UN FILS OB FAMILLB
appartiennent par leur origiue à la classe la plas infime de la société. — Beaucoup sortent d*une loge de portier pour s'élancer dans Tarène galante. — Quelques-unes ont fleuri sur le carreau des halles. — Plusieurs naissent dans les mansardes des pauvres ménages d'ouvriers du faubourg Saint-Marceau et du quartier latin. — Leur éducation est nulle. — Leur esprit — quand elles en ont — est resté parfaitement inculte. — Peu à peu, leur contact iucessant avec un moiide plus civilisé que celui d'où elles sortent, les dégrossit, les forme, les façonne. — De lourdes cbrysalydes qu'elles étaient, elles deviennent brillants papillons. — Elles adoptent assez facilement le jargon miroitant de la bohème artistique et galante. — Elles étoilent leur conversation de toutes sortes de paillettes oratoires, clinquant ramassé dans les coulisses et dans les ateliers, mais qui, aux yeux des gens peu difficiles, passent pour de l'esprit. — Seulement ne cherchez pas à approfondir et à creuser. — Sous cette superficie miroitante, vous rencontreriez le tuf, — le non-sens, la nullité.
Ce que nous venons de dire est exact, en thèse générale. — Mais toute règle a ses exceptions, et ce sont même les exceptions — la grammaire l'affirme — qui fortifient les règles.
Parmi les prêtresses de la Vénus moderne il en est donc quelques-unes qui ne montent pas des bas-fonds de la société comme monte l'écume des lieux impurs. — Elles sont jetées dans la carrière du vice par certaines circonstances exceptionnelleç — Camélia étîiit
de ce nombre*
4>54 LBf fimiiR««Di^ i^ma.
Le yérltable. npin, dQ Gunf^éiia était Suzanne — Son. père s'appelait! Rigaud^ — Soizanne n'avait jamais connu sa mère, morte eu lui donnant le joun.
Le père Rigaud, vieux soldat, amputétlu bras, gauche à. la. suite d'une blessure causée par un éclat d'obus pendant les guerres de rËmpire^ vivait trèsr modestement de la petite pension de riBtraite qu'il touebait comme souç-lieutenant, — Ce brSve homxiKî — resté
veuf et père — n'avait qu'une seule passion en ce monde. — C'était sa fille, — Il est vrai de dire que: Suzanne, à l'âge de cinq ou six.ans, était la plus ravis* saute enfant qu'il fût possible d'imaginer.
Rien n'égalait sa grâce et sa gentillesse. — Sa ravissante beauté promettait de devenir, un jour, éblouissante. — Son esprit précoce avait des saillies naïves,, étourdissantes d'à-propos et de naturel. — Pour un. étranger, pour un indifférant Suzanne était tout cela. . .
— Qu'on juge donc de ce qu'elle dey ait. paraître aux: yeux de son vieux père qui ne vivait que pour elle 1
Aussi, c'était plus que de la tendresse. — C'était de l'adoration, — du délire, — un esclavage absolu, — une soumission aveugle aux moindres volontés^ aux moindres désirs, aux caprices même de. l'enfant. — Rigaud n'avait pour vivre, nous Iq. savons, qu'une* pension presque insuffisante. — Et cep^eindant, nous, l'affirmons, jamais fille de banquier milUonuaire ne fut plus gâtée que Suzanne. — Pour acheter des jouets à l'enfant', Rigaud se retranchait, non point le superflu
— dans cet humble ménage, il n'y en avait pas— mais le nécessaire.
Un jour — héroïsme sublime U. — il alla jusqu'à se
reftifter sa ratlQti babitnelle de tabac caporal !.. — le tabac !.. cet ami fidèle, plus nécessaire au vieux soldat que le pain et qae i'eatt-*de-vîe. ^Mais aussi, ce jourlà Suzanne eut une poupée tiouvelle dont elle s*anïb9a pendant denx heures. — Rigaud pensa qoe son saôrifice était bien payé.
L'ex-soii8-Ueuten«it rêvait pdttr sa fille l'avenir le plus splendide...
— Elle n'aura f0% de àoi, il e9t vrai, — se disait-il qudquefois ; — m«(aS avec sa beauté, — * son esprit, — avec l'excdlente éducation qu'elle recevra, elle aura le droit non-seulement de choisir, mais encore de se montrer difficile, et trop fusureut sera celui sur qui 8*arréiera son choix I . .
Et Rigaud ne manquait point d'ajouter que le mari de Suzanne serait à «otip sûr jeune, noble, beau et immensément riche. ^ Il iHi semblait tout à fait indispensable que ces quatre conditions se trouvassent réunies, et le fils d'un pair de France, beau comme le Bacdius indien et onké de cinquante mille écus d« rente, ne lui aurait semblé qu'un parti tout Au plus sortable.
Dans le programme l>osé par Rigaud, nous avenir parlé de l'éducation qu'il se proposidt de fai^e dotlnei* à sa Mile.
L'excdleilt homme ne se dissimulait point qu'il n'avait rien de ce qu'il faut pour élever une jeune fille, aussi, quand Su2aunê eut atteint sa dixième année, commença-t-il à se préoccuper sérieusement, et à prendre des informations relatives aux mojenà d'atteindff 10 bia qa'l m profOsiwt.
On indiqua à Rigaud le couvent de ***, comme étant Tun de ceux où les premières et les plus riches familles de l'aristocratie mettaient leurs enfants, qui en sortaient avec les talents les plus variés et Téducation la plus accomplie.
L'ex-sous-lieutenant décida tout aussitôt que ce serait à ce couvent que serait élevée sa fille. — Seulement le prix de la pension était effrayant. — Par bonheur, rftge de Suzanne permettait d'attendre encore deux on trois ans, il ferait des économies.
Il se tint parole. — Le vieux soldat se mit à vivre de privations, — et quelles privations!..
Il se refusa ce qui^ comme nourriture et comme vêtements, — pouvait passer pour le plus strict nécessaire.
Il demanda du travail à un huissier qu'il connaissait un peu, et il passa ses nuits presque entières à copier de la main droite — la seule qui lui restât — des assignations, des commandements et tous les autres actes de l'abominable fatras judiciaire. — Rigaud entassa, thésaurisa le produit de ses privations quotidiennes et de ses travaux nocturnes. — Cette somme amassée sou à sou finit par devenir assez ronde. — Au bout de deux ans, le chiffre surpassait l'attente du vieux sous-lieutenant lui-même. — Seulement cet argent lui coûtait bien cher, car, à force d'abstinences et de veilles, il avait abrégé de plus de moitié le nombre des années qui lui restaient à vivre. — Parfois cette douloureuse conviction traversait comme un éclair l'esprit de l'ancien soldat. — Alors, pendant un un instant, il se laissait abattre par cette pensée amère
on ntS DE rJLMILtl. 459
qu^il lai faudrait se séparer de Suzanne, mais il se relevait aussitôt en disant :
— Qu'importe, après tout? — Pourvu que je vive assez longtemps pour la voir complètement heureuse, je n'en demande pas davantage L.
Hélas!., l'ardente prière du pauvre vieillard ne devait point être exaucée!.. — Il ne devait pas vivre assez longtemps pour voir Suzanne heureuse!.. — Mais, — grftce au ciel, — il ne devait pas non plus vivre assez longtemps pour la voir infâme !
Le cooTcnt
Ce fui une grande affaire et une douce occupation pour le vieux soldat que d'organiser le trousseau de sa bien-aimée Suzanne.
Il ne trouvait rien d'assez beau pour parer son enfant. — Il voulait, non-seulement qu'elle pût rivaliser avec les compagnes qu'elle allait avoir, mais encora qu'elle les ^surpassât toutes — Bref, — ainsi qu'on dit vulgairement, — le père Rigaud fit des folies.
Pauvre et excellent homme ! il ne se doutait guère que toutes ces dépenses, prodigieuses pour lui et hors de proportion avec ses humbles ressources, ne sembleraient que mesquines et insuffisantes dans cette sphère de richesse et d'élégance où, pour leur malheur à tous deux, il jetait sa fille!
Le jour de la séparation arriva. — Pour Rigaud et pour Suzanne, ce fut un triste jour. — Nous savons déjà que le vieux soldat ne vivait que pour son en-*
UN ma DB PAMILLI. 464
fant, que jasqa'alors il n'avait quittée ni d'an jour, ni d*uue heure, ni d'une minute. — Suzanne, elle, aimait son père, — de cette tendresse un peu insouciante des enfants gâtés, mais, enfin, elle l'aimait. — De part et d'autre il y eut beaucoup de larmes répandues.
Quand Rigaud, après avoir amené Suzanne au couvent, se trouva seul et hors de cette maison où il la laissait, il lui sembla qu'il venait de se séparer d'une part de lui-même et que cette part était tout ce qui lui restait de force, de verdeur, de vie, en un mot. — Il se sentit tellement isolé, tellement incapable de supporter cette existence vide désormais, qu'il fut au moment de retourner sur ses pas, de frapper à cette porte qui venait de se refermer sur lui, et de redemander sa fille. — Mais il se répéta qu'il avait agi en vue du bonheur de Suzanne... — Cette considération
fut toute-puissante. Il se sacrifia de nouveau.
Suzanne n'était pas depuis une heure au couvent, qu'elle avait déjà souffert dans tous les instincts de sa vanité de jeune fille et de son orgueil naissant. — Ce même jour, et presque en même temps que Suzanne, une nouvelle venue était arrivée. — Cette dernière se nommait Bertbe de Lespars. — EUe^était un peu plus jeune que mademoiselle Rigaud.
Ainsi qu/e cela ne manque guère d'arriver dans tontes les pensions, — collèges ou couvents, — les anciennes pensionnaires se hâtèvent d'établir un parallèle entre les deux arrivantes.
Ce parallèle ne fut point, tant s'en faut, à l'avantage de Suzanne. - Gela devait être. -^ Voici pour-
in, , 44
46Sf Lrif iifiM vè hài.
qma : ^- «ërtfië ii^'pmktïéM à offè tàxùÉe M^ et arisfoc^atiquë; — Elle avait cette distinttiô'a tiaturelle, cette élë^âiiéé thtiëé; qtiî ddnbletit [a béà'àté' et doîi^ nèt^t tihe £ifQfk*ndè' ^àleâr ihx c^bseë \é§ pïixi sSmpleâ« -^ Sa toilette étifMft^e ëtdt d'iili goût fetf armant.
— Enfin elle se trouva, dès Tabord, parfaitement à ^oii ai^ë tîi Affieù d'âtrtre^ enfants dé son ftge et de si èaèfè.
Si/iânile, au côtili^^rèi', ée sëtitit itiitnëdîAtekent déptlyséè. — S6ti Jiëfe; — lè plus ho'n'ofàbte, sdns contredit, et lè meilleur de fous les hommes, — n'était qu*an officiel de fortiitië, un psiùvfe stiii^-llëutenant en retrattè. — Né Mttè lè peuple; ibït mkàiiùii ë't èéi ib^ièrës rié déhieMiéiit p6ÏÏit Ùh 6f IgJnë. — tt jftt^&M dohb pu Wj^prëXiâié à Sazaiinè ce 4u'i1 iguÀ*rttit tùi-inêmé. — La petite filïe savait lire et iécrire,
— vbîlà tdtit. — Ses maniëtes étàieht gâtibhc^ et embarrass^éfes; ^ ë(>û langage ifacttlrëëi èi ét{iiveiit tripla!:
Là cbùtuHè^'e eWplbyée pftr le p8re ftigâtid pëilr sa fiilb n'habillait giièré 4ub \ei petites bbdrgedises du fanbôùrg Saint-Denis; -^ fàtibotirg (jdi h'a Jamais été cité pc>ûr son êlëgance. -^ Les vêtëtMeiits Hë l'ehfant avalent donc au premier cotrp d'éil uii cachet d'incontestable vulgarité. — Aibutèz à ^\k qu'ils étaient portés sans grâce et ivcë ùti èUibàrràs qui augmentait de minute en minute.
Nous cbnstatoiis là ^ dlfa-t-bn -^ dé ftién petites choses.
Eh 1 mon Dieu, daAs la position où se trouvait placée Suzanne, ces petites bliosés sont énormes*
Pftesqtie toi^rs )es très^jevaes enfants ^ le fiait est digne de i-^marque — - ont besoiâ d'ifne yictime^
— queee soit a» cbien^ nu cbat^ uBOiseaa oa M astre enfant. —« Ge n'est pas cruauté ^^ e'esl taquinerie.
— Les exceptioils existent sans éoote, rac^s elles sont rares. — Pas de eoUége^ p^ de peoeiflifinat^ ims d*é« eole, pas de classe qui n'ait son pâtira.
Le grand analyste dft éoenr humain, le bon Jean de La Fouuine l'a écrit :
«• Cet âge est sans pitié!.. »
Les pensioiffuaires dtt couvent dont nous parlont accoeiUir€»t Berthe de Lespar^ à bras ourerts et firent leur souffre-douleurs âè= Sûiamie Hîgaud. — *()• railla Bon aocotit#é$«Aent^ ^ ofi fil des gorges-ébatfdes de son langage et de fiies fâ^çonl. ^ On l'accusa d'êtfe commune, *-^ otf Itii Apf o^ft tf 'être laide!.. — Oui,
— Suzanne, malgré toutes tes promesses de son enfantlûe beiiut^, fUt tanée de laideur par ses injustes petits lyrans ! — Timide, confuse, et n'osant répondre an seul mot, Suzanne s'était l'étirée dans un coin pour y pleurer en silence. — Elle souffrait horriblement.
— Elle sentait sourdre en son cœur tiiie f^B d'autant plus douloureuse qri'élle était impuissante. — Ëtte se prenait à haïr de tôiite ion âme tctté autre arrivante, celte Berthe de Lespiil'fe à qui oh la comparait pouf l'humilier, et qui était par cela frréme la eausé involontaire et innocente de ttdut ce qui se passait.
Nous disons imôlontaire et innocente, car Beftïie ne se mêlait point aux pe(*sédtttnces de Suzanne, et t\ eela av«lit d^idu d'elle, èlte aurait t!ei*tainement foU
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cesser cette guerre de coups d'épiogles. -^ Chose étrange I.. A dater de ce jour et de cette beure, cette haine née dans Tàme d'une enfant, pour une cause si futile, ne- devait jamais s'éteindre, et nous connais* sons déjà quelques-uns des fruits terribieg qu'elle devait porter plus tard. Bien d'autres épreuves étaient réservées à Suzanne.
L'une des plus cruelles fut celle-ci. — Une fois chaque semaine, — le mercredi, — les parents des élèves étaient admis à les visiter au parloir. — Ces jours-là, la vaste cour du couvent s'encombrait d'équipages blasonnés. — Les mères, en grande toilette, apportaient à leurs filles ^juelque futilité somptueuse, quelque charmante inutilité.
Dès le premier mercredi qui suivit rentrée de Suzanne, le bonhomme Rigaud arriva, tout défaillant d'émotion et de bonheur à la pensée de serrer sa chère fille sur son cœur. — L'ex-sous-lieutenant était vêtu comme de coutume, c'est-à-dire d'une façon plus que simple.
Ses cheveux gris, coupés ras, — ses longues moustaches, son teint basané, — son col noir trèshaut et liseré de blanc, — sa longue redingote bleue, tombant sur les talons et boutonnée militairement jusqu'au cou, lui donnaient l'air d'un de ces vieux troupiers dont Gharlet a reproduit si souvent les physionomies énergiques.
Au moment où il entra dans ie parloir, au milieu des robes de vr.ours, des volants, des dentelles et des toilettes éclatantes, et où il embrassa sa fille eu pleurant de joie, toutes les conversations furent interrom-
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pues. — On examinait Bigaad avec une curiosité ironique et malveillante, et, malgré le respect que devaient inspirer le bras mutilé et la croix du vieux soldat, on entendit le bruit de quelques éclats de rire mal dissimulés.
Ces éclats de rire firent plus de mai à Suzanne que ne lui en aurait fait un coup de couteau. — Pour la première fois, un sentiment mauvais entra dans son âme. — Elle eut honte ds son père!.. — Pauvre père!.. — S'il avait pu lire en ce moment dans l'âme de sa fille, — nous n'hésitons point à le dire, — il serait tombé foudroyé !..
L'heure des visites s'écoula. — Rigaud partit. -^ Suzanne ne rentra dans les,cours ou se trouvaient ses compagnes qu'avec une profonde terreur. — Elle s'attendait à ce qu'une grêle de sarcasmes allait tomber sur elle. — Ce n'était que trop vrai I.. — La malheureuse enfant entendit, pendant plus d'une heure, se croiser aulourd'elle des exclamations épigrammatiques dans le goût suivant :
— Son père est un maréchal de France, bien
sûr!..
— Ou un maréchal-ferrant I... c'est plus probable!..
— Moi, je l'avais déjà vu... son père ,. dans une rue qu'on repavait... il y avait un tas de pavés, un lampion et un invalide... C'était lui qui était l'invalide...
— N'en dites pas de mal, Mesdemoiselles, l'empereur Napoléon l'avait fait caporal I. ..
— Il est acteur au Cii*que-01y mpique.. . Un soir que
maman m'^vomi^ voir m^ çV^ où l'^^ se b^t, il jouait lié r61e d*ua gPogMrd... t- IL <»£ ohange pas d'habit §o^v venir ici, e'est •eomaiode I . ,
Cet échanijUon mus paraît plus q.ii^ suffisant. — Tout étaiC de cette force et de ce bon go^t.. -r^ CkMiune de coutuine, Suza^ine ne répiUMJLait rien. — ^ Stealeiçeat son coaur se gpaflait à bris^ sa poitrine, et elle mur-
muraijt :
— le me vengerai ! . . .
Aveu^gleiment bia^r^e ! . . -r- Une SQule 4es compagnes de la jeune "fine restait étrangère i^ces persécutions et à ces attaques. — C'était Berthe dç Lespars. — Et c'est J4Jâtement sur cqlle-ilà que se concentraient toutes les pQosées de haîQç e^t^de vengeance 4e Suzanne Rigayid.
Sazamie.
Sazaaae atteignit sa seizii^o^ç apnée- — T(Mit s'éimX développé qbez Ja jeune fille, la t^e, la Jbeautéf Tlnlejligençe.
S^ compçtgne^ avaient cessé d*cin faire le bat de leurs inoqneries, c^r, si peu bienveillantes à son égard qpe fussent les dispositions de celles qui Tentouraient, il n*y avait rien en elle désormais qui pût fournir à la rîiillerie le plus léger prétexte. — D'ailleurs, Suzanne n'était plus timide. — Elle avait maintenant bec et ongles, et elle aurait su répondre, et répondre vertement, à toutes les attaques. — Seulement .parmi la foule de ces jeunes fiUe^ qui T^nvironnaient, Suzanne ne comptait pas upe amie. -iriCes adstqcratiques petites personnes tenaient à distance Tep^^nt pauyre d*un vieux soldat et n'auraient consenti pour rien au .monde. ^ frayer ayee elle, sur, un pied de, familiarité ou iijfième d'égalée.
,Qe djédfûp .c^qnlé fa^Ai^yi^grir ,de.plu^ pn idu3 le
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levaiu d'amertume qui fermentait au, fond du cœur de Suzanne. — Elle travaillait alors avec une ardeur fébrile en se disant :
— Aucune de celles qui affectent de me dédaigner ainsi n*est mon égale par la beauté. . — Je veux les surpasser toutes par Tesprit et par les talents, et qui sait s*ii ne viendra pas un jour où les rôles changeront, et où je monterai si haut que nulle ne pourra m*y suivre!..
Pour nous résumer en peu de mots, voici quels avaient été pour Suzanne les résultats de Téducation qu'elle venait de recevoir : — D'abord une instruction plus sérieuse et plus profonde que ne l'est habituellement celle des jeunes filles. — Des talents variés. — Elle dessinait à merveille et elle était bonne musicienne. — Des manières irréprochables. — Un désir éperdu de domination. — Une soif ardente de goûter enfin toupies plaisirs que procurent le luxe et la fortune et dont elle entendait parler sans cesse. — La volonté bien arrêtée d'arriver par tous les moyens à la réalisation de ses rêves ambitieux. — Une haine envieuse et constante à l'endroit de tout ce qui était au-dessus d'elle par la richesse ou la position sociale.
Et, si l'on nous parle des principes religieux de Suzanne, nous répondrons que ces principes étaieQt à peu près nuls. — Comment cela pouvait-il se faire, car enfin la religion était une des bases de l'enseignement dans le couvent où se trouvait la jeune fille? — Oui, certes, mais Suzanne, qui voyait pratiquer sans cesse un si flagrant désaccord entre les maximes de la charité et de la fraternité évangéliques, en^ concluait
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avec une logique désespérante qu'il était inntile de se [ ployer à l'observance de préceptes si outrageusement transgressés.
Rien de plus faux que ce raisonnement, sans doute, mais aussi rien de plus plausible pour une jeune et I ardente intelligence.
Un jour, — un mercredi, — le vieux sous-lieutenant ne vint point au parloir. — C'était la première fois, — depuis que Suzanne était au couvent, — que Rigand manquait à lui faire sa visite de cbaque semaine. — La jeune fille s'en étonna, mais sans cependant s'en inquiéter. — Le lendemain une vieille parente du sous-lieutenant , — blancbisseuse de fin dans le quartier Popincourt, vint cbercher Suzanne pour la conduire auprès de son père qui, la veille, au moment où il allait se mettre en route, était tombé frappé d'un coup de sang.
Suzanne, épouvantée, courut auprès du lit de son père. — C'était un lit d'agonie. — La congestion cérébrale avait été complète. — Rigaud ne reconnut pas sa fille. — Ses lèvres.à demi paralysées bégayaient des mots sans suite dans lesquels revenaient le nom de Suzanne. — Mais ce nom il ne le prononçait que machinalement et par habitude, car sa raison n'existait plus.
Deux heures après, Rigaud était mort et Suzanne était orpheline. — L'ex-sous-lieutenant, nous le savons, n'avait pas un sou de fortune. •— On trouva cependant, dans le tiroir de sa vieille table, la somme amassée par lui pour payer au couvent le prochain trimestre de la pension de sa fille.
La dfstinatiaQ de cette somme fui cbajogfiç. tt La blandûsseose, paroite de Sozamie, déclara qa*eUe prendrait diez die sa nîfeee, et qii*an liea de la laisser passer soa temps i. ne rien fiiîre avec des fiUos de gras ridies, elle lai donnerait on bon état qui la mettrait à même de gagner honnêtement sa vie — Ce raisonnement était joste. — La vieille parente, en parlant ainsi, prouvait qu'elle ne manquait ni de sens ^i de cceur.
. Les meubles plus que modestes de Rigaud jfurent Tendus,' et Suzanne s'installa dans le sombre tandis que sa tante occupait rue des Amandiers-PQpinqourt, — un des plus sales et des plus abominablç^ quarti^er s de Paris.
Notre plume n*est pas assez éloquente pour essayer seulement de décrire ce qui se passa daps l'âipe de la jeune fille, lorsque, tombant du haut ^e s^s ^êyes d'avenir, elle se vit (ce qui lui semblait le comble de la dégradation et de rabjection) condamnée à des travaux d'une nature excessivement répugnante, car les clients de la vieille blanchisseuse étaient de pauvres ouvriers qui ne se piquaient point de porter du Jinge ' blanc tous les jours.
Ohl alors, Suzanne en* arriva à regretter de toute son âme ces jours passés qui lui avaient paru si tristes et si désespérants, et ses compagnes du couv^ut, si fières, si hautaines, si insolentes, — Sans doute elle
avait souffert , beaucoup souffert dans son orgueil froissé, — mais, au moins, côtoyant ce mon^e d'élite, elle pouvait jeter un coup d'œil sur la porte entr'ouverte de ce qui lui semblait le paradis. — Maintenant
tout était changé.rr-L'borizoQ ^ yait di3para..-r-Si};EaiU)e étouffait, comiiie une {Leur sans air fif. ^.^ivs soleil.
Certes, menx eût valu xi^o^rir ^ue de vivre d'une telle vie. — Suzanne peoç^ au suicide. — Elle y pensa sans effroi , et même avec une sorte de soulagement, comme à un refuge assuré ou, du moins, elle ne souffrirait plus.
Dn Jour, — sans avoir rien dit k personne, — elle sortit de cbez sa tante et se dirige^, têt^ nue, du côté de la place de la Bastille — £Qe voulait en finir et elle allait à la Seiue. — Lorsq,ue Suzanne atteignit le^ boulevards, elle se trouva r^objet de l'attention universelle.
Chacun se retournaitt pour la regarder passer. — Elle marchait lentement et il n'y avait rien d'égaré dans sa déi^arche ni ds^as son regard. — Seulement, sa pftleipr était effrayante, — mais cette .pftleur étrange ajoutait .encore à sa beauté. — Suzanne avançait toujours, $ans seulement s'apercevoir dé la surprise et de l'admiration qii'elle faisait naître, -r- Elle dépassa bientôt la place de la Bastille, — elle longea le grenier d abondance et, epfin, elle atteignit les bords de ,1a Seine.
La rive était déserte. — Suzanne s'arrêta pendant un instant — Derrière elle, à une distance d'une cinquantaine de pas , — marchait un jeune homme qui Ifi suivait depuis le moment où elle était arrivée sur le boulevard. — ]Le temps d'arrêt de Suzanne ne di^rft guère plus d'une seconde. — Sa régplulion était irrévocable. — Elle continua de marcher, — elle arriva 5ur ie ItQrd du tal^s qui dopunait la ri^ièr^?, qt filqrs,—