‹ Les viveurs de Paris (volume 2)Chapitre 9 sur 53 · UN FILS DB FAMILLE · texte numérisé non relu

UN FILS DB FAMILLE

fttreler à droite et à gauche dans l'appartement, rangeant et dérangeant. Cette capiériste avait Thabitade de serrer, chaque mat'n, les bijoux que Berthe ne portait point dans la journée. Elle s'approcha de la comtesse, tenant dans sa main deux ou trois écrins eulr'ouverts.

— Madame mettra-t-elle aujourd'hui son bracelet de saphir? — demanda-telle. •

— Non, — répondit Berthe.

— Alors, Madame veut-elle me le donner afin que je le resserre ?

— Prenez-le, — dit la jeune femme,

La soubrette chercha. — Elle ne trouva point. — Elle revint auprès de la comtesse..

— J'ai beau chercher, Madame, — fit-elle, -- le bracelet n'est nulle part.

Machinalement, Berthe regarda son bras. — Le bracelet ne s'y trouvait pas davantage. — La comtesse fit un geste de surprise.

— Est-ce que Madame aurait perdu son bracelet? — s'écria la femme de chambre. — Ah ! quel malheur! — Il faudra le faire afficher, et bien vite. — On rapporte quelquefois les objets perdus, quand ce sont des gens honnêtes qui les ont trouvés... et quand on promet une bonne récompense.

Berthe ne répondit pas. — La camériste reprit :

— Ah î quel malheur !.. quel malheur !.. un si beau bracelet perdu I

— Perdu!.. — répéta Berthe machinalement. La soubrette se hâta d'ajouter :

— Mais j'y songe... je puis donner à Madame un

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renseignemeDt qai Faidera peut-être à retrouver ce superbe bijou.

— Un renseignement?

— Oui, Madame.

— Lequel!

. — Je sais à quelle heure le bracelet a été perdu.

— Comment cela?

— Ce ne peut être que celte nuit, quand Madame est sortie toute seule, car hier av soir, à* huit heures, j'ai parfaitement remarqué que Madame avait encore sou bracelet à son bras.

Berthe poussa un faible cri.

En ce moment, pour la première fois, elle venait de se souvenir que le bijou dont on remarquât fia disparition se trouvait entre les mains du cocher de citadine qui Tavait conduite à Tallée des Veuves:

Or, ce bijou, il fallait le ravoir à tout prix, car, si innocente que fût Berthe, il pouvait la compromettre d*une horrible manière s*il tombait en des mains disposées à en faire un n^auvais usage. — U fallait le ravoir, disons-neus, — mai^ comment? — Elle avait complétemeht oublié le numéro de la citadine. — Et d'ailleurs, il lui semblait qu'elle allait* mourir de honte à la seule pensée de se retrouver en présence de ce cocher brutal et dont toutes les suppositions étaient des outrages 1-^ Encore une foie, comment doue faire?

— Berthe ne le savait pas.

Tandis que la jeune femme se posait; avec une aaxiété profonde, cette question insoluble, la caaiériste,

— mise en éveil par le petit cri qur venait d'échapper à la comtesse, — l'examinait avec uM.avîdeciiriosité,

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et cherehaîl à Une le mot d'un secret dans les senj»ilions fugitives qui, tour à tour, se peignaieit sur soa visage.

Madame de Croï, au bout de quelques instants, s'apperçul de cet examen dont elle était l'objet et se sentit

blessée.

— Eh bieni Mademoiselle, qu'attendez-vousî.. -7demanda-t-elle assez sèchement à sa camériste.

— Mille pardons, Madame... — balbutia cette dernière, — mille pardons, — j'attendais^..

— Quoi?...

— Les wdres de Madame.

— A quel sujet?..

— Au sujet de ce bracelet perdu. . .

Benhe D£ put réprimer un moment d'impatience qiii n'échappa point à la soubrette.

— . C'est bien — fit-elle — le bracelet dont il s'agit se retrouvera ou ne se retrouvera point. . . pfsu importe... ce n'est qu'une perte d'argent... ne vous en occupez pas davantage. . .

— Madame la comtesse n'&plus besoin de moi?.. — demanda la camériste en faisant deux pas poul* se retirer.

— Non, — allez.

— A quelle heure Madame déjeunera-t-elle ?

— Je ne sais encore... je ferai prévenir... allez... Après cette injonction deux fois répété, il n'y avait

pas moyen de rester plus longtemps.

La femme de chambre sortit donc, -— mais fort à contre cœur. — Elle devinait qu'il se passait dans la iQusQA qttelq«^.çbase.d'étraugo et4*aiM)rmAL — Elle

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fliairait un mystère. — Elle cherchait les causes de la sortie mystérieuse de Berthe, la veille au soir. — Elle commentait le trouble inaccoutumé et Tagitation bizarre de la jeune femme au moment de son retour. — Elle cherchait à rattacher à tout cela Thistoire du bracelet perdu, — égaré peut-être quelque part. — Bref, elle bâtissait sur la pointe d'une aiguille une foule de petits romans, tous plus absurdes les uns que les autres, et, — disons-le en passant, — fort malveillants pour la pauvre Berthe.

Cette dernière, aussitôt qu'elle se trouva seule, s'enferma dans sa chambre et se mit à réfléchir profondément. — Voici quel fut le résultat de ses réflexions. — La première pensée, le premier mouvement de Berthe, avait été de tout dire à sotr mari.

Elle ne farda guère à renoncer à ce projet.

Il avait, eu effet, les inconvénients les plus graves, et d'abord celui de rendre inévitable une rencontre à main armée entre monsieur de Crol et monsieur de Savenay. — Or, quelque confiance qu'on puisse el qu'on doive avoir en la sainteté d'une cause et en la justice de Dieu, et il est incontestable que rien n'est plus aveugle que la pointe d'une épée, ou la halle d*ua pistolet, et que bien souvent l'une et l'autre méconnaissent absolument le boii droit. — Il fallait donc que monsieur de Croï ignorât tout.

C'était l'unique moyen d'empêcher qu'il ne cherchât à venger dans un duel, la plus déloyale de tontes les trahisons, la plus mortelle de toutes les injures.

Seulement, comme Berthe sentait bien que désor-

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mais, et tant qa*elie serait à Paris, il n'y aurait plus dans sja vie une miuute de tranquillité absolue, — forcée de craindre sans cesse, soit quelque nouvelle tentative de monsieur de Savenay, soit quelque fnopportune révélation faite à Henry, elle décida qu!en dépit des alarmantes prédictions du médecin, elle allait emmener son mari dans un lointain pays, — peu importait lequel où ils voyageraient pendant deux ou trois ans, et où ils retrouveraient sans aucun doute leur bouheur menacé.

Disons, en passant que l'abominable machination dont la comtesse avait faillite trouver victime, avait au moins produit un heureux résultat. — Berthe n'était plus jalouse. — Elle comprenait que monsieur de Savenay n'avait dû reculer devant aucune fourberie pour donner au mensonge les apparences de la vérité. — Elle révoquait en doute toutes les accusations formulées par lui contre son mari, — même celles qui étaient fondées.

— Moi aussi, — se disait-elle, — moi aussi, je pourrais paraître coupable, et pourtant je suis innocente... — Henry Test autant que moi,., je dois et je veux le croire...

Le FAtaec

Plas madame de Groî réfléchissait, plus elle se tro^ivait confirmée dans sa résolution de ne rien révéler à son mari des événements de la soirée précédente.

En outre, elle se jurait à elle-même, nous le répétons, de ne plus douter de Famour et de la fidélité de Henry, el de rapprocher en outre, autant que cela dépendrait d*elle, le moment du départ de Paris.

Aussitôt qu*elle eut pris une détermination irrévocable, elle se sentit un peu raffermie et rassurée, et elle put envisager Tavenir sous de moins sombres couleurs. — r En ce moment ou frappa à sa porte.

— Entrez, — dit-elle.

C'était M. de Croï. — Il savait que la comtesse n'ignorait pas qu'il avait passé dehors la nuit presque entière. — Il s'attendait donc à des récriminations, à des reproches, et, — ce qu'il redoutait plus que tout le reste, — à des larmes. — Son attente fut trompée

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agréablement. — Bertheraccueillit avec un doux sourire, — un doux regard et de tendres paroles.

Henry, reconnaissant de cette indulgence innattendue et inespérée, comprit aux battements de son cœur qu'il aimait plus que jamais cette femme à qui Dieu avait uni sa destinée et qui réunissait le visage et rame d'uH ange.

Nous savons de quelle façon M. de Croï avait été jeté dans les bras d*Esther. — Nous savons'^par quels moyens odieux on le forçait à rester sous le joug de la courtisane juive. — La fièvre des sens, excitée par la beauté souveraine d'Esther, n'avait duré que bien peu de temps chez Henry. — Une nature d'élite comme la sienne s'était sentie bien vite hamiiiée du contact dégradant de la sirène vénale à qui manquaient l'inteliigence et le cœur. — La satiété arrivait et avec elle le dégoût. — Les chaînes impures dont le liait la pécheresse semblaient lourdes à Henry. Ces chaînes, il les aurait brisées depuis longtemps déjà, sans la crainte du scandale dont on le menaçait toujours.

Il souhaitait ardemment qu'une occasion se] présentât de fuir Paris avec Berthe, sans risquer que quelque scène désolante et odieuse de la jalouse et vindicative Esther vînt troubler le repos et détruira la confiance de Berthe. — Qu'on juge donc de la joie avec laquelle il entendit cette dernière lui témoigner le désir de se mettre en route le plus tôt possible, pour quelque lointain voyage, qui les retiendrait hors de France pendant deux ou trois années, au moins.

— Ah! — pensa M. de Croï, — le hasard me sauve !.. quand il y aura entre Esther et moi des es-

paces énormes, elle n*aura ni la volonté ni la possibilité de me suivre !.. — que Berthe soit bénie de cette bonne pensée !..

La joie de la comtesse ne fut pas moins vive que celle de son mari, lorsqu'elle le vit adopter avec un empressement enthousiaste la proposition qu'elle ne lui faisait qu'en hésitant, et avec la crainte de la voir rejelée bien loin.

Pendant un instant, ce fut plus que de la joie, — ce fut du bonheur.

Et se jeta dans les bras de Henry, et, durant quelques secondes, les cœurs des deux époux battirent à l'unisson dans une muette et ardente étreinte. — Certes tout était oublié ! — Le passé et le présent n'existaient plus! — L'étoile de l'avenir se levait pour eux, étlncelante et radieuse !

Hélas !.. une foîs déjà nous avons vu Berthe et Henry dans une situation identique. — Une fois déjà, après une tempête, le ciel était redevenu brillant et pur... — Tout souriait au couple amoureux et confiant...

Hélas!.,

Et cependant, malgré ces présages heurenx, le re[vtile venimeux des antiques symboles se cachait sous les fleurs de l'espérance !.. — Cette fois encore, un coup de foudre inattendu allait retentir dans le ciel éclairci !

Nos lecteurs se souviennent peut-être de la façon

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