne serait pas bien long...

— Parlez.

— Il y a de cela un quart d'heure, ou. à peu près, — commença la camériste, — je sortais de la maison pour aller acheter du ruban rose au grand magasin qui est près delà place de la Madeleine... quand je vois, tout à côté de la porte, un jeune homme, un beau garçon, ma foi, habillé en commissionnaire. — Je dis habillé, car, pialgré sa v^^te de velours et sa médaille de cuivre, il ne ressemblait pas plus à un commissionnaire véritable, que je ne ressemble, moi, à une bouquetière. Il avait Tair tout à fait d'un valet de chambre de bonne maison...

— Après ?. . — dit Berthe.

— Ce jeune homme s*approcha de inoi, «-continua la camériste, — et me regarda dans le blanc des yeux, d'une façon si drôle que je fus au moment d'en perdre contenance...

» — Est-ce que' vous n'êtes pas mademoiselle Fanny î — fit-il après m'avoir bien examinée.

U6 LB8 TIYBttRS M VARtS.

» — Pourquoi me demandez-vous cela î. .

» — Parce que j'ai besoin de le savoir.

» — Eh bien I oui, je suis mademoiselle Fanny . -- Qu'est-ce que vous me voulez?...

» — Êtes-vous dévouée à votre maîtresse?..

» — Corps et ftme.

• — Alors vous pourrez lui rendre un grand service.

» — Quel bonheur !.. Que faut-il faire?..

» — Prendre ceci... — et, tout en parlant, il me présenta le paquet que Madame tient entre ses mains dans ce moment.

» Puis il ajouta :

» — Remettez ce paquet à madame la comtesse de Ooï, — remettez-le-lui vous-même, — remettez-le à elle-même, — à ejle seule, — que personne ne vous voie le lui donner, — que personne ne la voie l'ouvrir... — cela est pour elle de la plus énorme importance... — Avez-vous bien compris?

» -^ Oui.

» — Ferez- vous ce que je vous demande?

» — Gela dépend.

» — De quoi ?

» — Ce que vous me demandez ne peut-il en quoi que ce soit nuire à ma mattresse ou lui causer un chagrin quelconque?..

» — Ni l'un ni l'autre.

» — Vous m'en répondez?

. » — Je vous l'affirme, — et, de plus, je vous garantis qu'elle vous saura gré de ce que vous aurez toit...

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» ^ A la bonne heure, mais, cependant, je voudrais savoir de qui vient ce paquet ?..

» — Ceci, mademoiselle Jeuny, regarde votre mattresse et non pas vous.

» C'était vrai ce qu'il me disait là, aussi je n'insistai pas.

» Il reprit :

• — Eh bien I oui ou non^ puis-je compter sur vousl

» J'hésitai, mais pas longtemps. — Je pensai que peut-être, en effet, il était de l'intérêt de Madame que ce paquet lui fût remis par une personne dévouée et discrète. — Je répondis :

» — Oui.

• Le jeune commissionnaire n'ajouta que ces mots :

» — Vous êtes une brave fille .. N'oubliez aucune de mes recommandations...

» Puis il tourna sur ses talons et s'éloigna, me laissant le petit paquet... — Je ne pensais plus guère à aller acheter mon ruban rose... — Je remontai sur-le-champ... — J'arrivai, sans avoir parlé à qui que ce soit, jusqu'à la chambre de Madame, et me voici... — Madame sait tout...

Lalettre.

Pendant le récit qui précède, et quoique en apparence il n'y eût rien qui pAt la troubler 4ans les paroles qu*elie Tenait d'entendre, Bertbe était pâle comme une morte.

Elle avait le pressentimeut d'un malheur. -^ Son instinct ne la trompait pas, — pas plus que M. -de Croî ne Tavait été par le sien le jour oo lui était arrivée la lettre de la courtisane juive.

— C'est bien, — dit-elle à la femme de chambre, d'une voix lente et basse.

— Madame garde ce paquet?

— Oui.

— Et Madame n'est pas mécontente de moi?

— Pourquoi le serais-jet.» Vous avez agi dans une intention que je crois bonne... et d'ailleurs, on vous charge d'une commission pour moi, vous vous eu acquittez... quoi de plus simplet

La camériste fit quelque pas pour sortir; mais

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avant de qnitteK la chambre, elle se retimrna et elle s'écria :

— A-hî Madame peut^compter sur mon dévouement et sur ma discrâion. '

Berthe la regarda d'un air étonné.

— Qu'avez'-vous dit? — demanda-t^elle.

Jenny répéta sa phrase^

— Votre dévouement, — répondit Berthe, — j*y veux croire et j'y compte; mais votre discrétion, à quel propos me Toffrez-vous?

La soubrette, fort interdite de l'accent avec lequel > furent prononcés ces derniers- mots, ne put que balbutier :

— Maisw. Madame... il me semblait^..

-- Il voas semblait mal, Mademoiselle. ^ répliqua Berthe sévèrement:; — îl n'y a dans- ma vie rien de mystérieux, -^ rien qui doive rester secret, et je n'ai bearifi de la discrétion de personne; -* N'oubliez plus cela, je vous prie.

La soubrette sortit aussitôt, — * fort embarrassée de sa contenance^ e! surtout fort^ irritée de la leçon qu'elle venait de recevoir >

Aussitôt que naadame de> Croï se< trouva seule, elle reprit le petit paquet qui se trouvait sur ses genoux.

— Elle rompit les cachets de cire rouge. — Elle brisa la (iceUe. — Elle déchira le paiûer gris. — Ce papier servait d*euveloppe à une petite botte de forme oblougue, recouverte en iChagrin noir «t garnie en argent.

— Berthe hésita avant de l'ouvrir. — Il lui semblait que de cette Jaotte allaient s'échapper tous les maux cpntenus jadis dans celle de Pandore.

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Elle se décida cependant, et elle onvrit, arec un violent battement de cœur.

La botte était un écrin. — Cet écrin contenait deux choses : un bracelet et une lettre. — Le bracelet était magnifique et garni de rubis d*une grande beauté. — La lettre était pliée en quatre et non cachetée.

Dans le premier moment, madame de Croi avait cru qu'on lui renvoyait son bracelet.

Un seul regard suffit pour lui couver qu'elle se trompait. — Elle n'examina qu'à peine le bijou, et elle déploya précipitamment la lettre. — Qu'on juge des sensations foudroyantes qui se succédèrent dans son âme tandis qu'elle lisait les lignes suivantes :

« Chère bien-aimée, vous avez voulu matérialiser en quelque sorte mes souvenirs de bonheur, en laissant en mes mains le bracelet que vous portiez à votre bras hier au soir... — Merci de cette bonne pensée,— merci!... — Depuis l'heure où nous nous sommes séparés, ce gage d'un* amour qui vivra aussi longtemps que moi-même n'a pas quitté mes lèvres... — Ce cercle d'or a touché votre bras... — Il me semble qu'il a conservé quelque chose de vous... — Il me semble qu'il est tiède encore et parfumé comme ce bras si doux à mes lèvres.

« Vous allez dire que je suis un fou... un enfant... mais je crois fermement que ces saphirs ont emprunté leur bleu céleste à Tazur de vos yeux... — Enfin, ce bijou, — ce bijou inanimé et muet pour tout autre, il est, pour moi, vivant... — il me parle un langage que JQ comprends et qui m'enivre, car il me parle de vous — En échange de ce précieux souvenir, dont je jure

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de ne me séparer jamais, permettez-moi de voas offrir cet autre bracelet que vous accepterez à titre de gage d*éternelle tendresse.

» L'un des. pétales de la rose du cAté gauche se soulève. — Sous ce pétale, il y a deux noms gravés, — les nôtres, — Berthe et René, avec une date, — celle d*hier, — qui restera la date du jour le plus heureux de ma vie... — Ohl ma bien-aimée, quand j'ose jeter un regard sur ces heures brûlantes et trop courtes que nous avons passées ensemble, il me semble que je vais devenir fou, tant ces souvenirs éveillent d'ardeurs dans mon cœur et dans mes sens. ^— Vous m'ai<mez toujours, n'est-ce pas?.. — Il me faudrait mourir si vous ne m'aimiez plus!.. — Mais pourquoi ces tristes pensées?.. Pourquoi songer à autre chose qu'à tout le bonheur que nous garde un long avenir?.. — Nous sommes si jeunes, à ma Berthe, et nous avons si longtemps à nous aimer.

« Quand vous reverrai-je Jans cet humble logis, dans ce boudoir modeste qui pour nous devient le ciel?... — Quand pourrai-je de nouveau murmurer à vos genoux ces mots d'amour que vous écoutez eu souriant? — Quand serai-je heureux, enfin? — Bîentôt, n'est-ce pas?.. Oh! laissez-moi le croire, — laissez-moi l'espérer!... — Comme moi vous êtes impatiente de changer en réalités délirantes les rêves et les souvenirs qui nous bercent !.. — Vous êtes entourée de gens qui me sont absolument dévoués, il vous est donc bien facile de me répondre sans vous compromettre.

» Au nom du ciel, ne me faites pas trop attendre...

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— Je vous le jure, rincertîtude et l'impatience me tueraient!..!' — Diles-moi : — A Bientôt!.. — Moi, je ne puis que vous répéter : A toujours! .

» VotrôKÈM. »

Quand madame de Groï eut achevé les dernières lignes de la lettre que nous venons de reproduire, le papier s'échappa de ses mains. — Elle poussa un cri étouffé, — cri de douleur et d'épouvante. — Elle se demanda si elle était folle? — Elle se demanda si son âme s'abandonnait aux illusions de quelque mauvais rêve, ou si elle se trouvait face à face avec une incompréhensible réalité?

Cette lettre qu'elle venait de lire, c'était bien à elle

— la comtesse Berthe de Croî — qu'elle s'adressait !.. Cette lettre, c'était bien René de Savenay qui l'avait

écrite!..

Et cette lettre parlait d'amour et de bonheur en des termes brûlants!..

Elle chantait une hymne d'actions de grâces pour les faveurs obtenues déjà!. . — elle en espérait bientôt de nouvelles!... — Après la scène de la veille, il fallait que cette lettre eût été écrite par un fou, — ou que celle à qui elle était adressée fût folle!.. — Entre ces deux partis. Berthe ne savait lequel choisir, et, à chaque instant, sa tête s'égarait de plus en plus.

FUf 01 LA PRBMIBRB PARTIR.

UN PRBIHBR WATERLOO.

Ud père.

Peut-être nos lecteurs n'ont-ils pas compris, plus que madame de Groî elle-mêitie, le sens, le but et la portée de la lettre étrange que nous venons de reproduire.

Nous allons leur expliquer de notre mieux ce qui peut leur sembler obscur.

Plus d*une fois déjà, dans le cours de ce récit, nous avons entendu Camélia parler de, I4 haine et da|dé|si)[;,

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de vengeance qui la poussaient à perdre la comtesse Berthe. — Cette haine obstinée et aveugle, nous Tavons entendue la justifier en ces ternies :

« — Je suis ce qu'on nomme une pécheresse^ c*està-dire une femme qu'entoure le mépris public et dont personne ne tient compte en ce monde, pas même ceux qui prétendent l'aimer... — La comtesse de Croï, au contraire, sans autre mérite que celui de s'être donné la peine de nattre au sommet des degrés de l'échelle sociale, est environnée de l'estime et du respect de tous, même de celui des roués et des viveurs qui ne croient guère à la vertu!.; —Eh bien! je veux que cette grande dame descende à mon niveau et qu'elle accepte, après moi, les restes de mon amour... -^ Toutes les fois que l'occasion s'en est offerte, je me venge ainsi d'une société qui me paraît infâme, parce qu'elle est injuste et eruelle !.. — La chute de la comtesse Berthe fait partie de cette vengeance!.. >

En généralisant de cette façon. Camélia ne disait que la moitié de la vérité. — Sa haine était plus personnelle qu'elle ne voulait l'avouer. — Ce n'était pas seulement la grande dame qu'elle détestait dans ma - ' dame de Croï, — c'était encore la femme, — car elle comiaissait Berthe de longue date, et son aversion pour elle remontait aux premières années de. sa jeunesse.

Pour qu'il soit possible de nous comprendre, nous devons tracer un rapide croquis de l'existence antérieure de Camélia. — C'est ce que nous allons faire.

La plus grande partie des pécheresses parisiennes^ Ifms la proportion tout au moins des ueuf dixièmes-*

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