Mais quai
— Vous souvenez-vous de ce que nous a dit la garde?
— Parfaitefiient. ^ H nous a d4t que dix^ueuf fois sur vingt on se battait ici.
-^ Sans doute. — Ce qui fait que nous avons pour nous dix-neuf chances.
— Eh bien i
— Eh bien ! il en reste une contre nous, et c'est trop. — Si votre baron allait être l'exception à la règle, — comme dit la grammaire de monsieur Lhomond, — et se battre dans un autre endroit, nous en serions pour notre course matinale.
— Diable ! . diable !.. murmura Larose.
Et le4escendant desFrontins se gratta le front d'un air soucieux et réfléchi. — Mais, soudain, il poussa une exclamation joyeuse. — L'ingénieux valet venait de trouver une solution au firoblème.
— Je vais grimper au sommet de cet arbr^e^ — ditil en désignant un chêne d'une assez belle venue ; — du haut de cet observaloi^p je verrai les voitures arriver, et, si nos gens changent de direction, eh bien I ;i.ous en changerons, aussi.
— A gUîrveiUe, — n'ppndit Cabirol, à qui l'idée pa-
30 LES TITBURS Dl PARIS.
rut excellente.
•— Faites-moi la courte échelle, s*îl vous platt, —
— ditLarose.
— Voilà.
Et, leste couûne un vrai singe, le moderne Scapin, aidé par Gabirol, se hissa le long dn tronc noaeux du chêne, dont il attrapa bientôt les premières branches.
En peu d*inslants, il atteignait la cime de Tarbre. . ^ Que voyez-vous? — demanda Gabirol en faisant un porte-voix avec ses deux mains.
— Rien encore, — répondit Larose ; — qu'un petit nuage de poussière, tout au loin sur la route.
Quelques secondes s'écoulèrent. — Gabirol répéta sa question.
— - Le nuage marche et grossit, — répliqua Larose;
— évidenunent, c'est une voiture, mais je ne distingue rien.
Après une nouvelle pose, Gabirol reprit :
— Eh bien î
— La voiture est un coupé, — celui du baron ; — je reconnais les chevaux ; — je reconnais le cocher Laurent. — Dans une minute ils seront à la porte du bois.
— Regardez bien ! — s'écria Gabirol, — regardez toujours !..
Rejoignons s'il vous platt René, au moment où son coupé s'arrêtait en face de la maison du garde.
LB PIL D ÀBIARB. 31
Le jeune hcTmme sauta hors de la voiture^l regarda autour de lui. — Tout était parfaitement désert. — Le garde fumait sa pipe sur le seuil de la porte. — René tira sa montre. — Elle indiquait sept heures un quart.
— Bon, — se dit le jeune homme, — je suis en avance d'un quart-d'heure.
Puis, se tournant vers le garde, il lui demanda :
— Dites-moi, je vous prie, Monsieur, avez-vous vu, ce matin, d'autres voitures que celle-ci?
— Non, Monsieur, — la vôtre est la première.
— Allons, — pensa le jeune homme^ — décidément je suis venu trop vite, mais bah !..
Dans un charmant étui de paille de riz, il prit un cigare de la Havane, blond comme un femme du Titien.
Il alluma ce cigare, puis, se tournant vers son cocher, il lui dit :
— Laurent, quand arriveront ces messieurs, vous les préviendrez que je les attends à la clairière.
— Oui, monsieur le baron, — répondit le cocher. Et René, d'un pas tout aussi tranquille que s'il se
rendait à un rendez-vous indifférent, franchit la porte du bois et s'avança dans le chemin que nous avons vu Gabirol et Larose suivre peu d'instants auparavant. — En ce moment, le jeune imprimeur demanda pour la vingtième fois peut-être :
— Vient-il?— vient-il?
Le valet classique répondit, avec un accent de joie et de triomphe
— Il vient !.. le voici !..
32 LES TIVfcCBS DE FAUS.
En effet, René upprocbait, quoiqu'il Diarcb&t il*un pas t^gal et mesuré.
Le moment arriva où il déboucha dans }a clairiët^ et où il descendit les talus de la petite vallée dontpous avons parlé.
Laj'osc était toujours sur son chêne. — Cabirol se dissimulait derrière un tronc d*arhre.
René fouettait les feuilles vertes avec une petitel)adine qu'il tenait à la main. — li renvoyait, par boaffées r^ulière^, la vapeur blanche de son cigare. — Et, euGu, il sifflotait, du bout des dents, un air djopéracomique.— Il alla jusqu'au bout de la clairière. — Puis il revint sur ses pas. — Cabirol, alors^ tenant ses deux bâtons, non plus sous son bras, mais ()ans sa m^in droite, sonit de derrière son ^rbre et s'avança à la rencontre de René.
Ce dernier le reconnut à Tinstant même et s*arr(ta.
Cabirol marchait toujours.
Arrivé ^ cinq ou six pas de René, il salua, mais, nous devons le dire, avec plus d'ironie (^ue de politesse.
— Ah I monsieur le baron, — fit-il, — je yo^is ai bien prévenu hier que je vous rattraperais.. — vous voyez que je n'aurai pas attendu Jiongtemps.
— Est-ce un gue^pens ?.. — s'écria René. Cabirol se mit à rire.
— Un guet-apens?.. — répéta-tiJ ensuite. — Ahl monsieur le baron, je ne suis pas un assez graqd personnage pour me permettre de ces choses-là !.. -^ si j'étais baron, à la bonne heure I..
René sentit le coup et ne répondit paç.
U FIL D*ARUlf%| 33
Cabirol ftûsait danser les bâtons dans sa main. |
— Mais, enfin, — demanda René, — que me voulez-vous?
— Vous payer ma dette d'hier... — vouseomprenez bien que je ne pouvais pas lutter contre vos pistolets, monsieur le baron!., aujourd'hui la partie est plus ^ale... — hier vous m'avez affirmé que vous ne croiseriez jamais l'épée avec un drôle de mou espèce... — aujourd'hui, le drôle vous affirme que vous croiserez avec lui le bfttojoi, et cela, tout de suite...
— Ce qui veut dire ? — demanda monsieur de Savenay en toisant Cabirol.
— Ce qui veut dire, — répondit ce dernier, — que voici deux gourdins. . deux jolis gourdins... deux amours de gourdins I . . c'est du bois de cormier, rien que ça!., dur comme fer, souple comme acier... — avec une bonne poigne et l'un de ces petits joujoux-là, d'un seul coup on tuerait un bœuf... — c'est comme j*ai l'honneur de vous le dire... — choisissez...
— Monsieur!.. — s'écria René.
— Monsieur le baron?.. — répéta Cabirol.
— C'est une plaisanterie, je pense...
— Croyez-vous?..
— Vous n'avez pas imaginé, je suppose, que je me battrais au bftlonl..
Cabirol haussa les épaules.
Il présenta les deux gourdins à René et il dit pour la seconde fois :
— Choisissez.
— Non, — fit ce dernier.
— Vous ne voulez pas ?. .