UN FILS DB FÀIIIUB
— Eh bien! dînons ensemble... ToHt en dînant, nous causerons...
— Impossible.
— Pourquoi?
— J'ai pour six heures une invitation à laquelle je liens à ne pas manquer...
— Alors remettons à ce soir on à demain ce qae vous avez à me dire...
— Non pas... Je désire vivement causer avec Vous sur-le-champ...
•^ Dans ce casj — fit René, -:- je parie qu'il s'agit de choses désagréables.
— Qui vous fait supposer cela?..
— Eh ! mon Dieu, je suppose cela tout bQonenieBt parce que je sais dans mon mauvais jour... dans un de ces jours où tout tourne mal... ou il ne peut se rencontrer sur notre chemin que des circonstances désagréables. ••— Voyons, est-ce que je me trompe?..
— Cela dépend.
— De quoi?..
— Du plus ou moms de réalité de certains bruits qui sont parvenus jusqu'à moi. ..
— Ah! il s'agit de certains bruits?
— Oui.
— Relatifs à moi, bien entendu?
— Naturellement.
— Et; fâcheux ?
— Plus que fâcheux, car, s'ils avaient mi fonde* ment sérieux, ce que je ne crois pas, je vous jore, ils seraient presque déshonorants !..
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— Oh ! . ob 1 . . — s'écria René, — c'est donc bien grave?..
— Oui, très-grave, — répéta Maxime
— Et , voyons , que disent - ils , ces méchants bruits?
— Ils prétendent d'abord, — et remarquez bien qu'en répétant cela'je ne suis qu'un écho, — ils prétendent que vous êtes l'amant de ^ comtesse de Croï...
René eut aux lèvres un sourire d'indicible fatuité.
— Éh bien ! — fit-il ensuite, — madame de Croï est, certes, une des plus jolies femmes de Paris, et je ne suppose pas que vous trouviez un déshonneur quelconque à être son amant...
Maxime attacha sur monsieur de Saveuay un regard profond dont le jeune homme ne put soutenir réelat et la fixité clairvoyante.
Il détourna la tôte et il demanda : -
— Après?
— On ajoute, — poursuivit Maxime, — que vous allez partout, racontant à qui veut les entendre les détails de votre liaison, et qu'aux incrédules vous montrez un gage d'amour, un bracelet que portait la comtesse à votre premier rendez- vous, bracelet qu'en effet plus de cent personnes savent lui avoir appartenu...
René avait détourné la tête et baissé les yeux. — Cependant il sentait toujours peser sur son front le regard investigateur de Maxime. — Il rougissait et pâlissait tour à tour, et il s'efforçait, mais en vain, de conserver une apparence calme.
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— Après? — dit-ii pour la seconde fois.
— Quoi ! — s'écria Maxime, -— n'est-ce donc point assez?
— l'attends les accnsatlons déshonorantes !.. Maxime tressaillit.
— René, — fit-il d'qne voix grave, — savez-vous bien que votre attitude me ferait presque croire que tout ce qu'on dit est vrai...
— Et quand cela serait?
— «lomraent !.. — demanda vivement M. de Bracy, — vous ne comprenez donc pas la honte qu'on vous jette au visage?
— Non, je l'avoue.
Maxime saisit le bras du jeune homme.
— René, — lui dit-il, — avec moi, soyez franc, êtes-vous, oui ou non, l'amant de madame de Groï?
— Mais... — fit Béné.
— Une réponse... — interrompit Maxime, — une réponse, je vous en supplie.
René hésita d'abord. — Mais, soudain, il parut se décider, car il releva la tète, il regarda Maxime bien en face, et il répondit :
— Eh bien! oui.
Une expression de tristesse pins profonde encore se peignit sur le visage de M. de Bracy.
— Ah! pauvre femme I — murmura-t-il d'une voix entrecoupée, — pauvre femme I
— Pourquoi la plaignez-vous? —, demanda René.
— Pourquoi je la plains !.. — s'écria M. de Bracy.
— Oui.
Un éclair brilla dans le regard de Maxime. Mais cet
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éclair s'éteîgut aassitôt, et le comte reprit d'ane voix profondément triste, mais calme :
— René, mon pauvre ami, j'aime mieux croire que vous êtes un enfant à tète légère, un étourdi capable et presque fou qui ne comprend point le mal dpnt il est la cause, j'aime mieux croire cela que de supposer que vous êtes un lâcbe.
— Un lâche! — répéta René avec un tressaillement nerveux, — un lâche !.. Songez-vous bieu au mot que vous venez d'employer là, monsieur le comte?
— Ce mot exprime toute ma pensée, — répondit Maxime d'une voix lente et d'un ton grave.
— Ainsi, vous ne le retirez pas?
— Non.
— ' Et vous me l'appliquez?
— Oui, certes, si vous agissez de façon à le méri* ter.
— Et qui sera mon juge?
— Moi.
— Et de quel droit prétendez- vous me juger?
— De quel droit, René?., vous me demandez de quel droit?
— Je vous le demande, monsieur le comte!
— Eh bien! du droit de mon âge et de mon expérience, — du droit de mon front qui se dégarnit, de mes cheveux qu^ grisonnent, — du droit de rhomme qui a commis de grandes fautes et qui les a durement expiées, — du droit de l'homme qui vous avait pris sous son patronage et qui s'était efforcé de guider vos premiers pas dans l'enfer de Paris... — du droit surtout, René, et celui-là, je croyais que vous ne le oen-
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testeriez jamais... — du droit de l'affection paternelle que je vous avais vouée et qui me faisait vous regarder comme mon enfant.
Tandis que M. de Braey prononçait ces dernières paroles, il était facile de comprendre, au léger tressaillement de sa voix, qu'une vive émotion venait de s'emparer de lui. — René fut presque touché de cette émotion visible et il renonça aux idées batailleuses qui, pendant un instant» étaient venues l'assaillir. — Il baissa la tête et garda le silence.
— Vous me reprochiez, ce me semble, d'avoir tout à l'heure employé le mot lâche, — poursuivit Maxime, — ce mot, je ne vous l'appliquais point, René, et voici ce que je voulais dire :
• L'homme qui, soit à force d'amour, soit à force de rouerie, s'est rendu l'amant d'une femme dont la position est considérable, — dont la vie, jusque-là, était pure, — dont l'avenir peut être compromis et rtionneur perdu pour un soupçon, pour un mot indiscret, — cet hemioe doit enfermer le secret de sa maîtresse au plus profond de son eosor, comme en une tombe triptement murée, et plutôt mourir que ie trahir.
» S'il agit autrement, s'il hvre son secret, s'il fait bon marché de l'honneor de celle qui, pour lui seul, a compromis cet honneur, — obi alors, cet homme est un lâche, et ce n'est pas moi seul qui le juge et qui le coudamue, ce sont tous ceux dont Tâme est droite et franche et qui, dans leur poitrine, sentent battre un cœur loyal. — Oui, cet homme est un lâche, René, — presque aussi lâche que celui qui calomnierait une femme! — Et demande^-vou& à vous-même de quel
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mépris profond, immense, infini et mille fors mérité, vous écraseriez ce dernier!
M. de Savenay, le front courbé et le visage rouge de honte, se sentait comme foudroyé. — Une lueur implacable lui révélait en ce moment toute l'infamie de sa conduire. — Il rougissait de lui-même, mais chose étrange, à cette confusion passagère ne se mêlaient ni un remords ni le désir de revenir sur ses pas, de quitter cette vie fangeuse et criminelle, de réparer le mal déjà fait.
L'orgueil de René souffrait une cruelle humiliation, voilà tout. — Son cœur et son esprit ne s'ouvraient point au repentir.
Il y eut un instant de silence entre les deux interlocuteurs. — M. de Bracy rompit ce silence eu disant :
— Enfin, mon enfant, vous êtes. moins coupable, n'est-ce pas, que les bruits qui sont arrivés jusqu'à moi u'(«nt dii me le faire supposer?
» Dites-moi donc avec franchise quelle est l'exacte limite de vos torts, — je tiens à savoir la vérité tout entière, car il m'en coûterait trop de me voir forcé de vous retirer mon estime.
— Merci, monsieur le comte, répondit René avec une hypocrisie pleine d'astuce, — merci! vous m'avez bien jngé.
9 Mes torts (car, malheureusement je ne puis nier que j'en aie) consistent en quelques paroles imprudentes, dites avec une légèreté coupable, et dont j'étais bien loin de calculer la portée dangereuse. — La méchanceté, vous ne l'ignorez pas, sait se faire une