‹ Les viveurs de Paris (volume 2)Chapitre 29 sur 53 · UN SECOND WATERLOO · texte numérisé non relu

UN SECOND WATERLOO

Madame de Grol

— Vivez, Henry, vîv'3z, car je suis innocente!.. — ^vait dit Bertbe agenouillée.

En entendant ces mots, Henry se leva tout debout. "^ Un tressaillement subit agita son corps.

Il y eut dans son regard le rayonnement d'une joie surhumaine. — L'éclair du bonheur fit à son front comme une fugitive auréole. — Mais le rayonnement

s'éteignît soudain. — L'auréole pâlit et sVffaça. — Il secoua doucement Ih tète, et il répéta : -r Innocento!. innocente I..

— Oh! — murmura Berthe avec désespoir, — Henry, ne me croyez-vous pas ?.

Monsieur de Croî pariÉ hé&Uev. — Cependant, m bout d'une seconde, il répondit :

— Laissons de <^|é t^t cela^ ol4re ^eirthe, car, en vérité, tout cela est bien triste. . . — Puisque vous avez In cette lettre, vous savez qu'en échange du pardon que je vous demande, il n'y a dans mon cœur qu'indulgence et qu'qm|)U.,. -^ QiiitV^s^ ^ffSf^ je vous en supplie, un sujet douloureux pour moi, et qui ne doit pas l'être moins pour vous...

Madame de Groï releva la tète et ses grands yeux étincelërent.

— Henry, — s'écria-t-elle, — Henry, pourquoi me parlez-vous d'indulgence et d'oubli?!, pourquoi paraissez-vous souffrir quand je vous dis que je suis innocente?.. — Ces explications qui vous sont importunes, je les veux, moi, il me les faut, je les exige, car je n'ai besoin ni d'oubli ni de pardon... Car dans ma vie entière il n'y a rien que je doive cacher et rien dont je doive rougir...

— Bertbe... Berthe... -^ piurmurf Heçry, qui n'osait croire encore à son ho9hçar, tant c^, bopheur lui paraissait immense et inespéré, -^ Berthe... epme parlant ainsi ne me trompez-vous pas?..

BKi^da«)e de Croî étendit la main ^vec ^n ges^te refipU tout à; \^ im 4^ Siin^p^cité et de nobl^essç^ et elle répQftClit ;

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— Pai: lia (QépiÇ||re de ma mère, Henry, je dis ia vérité I

Il élail impossible de se mépreudre aa son de cette voix, à la fraiichise ^ ce regard. — Le mensonge, n'empruute pas dç pareils accents. — A partir de ce moment, Tespérance ralluma dans le cœur de Henry son magi()U€ flambeau qui ne devait plus s*ét^indre. — La confiance, ét^it revenue — Heury croyait.

— Seulement il se trouvait dans la situation de ce^v incrédules systématiques qui, copv^ftisi par le cœur aux dogmes de t^^er^^le vérité, dou^cQt ei\ci]|re par l'esprit, mais ne demandent pas m>eux que de ^^ J^îs&er complètement cony^crç.

— Ohl — murmura-t-il, — je vous çri^i^, Bei'the... je m ve.4x pias douter... — Maïs qui v^ donnera ^ clef de ce mysièr^^ étraM^e.daiia lequ^i mon in* telligeoceççperd?..

— Qui î — répondit Berthe, — moi, peut-être... -*- Aunoradaciey^ faites celai., faites oeto pour

moi qui vous aime plus, oh I oui, cent fois plus que maviel..

— Je vais )e faire, puisque vous le désires, -^ in«* teri-ogez-moi donc, Henry, et, quelles que soient les questions que vous m'adresserez, je crois que j'y pourrai répondre...

— Eh bien ! — fit Henry d*abord, — vous savez qu'on vous accuse, et vous savez qui vous accuse...

— Je ne le sais pas... mais je le devine •.

— Alors, il est inutile de vous nommer le misérable?..

8 LBS VIVBOM ùt PABI8.

— Ne prononcez pas son nom, Henry, car ce nom serait une souillure pour ?otre lèvre...

— Hais, cependant, ces calomnies que vous devinez, elles ont des prétextes... Elles reposent sur une base quelconque I quels sont ces prétextes?., quelle est cette base?..

— D*abord, quelles sont ces calomiyes?..

-* On parle d'une mystérieuse maison de l'allée des Veuves..,

— Ahl ^ fit Bertbe.

— Vous savez ce que cela veut dire.

— Oui.

— Elle existe donc, cette maison?..

— Elle existe.

-* Mais... vous n'y êtes jamais allée, du moins?..

— Vous vous trompez, mon ami, — répondit Bertbe gravement, — car, au contraire, j'y suis allée...

— Monsieur de Croï redevint pftle et sentit son cœur se seiTer.

Bertbe devina ce qui se passait dans Tâme de Henry, elle prit entre ses deux mains la main de son mari, et, après l'avoir approchée de ses lèvres, elle ajouta :

— N'ayez pas peur, ami, dans un instant je vous expliquerai ce que vous ne pouvez comprendre, et alors les preuves ne me manqueront pas, et la vérité vous apparaîtra palpable, lumineuse, incontestable.

La douloureuse émotion de Henry se dissipa aussitôt.

— Je suis convaincu, — dit-il en saisissant Berihe

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entre ses bras et en i'appuyant sur son cœar, — et la preuve, c'est que je ne veux plus rien savoir, et que je cesse de vous interroger...

— Et moi, — répliqua la jeune femme, avec un irrésistible sourire, — et moi, curieuse comme une vraie fille d'Eve, je veux tout savoir, et répondre jusqu'à la fin...

— Alors, — dit Henry, — que votre volonté soit faite. ••

— Qu'y avait-il encore?.,

— Ne le devinez -vous pas aussi ?..

— Pour cette fois, non.

— Eh bien! votre bracelet... savez-vous en quelles mains il se trouve en ce moment?..

— Entre les mains de ce misérable, n'est-ce pas ?.. r— Oui, — vous ne le lui avez pas donné, cependant ?. .

— Oh I Henry I . . quelle question I

— L'a-t-ilvolé?..

— Pas davantage...

— Mais, enfin, comment se fait-îl qu'il le possède?...

— Il ne l'a ni reçu, ni volé, -*- il l'a acheté. -- Achelé î

— Oui.

— Vous en êtes sûre.

— Autant que je suis sûre de vous aimer. .

— Et, qui donc le lui a vendu ?. .

— Venez avec moi, — dit Berthe, — venez, vous allez tout savoir...

Et, prenant son mari par la main, puis ouvrant précipitammei.t cette porte qu'il avait fermée aux verrous

40 ' LKS ?1T9UIIS DB PAIU8.

quelques heures auparavant, eli^ Tentratua avec e^ç.

— Où me conduisez. -vous? ^ deipaqda Henry.

— Dans ma chambre.

— Est-ce donc là seuleuicut que vous pourrez tout m'expliquer?..

-r Oui.

Berlhe et Henry atteignirent la chambre dç la jeune femme.

Les bougies, aux deux tiers consummées, comme celles qui brûlaient sur le bures^u de monsieur d$ Croî, attestaient une veillée semblable k celle de Henry.

Berthe courut à*uu petit meuble de bois de rose, tout garni de cuivre doré, coquet ressouvenir des gracieuses futilités inventées pour la Pompadour par les ordres de son royal amant. — Elle ouvrit ce ooffret. — Elle en tira une lettre. — Elle tendit cette lettre à Henry en tai disant :

— Lisez, mon ami, lisez vite !..

Cette lettre était le billet anonyme s\4resi£î^ à Berthe par ^éné pour l^a ^der à, ^^e^ se cony^ûncre de Tinfidélité de son mari dans la maison de l'allée des Veuves.

— Oh ! murmura M. de Croï,— quand i^ eu.t achevé cette lecture, — oh ! Tinfâme !..

— Qu'en dites-vous?.. — dem^nd^ Berthe.

Henry garda le silence, m^is sa physionomie et son

geste répondirent éuergiquemeat.

— Vous commeocez à comprendre, -^ dit alors Berthe, — écoutez le reste...

Et la jjeune femme raconta à son, mari tous les faits que nos lecteurs connaissent déjà.

Elle lui dit comment, folle de désespoir Qt diç.^lousie, elle s'était décidée à suivra \e QQ.r^eil (jle.la lettre anonyme. — Comment elle avait oubJlié sft bourse. — Commçnt \et çocifBr d^' l^ cUadine avait exigé quelque gage et de qqelle f^içon elle lui avait remis son bracc^ lel, acheté sans W.ÇUT^ dpute h cet bpuime par René,— Enfin ç(^ fît e^ssi^ter soj^i çiari à la scèue qu,i s*étai( passée dans la petite mai«on, et elle lui montra la seconde lettre 4€ monsieur de S^^veoay. ce uiouMmant de cynisme monstrueux et ci*ir^f<çrnale rouerie.

— Oh !.. — s'écr\a Heiiry quand elle épi achevé, — c*est à moi de tomber à vos genoux, n.Qble et sainte enfant!.. -^ Me pardçmnere?-vpus jamais tou( le i^al que je vous fait !.. pourrez- vous oublier mes soupçons insultants !..

Berthe ne répondit que par un sourire et par un baiser, qui fut bien doux et qui fut bien long

— Ami, reprit la jeune femme après un silence, — ^ maintenant que tout est fini, vous allez me faire une promesse, n'est-ce pas ?. .

— Une promesse?.. — répéta Henry.

-Oui.

— Laquelle?., vous savez, ô ma bien-aimée, que tout ce que vous demanderez est accordé d'avance...

— Alors, vous me reconnaissez le droit de commander?..

42 LES yiVBORS DE PARTS.

— Certes !

— Et vous obéirez?

— Religieusement. ,

— Eh bien I je vous ordonne, ou plutôt je vous supplie, mon ami, de ne punir que par le plus profond mépris celui dont je ne veux pas prononcer le nom', et de me jurer que vous ne chercherez à lui infliger nul autre châtiment...

Berthe attendait une réponse. — Henry n*en fit ancone. — Elle poursuivît :

— Ainsi, ce duel... — ce duel qui devait avoir lieu ce matin, il n*en sera plus question, n'est-ce pas?

Henry secoua doucement la tète.

L*ételle brille.

— Qaoi!.. — s'écria Berthe, — vous vous taisez !.. — Oubliez- vous déjà les promesses que vous venez de me faire?..

— Ma bieu-aimée Berthe, — répondit Henry, — demandez-moi tout autre chose, je vous en supplie...

— Pourquoi donc ?..

— Parce que, cela, il m'est impossible de vous l'accorder.

— Impossible, dites-vous ?

— Complètement.

— Henry, vous n'avez qu'à vouloir...

— Oui, mais je m peux pas vouloir.. . Songez donc, mon amie, songez donc que mon honneur est en jeu.

— Votre honneur !.. répéta la jeune femme, — comment se trouve-t-il compromis dans cette honteuse affaire, et qui donc oserait l'attaquer?..

— Tout le monde... mes meilleurs amis euxmêmes, si je faisais ce que vous me demandez...

44 LES Vl\£tJRi» DE ^AR1S.«

— Vos meilleurs aofiis!.. Hais à quel propos!., sous quel prétexte?.. Si vous' voulez pardonner à un misérable, qui donc a le droit de vous le reprocher ?

— Chère Berthe, vous avez tout à la fois raison et tort. — Oui, certes, personne n'a sur moi le droit de contrôle et de blâme ; mais, ce misérable, je l'ai insulté publiquement...

— Ne vous avaii-ii pas iusullé le premier?

— Je l'ai souffleté devant vingt personnes, dans un salon du club...

— Eh bien!..

— Eh bien ! je lui dois une réparation...

— Une réparation?., vous?., à lai ?..

— Sans doute, et, sous aucun prétexte, je ne puis la lui refuser, sous peine de me voir taxé de lâcheté...

Bertbe frappa du pied, et sa physionomie si mobile exprima une profonde indignation.

— Ah ! — s'écria-t-elle, — ce monde est infâms !.. Quoi, parce qn'an f»ix ami, un être méprisable,

s*est rendu coupable envers vous d'une action déloyale et abominable, ce n*est point ass^z qne vous fassiez rejaillir sur lui cette honte dont vainérareint il a voulu vous couvrh*, il faut encore que Vous aHiee jouer votre vie contre te sienne dans un eombat où^ peot-èire, il trouvera moyen, par qnelqse raaè dtioyale^ de mettre Tavantagie de son côté I . .

^ lié monde est Mn^ fait, ^ répondit Ifem^, -^il faut subih ItoS kllS', nMme *q»ilfffA éXUes mM îttjAstes et «Wrelfés.

— Waîs •étffîh, -*- i^eprît Berthe dont TexaliatioD

augmentait dinôtàbt Prt festànt, — mais enfirt, cet homme peut vous tuer!..

— Chère enftint, — intelrrottipit Henry, — éalmez- Votrs et chasstpi: toutes ces idée^ lugubres...

Madame de Croî n'entendit même pas ce^ paroles.

— tïuoil — contraua-t-êlle, -^ je tie vous aurais retrouvé que pour vous perdre !.. — Quoi !.. ce cœur qui vient de m'êlre rendu n'aurait battu sur le ttiieh que pour être, une heure après, glacé par la mortl.. — Non!., notai., c'est impossible!.. Henry, an nom de tout ce que voua avez au monde de plus cher et de plus sacré, au nom de mon amour, au nom de ma vie, renoncez à ce flineste duel!.. — Jurez-moi que vous n'irez pas retrouver cet homme !..

Les lèvres de M. de Croï s'enlr'ouvrirent pour répondre, mais Berthe, craignant un ï*efus, ne lui laissa pas le temps de prononcer un seul mot

— Oh! — fit-elle impétueusement, — ne me parlez pas de votte honneur... Il est en péril, ditesvous! . et que m'ifnporte? Ce n'est pas votre honneur qu'il nYe feut, taon Htenir^, c*e^ avant tout, c'est votre vie... — Oe duel fatal, qui sait,"c'est peut-être la mort! . et je ne veux pas. . lYon, je tte veux pas que tu meures!..

Et Berthe, haletante, échevelée, s'agenofuîlla devant '^o'h m^ri et elttbras^a ses ig^enoux en pleuratit et en mtfrmttirant :

— Jure-moi donc, Henry, jure-moi que tu n'iras pas!..

M. de Croî releva sa femme, il la prit dans ses bras, il la couvrit de baiset*s, é/t, quand II )a vit

un peu calmée, il lui dit d'une voix douce et caressante :

— Chère Berthe, tu me brises le cœur, et tu me le brises en vain... — Je ne puis te promettre ce que ta me demandes, mais je puis te rassurer et je veux le faire... — Ëcoutennoi donc, et crois-moi. .. — L'étoile de notre avenir, un instant voilée par des nuages sombres, vient de reparaître lumineuse. — Une voix intérieure, et qui ne me trompe point, m'avertit qu*aacun malheur ne nous menace... — Autant, pendant la première moitié de cette nuit, je me sentais écrasé sous le poids de pressentiments funestes, autant, à cette heure, j'ai le cœur libre et joyeux !..' — Va, sois tranquille, je saurais défendre ma vie qui t'appartient I . . — Crois-moi, chère Berthe, ce n'est pas pour moi qu'il faut craindre... ce n*est pas pour moi qu'il faut prier!..

Madame de Croï, quelque insuffisantes que lui parussent des' assurances de sécurité qui ne reposaient que sur des pressentiments, dut cependant en arriver à cette conviction qu'elle ne réuissirait point à ébranler la résolution de son mari. — Elle cessa donc des instances désormais inutiles. — Elle se résigna et olle sembla calme, quoique son cœur fût déchiré d'inquiétudes.

Le reste de la nuit se passa ainsi, car Berthe ne voulait se séparer de Henry qu'au dernier moment.

Nous savons que le rendez-vous avait été fixé poor

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sept be|^;es et 4^inîe, à l'entrée dii bois die Yipçennei^. Henry, dont la Toiture était grande, avait proposé à MM. d'Audiy^ %\ de Chazelles àa le;; conduire avec lui. — Jjes deux témçins avaient accepté. — A cinq heures et quart, Henry donqa rofdre 4*9tteler. — A cinq heures et (lemie, HH. d*Âudiyal et de Chazelles arrivaiei^t. — JJs étaient accompagnés d*uncbirurgiien.

— Dans «ne circonstance pareille L celle ^ui qqi|s réunit aujourd'hui, — dit Henry, — mieux y^ni être en avance qu'en retard ; — je crois donc que nous ferons bien de nous qiettr^ ui route. . — N'est-ce pas votre aviS; Messieurs?

Les témoins partageaient complètement cette opinion.

M. de Croi entra dans la chamhre de Berthe, et i) échangea avec elle un dernier baiser.

Puis on monta en voiture, et le cocher fouetta ces chevaux qui partirent d'une allure assez rapide pour faire supposer qu'on arriverait au lieu du rendez-vous longtemps avant J'hcure convenue.

— En vérité, -^ dit Henry en souriant, tapdis que la voitHr,e roulait sans hruit ^ur le n^acadam des l^pulevards, je ne saiç pas s'il es^ bien loyal à moi de me battre aujourd'hui ...

— Et ponrif upi dçnc jcel/i ? — demanda M. de ([JJiazelles.

— Mon Dieu, par \^ même raison qui fait qu'un parieur triche quand il parie à cpup sûr,..

— PaftI .— s'écria ftj. d'Audival, — auriez-vous par^iasard quelqu'une 4e ces bottes secrëteç et infailr

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