UN PIL8 DB FAHILLI
— Ainsi, je ne me trompais pas ?
— Non, certes I
--• Eh I bien, encore une fois, qu'y a-t-il ? -;- Il y a que ce monsieur est une canaille.
— Lui!.. Rénél..
— Je maintiens le mot, — une franche canaille.
— Mais, qu'a-t-il fait î .
— Tu ne sais donc rien?
— Rien absolument,
— Eh bien 1 ce jeune drôle est l'amant d'une femme da monde;
— C'est permis, cela.
— Sans doute, mais attends.
—•'J'écoule.
— Cette femme était du très-petit nombre de celles sar qui la médisance n'a point su mordre jusqu'à ce jour et que la calomnie elle-même épargnait, tant leur vie semble pure et sainte, transparente et immaculée.
— Quelle est cette femme?
Monsieur d'Audival ne répondit point à cette question et poursuivit :
— Or, sais-tu comment ce monsieur trouve moyen de reconnaître l'énormité du sacrifice dont il est l'objet, — le dévouement d'une femme qui hasarde poiir lui son honneur, son bonheur, son repos, son avenir? — le sais-tu? — le devines-tu?..
— Ma foi, non, — répondit Chazelles.
— Eh bien ! je vais te le dire.
Et monsieur d'Audival mit son ami au fait de toutes les circonstances que nous avons entendu. Maxime de
Bracy reprocher à Réoé d'un fiaçon sévère et si juste.
— Ma foi, — fit Chazelles quand U oui entendu ce récit, — tu as bien raisoa, c'^t uae eaiiaiUe I
, — Ajoute à cela, *— coati&ua mcAsieiu* d'Audival, — que jai une raison toute particuli^ ^. lui en vouloir !..
— Laquelle?
— Cest que la jeune fen|ime dont U Vanit est une des amies les plus intimes de m^ $mf i 6t qii*eR présentant monsieur de Savei^y à eeUe dernière, je u*ai pas peu contribué, malheureusement, à rendre |K>ssible la séduction dont nous voyons aiyourd'hiû le(S déplorables résultats I
— Ibie amie intime de ta sœur? — répéta Cba3;eUes.
— Mon Dieu, oui,
— Est-ce que ce serait?..
Chazelles s'arrêta.
— Devines-tu? — demanda naonsieur d'Audival.
— Peut-être, mais, en vérité, je n'ose prononcer le nom qui vient k mes lèvres,
— Dis toujours.
— Eh bien ! serait-ce?.. — Mais, pon, ce n'e^pas possible I
— Enfin, parle.
— La comtesse de Groï î
— Elle-même.
— Elle !. . cet ange de eandeur et de pureté I
— Hélas I
— Elle qu'on croyait inattaquable et «fu'on croyait inattaquée !
— ^On le croyait, et on se trompait.
— Hais elle wâotaM sea ttiBri !
— ï\ paratt qae non.
— C'était un ména^ de tourtereaux !
— Eli 1 sans doute!.. — l'événement me surprend autant que toi, mais il est kieontestabte i
-— Ce pauvre Croîl.. un )iomme chamsAt et qui vaut dix fois ce petit René !
— Dix fois f .. cent fois !.. — Moi, je Taîme et je le plains, ce pauvre comte !.. li a dans Tespril et dans la tournure je ne S9is quoi de chevaleresque qui tranche vigoureusenaent à eôlé de nous autres, pauvres dis de famiile usés, blasés, racornis, — tristes médaflles à demi effacées par te frottement et ne conservant nulle empreinte franche et forte !
— Sait'îi qu^qiie chose?
— Non.
— Ah I tant mieux I
— Oui, tant mieux!.. Mais il ne faut qu'une étinceiie poin* faire jaillir la lueur, et alors...
— Oh ! alors, ce serait terrible, n'est-ce pas ?
— Je le crois..»
M. d'Audi val n'avait pas achevé de prononcer ces dernières paroles, quand la porte du fumoir s'ouvrit de nouveau et quand M. de Croî entra.
La pâleur du comte était efiVayante. — Son visage bouleversé offrait une'telle expression de douleur, qu'on ne pouvait le regarder sans se sentir tout aussitôt ému et attendri.
Les deux amis n'eurent pas plutét aperçu le comte, qu'ils' échangèrent un rapide coup d*œil.
Ce simi^e regard disait c virement :
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— Il sait tout!.. — Qtie va-t-^il se passer?,.
Henry de Cpoï vint droit aux jeunes gens. — Ils firent trois ou quatre pas au-devant de lui et lui serrèrent affectueusement les deux mains. — Mais ni Ton ni l'autre ne parla. — Q'auraient-ils pu dire, en effet, et par quelle phrase banale entamer un entretien qui devait être grave, ils le devinaient instinctivement.
— Messieurs, — dit Henry au bout d'un instant et d'une voix visiblement agitée : — Messieurs, je vous cherchais.
A cela, il n'y avait rien à répondre. — Henry poursuivit :
— Vous êtes tous les deux pour moi des amis, de vrais et bons amis...
— Certes ! — s'écrièrent les jeunes gens.
— Et je puis compter sur vous, n'est-ce pas?
— Quelle que soit la chose que vous ayez à nous demander, cher Henry, — répondit M. d'Audival, — vous pouvez compter sur nous, entièrement, absolument.
— Merci... — murmura M. de Croï. - - Venez donc. . .
-Oùî
— Dans le salon voisin.
— Qu'allez-vous faire î
— Vous le verrez.
— Ne pouvez-vous nous dire î. .
— Ritn. — Venez...
Il était difficile d'interroger plus longtemps. Henry avait déjà fait quelques pas vers la porte.— MM. de Chazelles et d'Audival le suivirent. — Le,
on FILS DE FAM.LLB. 263
grand salon dans lequel ils entrèrcnl était plein de monde. — René, faisant le quatrième à une table de wisth, se trouvait placé précisément en face de la porte.
Au moment où cette porte s'ouvrait, le jeune homme leva les yeux par hasard. — Il aperçut Henri et ses deux compagnons.
Sans doute il lui fut donné. de lire, comme en un livre ouvert, ce qui était écrit sur la physionomie du .mari de Berthe. — Sans doute aussi cette physionomie répouvanta, car il devint pâle comme un linceuii. — Plus pâle que Henry lui-même. — Une sorte de tremblemenc nerveux s'empara de la main qui tenait ses caries, — et ses cartes tombèrent sur la table.
Les partenaires de René remarquèrent à l'instant même le trouble subit du jeune homme et se retournèrent pour en saisir la cause. — Cette cause n'était apparemment pas un mystère pour pftrsonne , car toutes les conversations particulières se trouvèrent interrompues comme par enchantement et il se fit dans le salon un grand silence.
— Monsieur de Savenay, — dit Henry d'une voix haute et redevenue ferme, — monsieur de Savenay, j'ai à vous parler...
— A moi, monsieur le comte?.. — balbutia René dont uQe rougeur ardente remplaça la pâleur livide.
— Oui, Monsieur, à vous.
— Je suis à vos ordres, et si vous voulez que nous sortions ensemble ou que nous passions dans une autre pièce...
— Non, Monsieur, —interrompit Henry,— je veux
264 LES TIYEORS It PARIS.
VOUS parler dans ce salon ; je veux (foe tous ces Messieurs entendent ce que j*ai à vous dire.
— Monsieur le comte... — commença René d^uue voix presque suppliante.
Henry lui imposa silence d*un geste impérieux, et ^ reprit avec énergie :
— Je veux que tout le monde sache ce que vous êtes. — Je veux, puisque Toutrage a été public, que ta réparation ne la soit pas moins.
— Hais, — hasarda René, — j'ignore ce que signifient vos paroles et quel est cet outrage auquel vous faites allusion.
— Ah î vous fignorez !..
— Sans doute...
— Eh bien I je vais vous rapprendre... ^^ Monsieur de Savenay, je vous ai ouvert ma maison e( mon cœur, — je vous ai appelé mon ami, —'j'ai serré votre main dans la mienne comme j'aurais fait de celle de mon frëfe... — Vous avez payé par la plus Iftche de toutes les trahisons ma confiance et mon affection. .. Vous avez tenté de séduire ma femme, et comme elle vous repoussait honteusement, vous avez voulu la déshoriorer par le mensonge et la calomnie.
— Monsieur !. . — s'écria René.
,— Oui, — reprit* Henry d'une voix éclatante. — vous avez calomnié... — Madame la comtesse de Croï est votre mattresse, dites-voust.. Vous en avez menti!..
Et le comte fit deux pas vers René.
-— Monsieur!.. — répéta ce dernier en reculant,-- Monsieur!..
— Vous œ mériteriez qu*an dédaigneux mépris,-continaa Henry en s*avançant toujours ; — mais votre bave a jailli sur un nom trop pur et qui m*est trop clier pour que je contienne ma colère, et voici comment cm châtie les misérable^ de votre espèce.. .
Et, tout en parlant ainsi, Henry, qui touchait presque à nionsieur de Saveiiay, leva la main droite et la laissa retomber sur la joue du jeune bemme qui ne s*attendait point à cette agression.
Le choc fut violent.
Les doigts de monsieur de Crei s'imprimèrent comme aatant de sillons livides sur le vi&age de René.
Celui-ci poussa un cri rauque, arraché tout à la fois par la rage et par la douleur. — Ses jarrets se ployèrent sous lui comme ceux de jaguar en furie et il fit un bend pour s*élancer sur monsieur de €roï. — Sans aucun doute une lutte corps à corps était au moment de s'engager entre ces deux hommes, et de cette lutte allait résulter uii nouveau et déplorable scandale, -r- Mais, heureusement, deux ou trois j)ersonne8 présentes eurent le temps d'intervenir. — Elles se précipitèrent entre René écumant de fureur et Henry redevenu calme, et les empêchèrent de se rapprocher.
Monsieur de Savenay se débattait en vociférant entre les bras de ceux qui le retenaient et , dans ses paroles inintelligibles et incohérentes, revenaient des injures et le nom de Henry.
— Messieurs, — dit le comte de Croï, — je vous demande pardon d'avoir involontairement provoqué
* cette honteuse scène. — J'aurais dû aie contenir, — la force m'a manqué, — peut-être la grandeur de l'ou-