LES VTB0R5 OB PARIS
trage que j*ai dû subir me vaudra-t-ellè votre iuduigence?..
Puis il ajouta en se tournant du côté de René :
— Messieurs d*Âudiva} et de Chazelies nie font rhonneur de se mettre à ma disposition .. — ils rentrent avec moi, — chez moi. — Quiconque viendrait les y demander aurait donc la certitude de les trouver jusqu'à une heure du matin.. .
— Ah! — s'écria René, — soyez tranquille, comte de Crol, ils n'attendront pas si longtemps !
— Tant mieux, répondit Henry.
Et il fit quelques pas pour sortir, suivi de ses deux témoins.
Monsieur de Savenay reprit avec un ricannement infernal :
*— Et tout cela n'empêche pas que votre femme soit ma maîtresse... — entendez- vous, monsieur de Croï. .
Un murmure d'indignation s'éleva de toutes parts et couvrit ces paroles. — Cependant Henry les avait entendues. — Il s'arrêta et revint sur ses pas.
— Monsieur, — dit-il à René avec sang-froid, — il est heureux pour vous que je n'aie pas un pistolet dans ma poche...
— Bah !.. et pourquoi donc?..
— Parce que je vous casserais la tête à l'instaut mêmel..
— En vérité!..
— Oui, Monsieur, — comme on tue un chien enragé, et sans plus de remords...
— Diable! diable !
L — Mais ce n'est qu'une partie remise, et, au lieu de
ON PtLS bE FAMILLE. 267
voQS taer ce soir, je vous tuerai demain matin. .
— Nous verrons.
— Oui, Monsieur, vous verrez...
£t, cette fois, Henry quitta les salons du club. ,
— Ah ça I mais, — s'éci^ia René, — c'est un vrai tranche-montagne doublé d*un portefaix que ce comte de Croïl. . — Le diable m'emporte si je me faisais de lui une pareille idée!.. Et vous, Messieurs?..
Réué regarda autour de lui, attendant la réponse à cette question.
Personne ne répondit.
Certes, tous les jeunes gens qui se trouvaient là étaient des gaillards excessivement peu timorés et de mœurs plus que faciles, et cependant la conduite de René ne trouvait parmi eux que des juges sévères. — René comprit cette muette improbation, et il lui sembla qu'il recevait un nouveau soufflet.
Mais il ne pouvait provoquer le club en masse.
Force lui fut donc de prendre son parti de cet outrage collectif. — Il dévora sa rage impuissante et il sortit à son tour.
Au moment où il mit le pied sur l'asphalte du boulevard, il était en piroie à une exaltation furibonde qui le rendait à moitié fou. — Cette exaltation se calma au bout de quelques secondes. — René se dit que la chose essentielle, en ce moment; était de trouver au plus vite des témoins et de les envoyer à ceux de monsieur de Croï. — Machinalement il se dirigea vers le logis de Maxime, qui demeurait, on s'en souvient, dans l'une des plus belles maisons de la rue Taitbout. — Le concierge interrogé répondit que monsieur de
268 LIS VlVfilISS »B fARIS.
Braey était seHi depuis longtemps. «^Réné se souTînt alors de sa coaversatioii sur le boulevard avec Maxime, ^—conversation que dans le désordre momentané de ^son esprit il av^it oubliée complètement.
Il désespéra de rencontrer le comte ce soir mémo, et, tout en regagnant le t)oulevard, il se demandait à qui il ponrrait s'adresser dans cette circonstance urgente. — Le cas était embarrassant: — René ne se dissimulait point que les sept huitièmes au moins des membres du club, sinon tous, lui refaseraêent leof concours. — Cette circonstance rexaspérait. — En serait-il donc réduit à se présenter sur ie terrain sans témoins, et à emprunter un de ceox de son adveradversaire ? — Et, dans ce cas, qui se chargerait de régler l'heure, le lieu, et les conditions du combat!..
Le hasard vint au secours de René.
Comme il arrivait à la hauteur du passage de 1*0péra, il heurta presque Maxime qui venait en sens inverse. •
Ah ! — fit monsieur de Bracy, — c'est vous...
— Oui, cher comte... — répondit René en saisissant le bras de Maxime.
— Comme vous voilà pâle !.. — fit ce dernier en le regardant.
— Le suis-je, en effet?.. — Eh bien! ce n'est pas sans motif!..
— Y a-t-il donc du nouveau ?..
. — Oui, — beaucoup.
— Qu'est-ce que c'est?
— J'attends de vous un service.
— Lequel?
— Soyez Tun de mes téoMÛis.
— Vous vous battez î
— Oui.
— Quand ?
— Demain»
— Gontpe qui î
— Contre le najrî.
— Monsieur de Croï?..
— Oui.
— Il vous a provoqué?..
— Il a fait plus.
— Quoi donc?
— It m'a souffleté !.. — répéta René en serrant les poings.
— Et où cela?
— Au club.
— Diable I
— Devant vingt-cinq personnes...
— Milheureux enfant !..
— Vous me plaignez?..
—.De toute mon âme... mais vous l'aviez bien mérité!..
— Quoi ! . , vous aussi ?. .
— Vous savez ce que je pense... — depuis deux ou trois heures que je ne vous ai vu, mes convictions i)*ontpas changé...
— Enfin, il ne s'agit pas de vos convictions, — il s*agit de ma situation... — elle est difficile, je vous le jure!..
— Vous me demandez d*etre votre témoin ?..
— Oui. — AccepUz-vous?
270 LBS T1TBDB8 DB PARIS.
— Je vous le dirai toulà l'heure... — quels sont J ceux du comte de Croï ?
» Messieurs de Chazelles et d*Audival.
— Où sont-ils en ce moment ?
— Chez le comte, — ils attendront jusqu'à une heure du matin. — Il est onze heures, --- ainsi que vous le voyez, le temps presse, acceptez-vous?..
— Il le faut bien I. — je ne puis vous laisser dans la position où vous vous trouvez... — j'accepte donc... mais...
— Mais, quoi?
— A une condition, — fit Maxime.
Les témoins.
— Une condition... — répéta René, — laquelle?.. — parlez... vitel..
— C'est que vous m'autoriserez, même vis-à-vis de votre adversaire et de ses témoins, à dire librement ma façon de penser au sujet de tout ceci. .
— Comment Tentendez-vous?
— C'est bien simple. — Un témoin doit toujours être, ou du moins sembler convaincu du bon droit de ccliji qu'il représente. — Or, moi, je ne le cache pas, je vous donne tous les torts et je blâme énergiquement votre conduite... — Je veux donc conserver le droit de bien poser que, si je suis témoin, c'est uniquement pour ne pas vous abandonner, et non point parce qu'une symphatie quelconque me pousse à vous soutenir... — Dans ces termes-là, voulez-vous de moi ?..
Pendant une seconde René hésita. — Mais il réflé-
flî us VITBDRS DE PARIS.
dût que, pesl- être, s'il refasaît Toffre de Maxime, il ne troaTerait personne. — Aussi répondit-il :
— Si blessantes que soieat vos restrictions, j'accepte.
— Bien, — ^ «ille comte, — avez-vons un second témoin?
— Non.
— SaTcz-TOtts où le prendre?
— Pas davantage.
— Eh bien I passons chez Percival...
— Acceptera-t'il?
— Oui. — C'est un garçon insignifiant, mais loyal; — fl ne jure que par moi et fera ce que je lui dirai de faire...
— U demenre, je crois, me de Piwenee?
— Oui, — tout près de chez Camélia, voire ancienne maîtresse.
— Camélia !.. — pensa René, c'est elle qw m'a mené où j'ensuis!..
Puis, tout haut, il ajonta : *
— Allons!.,
— A pfopos, ^- reprit Maxime, «-* puisque vouti avez reço un soufflet, sans provocation directe et immédiate de vot«6 part, il esi probable que vous serez regardé comme Tinsnlté. . .
— Que m'importe?
— Ah ! pardon, — â importe beaneou|^!
— En quoi?
En ceci que, si ce que je prévois arrive, vons
fturez le choix des armes...
--. J'y tiens peu.
— Enfin, il faut qae les choses se fassent r^oUèrement.
— Soil.
— Que choîsissez-voos, Yipéê ou ^pistolet?..
— Cela m*est, je vous l'affirme, tout à fék indi«*.
rent...
— Gomment tirez-Yous le pistolet î
— Assez bien.
— Et répée?
— Passablement.
— C'est juste, — nous avons tiré une fois ensemble et vous êtes d'une jolie force, ~ enfin, que décidezvous!..
— Rien.
— Comment?
— Je m'en rapporte à vous, — ce que vous ferez sera bien fait...
— Alors je choitiirai l'épée. — Les blessures sont moins dangereuses et je souhaite de toute mon âme que, d'un côté eomme de l'autre, h combat ne soit pas mortel...
Réfïé eut aux lèvre* ui^ manvails sourire. — H porta la main à sa joue, comme si la douleur provenant dtr soufflet de Henry s'y faisait encore sentir. — Cepen- (laut il répondit :
— Va pour l'épée.
Et, à part, il murmura :
— Une pointe tue aussi bien qu'une balle...
— Nous voici devant la porte de Percival, — dit Maxime de Bracy,
René s'arrêta.
274 IMS VIVBOU Dl PABIS.
— Ne jnontez-voas pas avec moi? — demanda le comte.
— A quoi bon ?
— C'est jaste, •— les explications que j*ai à donner sont peu honorables poar vous... — autant vaut que vous ne soyez pas là pendant que je les donnerai...
René réprima de son mieux un mouvement de colère. — Maxime reprit :
— Percivalet moi, nous allons aller, sans perdre un instant, rue Tronchet... — où vous retrouveronsnous?
— Où vous voudrez...
— Eb bien! chez vous...
— C'est convenu et je vais vous y attendre... Maxime entra dans la maison et René prit le chemin de la rue Saint-Lazare.
Dans son antichambre, il trouva Larose.
— Comment, drôle, — lui dit-il, vous n'êtes pas encore parti!..
— Monsieur le baron a bien ^ouln me donner jusqu'à demain matin... — or, jusqu'au moment de mon départ, je me considère C(Hnme à ses ordres et je dois faire mon service...
— C'est bien. — Monsieur de Bracy et un autre de mes amis viendront me demander tout à l'heure...
— Faudra-t-il répondre que monsieur le baron est sorti?..
— Non, j'y suis pour ces messieurs. — Vous les ferez entrer sur-le-champ an salon ; — allumez les bougies des candélabres...
Larose s'inclina el René rentra dans sa chambre.
UN nu W FAMILLB. 275
Il était environ minait et demi quand on sonna à la porte de l'appartement. — C'étaient Maxime et monsieur de Percival — Larose les introduisit aussitôt et il alla prévenir son mattre.
— Eh bieni Messieurs, — demanda René en re* joignant au salon les deux visiteurs.
— Eh bien ! — répondit Maxime, nous venons de la rue Troncbet.
— Qu'avez-vous fait?..
— Ce que nous avions à faire, — tout est décidé...
— Le jour? — le lieu ? — l'heure et l'arme î
— Oui
— Le jour?
— Demain -* on plutôt ce matin, car il est minuit passé.
— Le lieu?
— Le bois de Yinceunes.
— L'heure?
— Sept heures précises. •
— L'arme?
— L'épée.
— A merveille, Messieurs, — je vous remercie mille fois, et je vous prie de croire que, sur le terrain, vous n'aurez point à rougir de moi...
— Oh! — fit Maxime, je sais bien que ce n'est pas . la bravoure qui vous manque...
— Vous en convenez ?
— Certes!
— Enfin, c'est quelque chose.
— Ce n'est pas assez I — qui est-ce qui n'est pas
%7% LBft ^VBBRft DB PAIU&.
bravd?.. — • un gentilhomme lâche dQ¥«nt une épée, a toiyoars été et eèr^toqHwrs, ^âc^ au ciel, luie bon* teaseexc^tîon!..
— Me prendrez-vous ici, Messieurs? — demaodn René, — où irons-ûoas chacun de notre c6té au rendez-vous commun î
— Percival est. moa proche voisin, — • répondit Maxime, — je le mènerai dans mon coupé, — aUez-y dans le vôtre.
— C'est cela, — pourvu que noua soyons tous sur le terrain à sept heures et demie, cela suffira.
— Parfaiteinent.
— Qui^se charge des épées ?
— Moi. — J'en aurai deux paires. — * B est probable que messieurs é^Cbazeltes et (FAudIral en porteront de leur côté, — on n*aura donc que rembarrai du choix... — Maxime qui était assis, s# leva, — monsieur de Percival imita cet exemple.
— Vous partez? — fit René.
• — Mais, — dit Maxime, — il se ftdt tard, et nous aurons à nous lever de très -bonne heure.
— Bonsoir donc. Messieurs, et merci.
-i- Bonsoir, — murmura Maxime, — couchez-vous et dormez... si votre conscience vous permet de dormir.. .
Puis, tout haut :
— Il n'y a pas à s'inquiétçr d'un chirurgien, — ces messieurs amènent le leur...
Tandis que les témoins de René se rapproebaîent de la porte du salon, quelqu'un, placé dans Faolîcham*
UN niS Db FAMILLE. 277
bre, s'en éloignait vivement. — Ce quelqu'un c'était Larose.
L'honnête domestique, l'oreille collée contre le trou de la serrure, avait écouté avec une profonde attention 'oute la conversation précédente. — Maintenant il se frottait joyeusement les mains, comme un homme encLanlé de ce qu'il vient d'apprendre
Maxime et M. de Percival sortirent. — René se mit an lit. — Mais il ne dorinit pas. — Si muette qu'elle eut été jusqu'alors, sa conscience parlait cependant.
Valet eoBfédM.
Nous avons laissé, à la fiu du dernier chapitre, Larose, le valet congédié de René de Savenay, en train de se frotter les mains après avoir entendu, à travers le trou de la serrure, la conversation de son ex-maître avec Maxime de Bracy et M. de Percival.
D*où provenait cette joie intempestive?
Eh! mon Dieu, tout simplement de ce que Larose, fort mécontent d*étre renvoyé, espérait que Béué, le lendemain matin, recevrait un bon petit coup d'épée au travers du corps.
Ce Coup d*épée vengerait Larose des mauvais procédés du baron
— Au bois de Vincennes. — demain matin, —à sept heures et demie, — se disait-il. — C'est bon!... j'y serai!.. — J'aurai le plaisir de le voir embro<'.hé. tout frétillant comme un lapin ou comme une alouette! Et je rirai ! .. et je rirai !..
UN FILS OB FAMIIiLB. 279
Et le bon ap6tre se frottait les mains de pins belle avec jun redoublement d*hilarité.
— Le ciel me Tenge!.. — ajoutait-il. — C'est nue bonne leçon pour ce petit baron qui a le mauvais goût de ne point savoir apprécier un valet comme moi! .. un valet modèle !.. actif !.. intelligent!., zélé!., un valet classique ! un valet littéraire!..
— Ce monologue achevé, Larose posa sur le coin de Toreille son chapeau galonné, boutonna sa redingote et sortit de l'appartement dont il mit la clef dans sa poche.
Cet héritier des Scapin et des Masearille était du dernier bien avec une jeune Marton du voisinage, et il allait la trouver.
— Gordon! s'il vous platt?.. — cria-t-ilen passant devant la loge du concierge.
La porte s'ouvrit. — Larose se trouva dans la rue.
Un homme, debout et immobile, s'adossait à la muraille tout auprès de la porte. — Larose le vit du coin de l'œil.
— Diable!.. — se dil-il, — serait-ce un voleur?.. — - Prenons garde!
Et comme l'homme était à droite, Larose tourna vivement à gauche. — En même temps le personnage inconnu sortit de son immobilité de statue et marcha vers le valet. — Larose hâta le pas. — L'homme de la muraille en fit autant de son côté. — Larose tourna la tête, afin d'essayer de voir à qui il avait affaire.
^ Je ne m'étais pas trompé, — murmura l'inconnu entre ses dents, après avoir aperçu le visage du fuyard. — Et il leva la main.
An iMat de œlte mais ae trouvait une eanne. Cette canne retomba rudeinant sur les épaules de Larose qui se mit à criei* de toute la force de ses poa-
•- As voleur!., à Tassassinl
— Taisez-TOHs! — dit l'homme d'une voix basse et impérieuse; — taisez-vous, ou je vous assomme!.. -- Larose avait le dos tourné, mais il comprit que la main de son persécuteur était levée de nouveau et que ractkHi allait suivre la menaee. — Il étouffa donc dans sa gorge un cri prêt à s'en échapper, et il murmura d'un ton suppliant :
— Monsieur le voleur, je vous en conjure, épargnez-moi ; — je n'ai sur moi que quatre livres dît sous . . je vous les offre de bon cœur.
Et, tout en parlant ainsi, il fouillait d'une main tremblante dans la poefae de son gilet.
— Eh I — fit l'inconnu, — gardez votre arg^it, je p'en ai que faire I
— Bah !.. — reprit Larose stupéfait ; — mais, alors, qu^ 70ulez-vous donc?
— Regardez-moi.
Larose fit un appel à tout son courage et se re- 'iOuma.
— Monsienr.Gabirol!.. — s'écria-t-il.
— Oui, moi, -^ moi qui vais tenir ma promesse et vous assommer séance tenante, si vous ne me répondez d^une façon prompte et surtout sincère*.
•-- Ohl monsieur Cabirol, soyez tran(|uille; — ont ce que vous voudrez que je vous lise, je vous le dirai
m FILS ms FAHILL! . 281
— Bien ! — Vous arez entendu ce qui s'est passé entre moi «t ^tre canaîtle de maître pendant que vous étiez daiis Tarmoire?
— J'ai tout entendu, et parfaitement, quoique je fuRso, je vous le jure, fort mal à mon aise.
— Après mon départ, qu*a fait et qu*a dit votre maître?
— Ce qu'il a fait et ce qu'il a dit?
— Oui.
— D'abord, il m'a ouvert l'armoire.
— Et ensuite?
— Ensuite, il m'a dit qu'il me mettait à kt porte.
— Ainsi, vous êtes renvoyé?
— Hélas !.. oui.
r— C'est bien fait.
— Je ne trouve pas. . •— commença Larose Mais,^ comme il crut voir que Gabirol fronçait le sourcil, il se hâta d'interrompre sa phrase pour ajouter :
— Oui, c'est bien fait, c'est très-bien faitl.. Certainement, je suis de votre avis.
— Vous pensez bien, — fit Cabirol, — que ce n'est pas pour vous que j'attendais à cette porte?
— Ah! vraiment!.. Eh bien! tout à l'heure j'aurais cru tout le contraire.
— Quoique, certes, vous méritiez tous les coups de bâton de la terre, je ne me serais pas dérangé pour chfttier un faquin de votre espèce.
^ Et vous auriez eu bien raison, grand Dieu !
— C'est sur votre maître que je comptais.
— Voi]^s croyiez qu'il allait sortir?
i82 LES V1VIUR8 DK PARIS.
— Non. — Je croyais qa'il allait rentrer. -^ Eh bien! vous comptiez sans votre hôte.
— Gomment cela? — Est-ce que monsieur de Savenay ne rentrera pas cette nuit?
— Il est rentré depuis une heure.
— Â minuit et demi. ^
— Mon Dieu ! ouii
^— Mais le concierge, que j*ai questionné tantôt, m*a affirmé que ce baron ne rentrait jamais avant une heure ou une heure et demie du matin.
— En effet, c'est son habitude, — mais aujourd*hui fait exception.
— Ne cherchez-vous pas à me tromper? .
— Non, je vous le jure!., et d'ailleurs, pourquoi vous tromperais-je?Un brigand de maître qui vient de me mettre à la porte!.. Vous pouvez bien l'assommer si cela vous plaît, ce n*est pas moi qui chercherai à vous en empêcher, allez !..
Cette raison parut concluante à Gabirol. Il reprit.
— Mais, enfin, pourquoi cette exception, justement ce soir?
— Ah! voilà!
— Voilà, quoi ?
— Il s*est passé bien des choses, depuis tantôt.
— Bieu des choses, dites-vous?.. -— Lesquelles?
— Le baron a récolté un duel.
— Ah! ah! — fit Gabirol, — un vrai duel? — un duel sérieux?
— Oh ! tout ce qu*il y a au monde de plus sérieux. J'espère bien qu'il y laissera sa peau.
UN FILS OB FAHlLIiB. 283
— Et avec qui se bat*ilT
— Avec son ami intime, le comte de Groi
— Que lui a?ait-il fait î
— Dame! il paraît qu'il lui a pris sa femme, et le mari, qui ne veut pas être comme le bonhomme des contes de La Fontaine... cocu et content , se fâche et désire jouer des épées.
— Ah. çàl mais, — s*écria Cabirol, — il lui faut donc toutes les femmes, à cette petite canaille-là !
— A ce qu'il paraît.
— A quand le duel?
— A demain matin.
— A quelle heure?
— Sept heures et demie.
— Oùî
— A l'entrée du bois de Viucennes.
— Et vous êtes certain de l'exactitude de tous ces renseignements?
— Pardieul.. je les tiens de première main. ^ Pendant que les témoins de mon maître lui rendaient compte de ce qu'ils veuaieut de régler avec ceux de monsieur de (Irol, j'écoutais.
— Votre maître ira-t-il seul au rendez-vous?
— Oui, dans son coupé ; — - ses témoins vont dans le leur.
— C'est bien, — dit alors Cabirol ; — vous êtes un gueux, mon garçon, mais, si vous m'avez dit la vérité, je vous laisserai tranquille. — Si, au contraire, vous m'avez menti, je saurai bien vous rattraper; et, méfiez-vous, j'ai le bras long et la poigne solide.
*^84 LBg VIVffuM OB PAKIS.
— Encore une fois, j'ai dit f e)Ciabt<} véfUé, je vous le jure sarrhonneurl
— Sur l'honueur!.. — répéta Gabirol en toisant Laroï^e de la tèie aux pieds avec an air de suprêmel mépris, — s«r l'honneur!., afe! de par te diable! voilà \m serment qui me fassure!
Larose so remit à trembler. -— Oabirol s'aperçut de cette terreur renaissante.
— Je n'ai plus besoin de vous, — dlMl, -*- fidiez le camp si vous voulez.
Larose ne se le fit pas répéter deux im. —Trop heureux d'en être quitte à si bon marcbé, il salua respectueusement Cabirol et s'éloigua de toute sa vitesse en se disant à lui-même :
— Je parierais, qu'outre le pejtit coup d'épée, 11 y aura quelque chose... — Allons, ce sera curieux!., et complet!., et corsé !.. — Enfin, j'y serai et nous verrons bien!..
XYll
La TClllCc de» «mMi*
Abandonnons pour un instant Cabirol, l'honnête et loyal garçon , — Larose , le valet classique , — enfin René de Savenay, le viveur, — et rejoignons un de nos personnages qui nous est infiniment plus sympathique que ces deux derniers.
Nous voulons parler du comte Henry de Ooî.
Transportons-neus donc à l'appartement de la rue de Tronchet, et pénétrons dans la chambre à coucher da comte.
ISous sav«a& déjà que monsieur de Groï était rentré cbez lui, ecccn^agné de messieurs de Chazelks et d'Audival. — Au b^ut d'une heure d'attente, environ, les témoins de René étaient arrivés, et nous savons dé^à de qiMlle façon avaient été réglés les détails de la reacont^e ^i devait avoir lioQ quelquies heu? es plus ivd. — Aussitôt après le départ de ees mesaieur», Beof y soQQa son valet de chambre.
— André, — lui dit-il, — envoyez-moi la femme de chambre de madame la comtesse.
An bout de deux minutes, la soubrette que nous connaissons de longue date arrivait auprès de Henry.
— Cette fine mouche se sentait on ne peut plus intriguée d'être appelée chez le comte & pareille heure.
— Mon enfant, — lui demanda Henry, — est-ce que madame est couchée?
— Non, Monsieur, -— répondit la jeune fille.
— Où est-elle ?
— Dans sa chambre.
— Que fait-elle?
— Je crois qu'elle attend.
— Qui donc?
— Que monsieur le comte aille la trouver.
— Vous a-t-elle dit cela ?
— Non, Monsieur, mais j'ai cru le comprendre, à la façon dont madame la comtesse a refusé de se déshabiller il y a une heure.
— Eh ! j)ieu, mou enfant, allez trouver votre maîtresse de ma part...
— Oui, Monsieur.
— Vous lui direz que je suis extrêmement fatigué,
— souffi*ant même, — que je vais me mettre au lit surle-champ et que je n'aurai pas le plaisir de la voir avant demain matin.
— ' En eftet, — murmura la camériste, un peu surprise d'être chargée d'une semblable mission, — en effet, monsieur le comte est bien pâle I
— Ce ne sera rien, mon enfant, — un peu de fatigue
un nu DE FAHILLB. 287
Yoilà tout... ne dites même pas à madame que je suis souffrant, cela Tinquiéterait, et à quoi bon ?
— C'est tout ce que me voulait monsieur le comte?
— Tout absolument.
— Alors, j'ai Thonneur de lui souhaiter le bonsoir.
— Bonsoir, mon enfant.
La femme de chambre sortit.
Henry, resté seul, s'approcha de la perte dont il pofissa sans bruit les verrous. — Ses tialls exprimaient un profond abattement, une résigna Mon sombre et douloureuse. — Il revint lentement a^iprës du bureau d*ébène sculpté qui occupait le milieu de la chambre. — Il s'assit, on plutôt il se laissa tomber sur un siège, et, appuyant ses deux coudes sur le bureau, il cacha sa tète dans ses mains et il resta pendant un quart d'heure, à peu près, dans cette position. — Au bout de ce temps il releva la tète.
L'ardent coloris de la fièvre empourprait les pommettes de ses joues.
Il laissa son regard errer autour de lui, et, quoique ses yeux fussent secs, ce regard avait une expression déchirente.
— Dieu est juste!.. — murmura- t-il à deux reprises, — Dieu est juste I.. — Ses coups sont mérités, mais ils sont terribles !..
Et ses lèvres s'agitèrent, comme s'il eût prononcé quelque prière dont on n'entendait pas les paroles, — Ensuite il quitta son siège. — It alla à la cheminée. — Il prit les deux flambeaux qui répandaient dans la chambre leur lueur faible et incertaine, — Il les apporta sur Je bureau. — Il choisit cisuite plusieurs
SM LBS VI?EIHtS DB P4Atik
feuilles de i^pier, — de larges enveloppes, — uubàtoa de cire noire. — Il disposa tout eela à côté des boagies. — Ceci fait, il s*assit« — Il prit uoe plmne, — une feuille de papier et il se mit à écrire.
Ce fui court.
Au bout d*un instant, il plia en quatre la feaiile de papier sur laquelle 11 veBait de tracer quelques courtes Ijgaes. — Il la glissa dans une enveloppe. — Sur cette enveloppe, il traçi^ d*ane main ferme ces quatre mots sinistres :
CECI EST Um TESTAMENT.
Il posa à sa gauche cette env^oppe Don cachetée.
Il choisit une nouvelle feuille de papier, plus lai*ge que la première. — Il reprit la plume et il recommesça à écrire. ^*
Henry écrivait lentement. — Sans doute il méditait chaque phrase et pesait, avant de remployer, chacun des mots dont il allait se servir. — Parfois il s'arrêtait pendant plusieurs minutes. — Parfois la plume semblait s*échapper de ses doigts fatigués. — Alors il cachait sa tête dans ses mains, et, quand sou visage se relevait, il y avait des pleurs dans ses yeux.
Si nous ne craignions de hasarder une comparaison qui pourrait sembler sacrilège, nous dirions que le comte de Croî, comme jadis Dieu fait homme au jardin des Oliviers, but, pendant cette nuit-là, ua calice de douleur dont l'amertume.devait être uu poison mortel pour des lèvres humaines !
U était bien près de quatre heures di& naatùi lorsqae
ON riLS DS rlMILLE. 289
Henry écrivit la dernière ligne an bas da feuillet. — Ses forces étaient à bout. — Tout symptôme de fièvre avait disparu. — L'abattement dominait seul. — Le visage du comte était si pâle qu'on eût dit un masque de cire. — Quelques gouttes d'une sueur, semblable à celle de l'agonie, perlaient sur son front, à la naissance de ses cbeveux.
B'une main mal assurée, il ploya cette nouvelle feuille de papier et l'introduisit dans une seconde enveloppe.— Sur cette enveloppe il écrivit ces mots :