‹ Les viveurs de Paris (volume 2)Chapitre 33 sur 53 · LES TIVBDRS OB PARU · texte numérisé non relu

LES TIVBDRS OB PARU

serraient de seconde en seconde. — René alors s'efforça de frapper, puisqu'il comprenait bien ^ne toute parade serait ioapossible. — Son bâton à peine levé, reçut un cboc si violent que le poignet de René fut engourdi du contre-coup.* — Le jeune bomme pivota involontairement. — Le bâton de Cabirol le prit en écbarpe et lui cingla les reins. — Mais, cette fois, si violemment, que René poussa un second cri dans lequel la douleur remportait sur la colère. — A ce cri de René répondit un éclat de rire aigu et vibrant. — Ce rire semblait venir du ciel.

Involontairement M. de Savenay, stupéfait, leva la tète.

Il entrevit alors, entre deux des branches les plus élevées d*un grand arbre, une plate et bizarre figure qui exprimait en ce moment Tallégresse la plus démesurée. — Cette figure était celle de Larose. — René le reconnut sur-le-cbamp.

— Eh I bonjour, monsieur le baron... — cria d'un ton goguenard et impertinent le valet littéraire, ■— vous voyez, j'assiste au tournoi en amateur... — je me suis mis aux premières loges pour mieux jouir du spectacle... — Damei . vous comprenez, c'est palpitant d'intérêt, ce duel au bâlon... —sans compter qu'un valet fidèle n'a pas tous les jours Toccasion de voir son maître aussi bien rossé que vous allez l'être.

Et Larose compléta sa phrase par un nouvel et formidable éclat de rire.

— Canaille !.. —hurla René écumant de rage, — canaille!., tu me paieras toutes ces insolences !..

Larose fit le ^este d^ saluer.

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— Qnand il vous plaira, monsieur le baron, — dit-il ensuite; — je ne yoos demanderai aucun crédit...

Rénë, on doit, ce nous semble, le comprendre à merveille, éprouvait Timpérieux besoin de passer sur quelqu'un la fureur qui le transportait.

Larose était hors de sa portée. — ^ Restait Cabirol.

— Mais Cabirol Semblait invulnérable. — Qu*im|)orte?

— René ne calcula rien et se précipita sur Timprimeur avec une aveugle rage.

Certes, si monsieur de Savenay eût tenu en ce moment une épée au lieu d'un b&ton, Cabirol était perdu.

Mais une lame d'acier bien affilée et un morceau de cormier noueux sont choses essentiellement différentes. — Aussi la rage de René ne *tourna-t-elle que contre lui-même. — Vainement il bondissait en avant, frappant coup sur coup et de toute la force de ses deux mains. — Il ne heurtait jamais que le bâton de Cabirol, qui semblait s'en couvrir comme d'une égide enchantée. — Peu à peu les forces de monsieur de Savenay s'épuisèrent. — Son bras se fatigua. — Son jarret se détendit. — Une sorte de brouillard passa devant ses yeux et sa4*cspiration s'échappa, sifflante et difficile, de sa poitrine haletante. — A mesure que se manifestaient ces symptômes^ ses coups devenaient de plus en plus faibles et plus inoffensifs.

Alors le rôle de Cabirol changea. — Il quitta la défensive, qu'il avait gardée jusque-là, et prit l'attitude offensive. — Au lieu de parer il attaqua» — René, à son tour, s'efforça de parer. — Mais, hélas!.. — pas un des coups de Cabirol ne manquait son but. — *

iO LES TITEURS DB PAftIS.

Tous portaient. — Réué chancelait comme un homme atteint de vertige sous cette flagellation réitérée qui lui marbrait le corps. — Au sixième coup, son bâton fut arraché de sa main meurtrie et s'envola à dix pas.

Certes, Cabirol aurait fait alors un acte de haute et chevaleresque générosité, en épargnant un ennemi vaincu.

Mais la modération dans le triomphe est une v£rtu si belle que, même parmi les héros, bien peu d'hommes ont su la pratiquer.

^ D'ailleurs, tout en frappant, Cabirol s'exaltait peu à peu. — L'ivresse de la vengeance satisfaitelui montait à la tète. — Il ressemblait à l'un de ces chevaux fougueux que rien ne peut plus arrêter, une fois qu'ils ont pris le mors aux dents.

Du haut de son arbre, Larose battait des mains à se les briser. — Il encourageait Cabirol par des exclamations fougueuses, et.il entonnait, l'un après l'autre, tous les refrains patriotiques que lui rappelait sa mémoire.

Tandis que ceci se passait dans la petite vallée du bois de Vincennes, le coupé de Maxin;e et le fiacre qui voilurait le comte de Croi, ses témoins et le chirurgien, étaient arrivés, en même temps, à la porte du bois.

Après les premiers compliments échangés, Maxime et Henry interrogèrent le cocher de René. — Ce dernier répondit que son maître était arrivé depuis plus d'un quart d'heure. — Ces messieurs s'engagèrent aussitôt dans Tintérieur du bois, et hfttèrent le pas.

Le JngcmeBt de Dieu.

— Mon Dieu ! -> dit le comte de Groî à ses témoius, nous sommes en retard, et j*en suis désolé !..

— Non, mon cher comte, — répliqua Maxime qui avait entendu, — non, vous n'êtes point en retard... c'est monsieur de Savenay qui est en avance. . — D*aiUeurs, vous arrivez sur le terrain en même temps que les témoins de votre adversaire, — rien n'est plus régulier. . .

— A la bonne heure, — fit Henry, — mais, cependant, allons plus vite... pour rien au monde je ne voudrais que monsieur de Savenay p&t se croire le droit de se plaindre...

— Ohl soyez tranquille, - ditMarimeen souriant, — il ne se plaindra point.

Nos (Snq personnages quittèrent l'avenue et prirent le sentier latéral que nous connaissons. — Ils étaient suivis, à une très-faible distance, par Gargablou, le cocher de fiacre. — Cet automédon, très-désii*eux

IS ' LBS TITBUM OB PAUS

â*assister aux péripéties d*an duel, avait abandonné Cocotte et fiicbette à la garde da hasard et s^acheminait derrière les témoins vers le Heu de la rencontre

Maxime de Bracy, qui marchait le premier» atteignit cet endroit d'où on dominait la petite vallée. — Arrivé 1^, il s'arrêta et se froita les yeux comme un homme qui cherche à éloigner un songe bizarre. — Nous savons quel spectacle s'offrait à lui. — C'était l'instant précis ou Cabirol venait de faire sauter à dix pas le bâton de René, et continuait au jeune homme une correction méritée, mais immodérée. — Le bâton tombait, dru comme grêle, sur René désarmé et chancelant. — De l'endroit où se trouvaient Maxime et Henry, on entendait retentir les coups.

— Ah! ça, mais, — murmura monsieur de Bracy, — il me semble que voici un duel d'un nouveau genre et que ce gaillard-là va casser les os à René... — qui diable cela peut-il être?..

— Courons... — dit vivement Henry.

— Ma foi, oui, car de la façon dont frappe ce coquin, il est capable d'assommer René...

Et les deux hommes se mirent à descendre rapidement la pente qui les séparait de la clairière, en criant de toutes leurs forces :

— Arrêtez!., arrêtez!..

Mais ils n'avaient pas encore fait dix pas en avant, que, René feuché pour ainsi dire par un dernier et violent coup de bâton, roula sur le sol et y demeura tout étendu comme une masse inerte. — Il avait cooiplétement perdu connaissance.

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— Bon ! . — s*écriQ Larose en se mettant en mesure de descendre de son arbre avec une lenteur prudente, — bien toucbé!.. il a son affaire !..

— Diable I . diable!.. — pensa Cabirol en laissant tomber son bâton, désormais inutile, — j*ai penr d'avoir frappé trop fort!..

Mais, après un instant de réflexion, il ajouta, d'un air dMnsouciancc philosophique :

— Babl.. après tout, on n'en meurt pas! . — si la leçon est bonne, tant mieux!.. Certes, il ne l'avait pas volée !..

Et, jetant loin de lui le bâton dont il venait de se servir d*une façon si énergique, il remit sa casquette sur sa tête et se disposa à reprendre le chemin par lequel il était venu.

Maxime et Henry, qu'il n'avait point aperçus jusqu'alors et dont sa préoccupation bien naturelle Tavait même empêché d'enteiidre les cris, se trouvèrent sur son passage et rainètèrent brusquement.

— Malheureux! — s'écria Henry en saisissant Cabirol au collet, — malheureux! qu'avez- vous faitî..

Cabirol, ainsi interpellé, salua :

— Ah! ahl.. — dit-il, — est-ce que c'est l'un de vous. Messieurs, qui devait se battre avec le baron ici présent?..

— Que vous importe ?

— Il m'importe l^aucoup.

— Eh bien! oui, — fit Henry, — c'est moi.

— Alors, n'est-ce pas, vous aviez des raisons quelconques de donner une bonne leçon à ce jeune bomme ?

44 LBs vrnuvff OB pabis.

— Certes I..

— Eh bien I notre situation se ressemble, car, je TOUS prie de le croire, moi aussi, j*en avais, des raisons, et d'excellentes. .

— Des raisons? . vous?..

— Oui, — moi, — moi, qui vous parle, — moi, Cabirol...

— Et, lesquelles?..

— J'aurais le droit de trouver la question iudiscrëte, mais, comme vous êtes très-probablement un honnête homme, je préfère vous répondre tout bonnement.

— Dites, Monsieur, nous attendons...

— Ce sera court...

Et Cabirol fit en peu de mots le récit des faits que nous connaissons déjà et qui concernaient René, Aline, lui Cabirol, et enfin Larose.

Ce dernier se trouvait à trois pas des interlocuteurs, et, par sa pantomine expressive, il confirmait chacun des dires du jeune imprimeur. '*^' *

Quand Cabirol eut achevé, Henry et Maxime se regardèrent pçndant une seconde.

Puis monsieur de Bracy tendit la main à Cabirol en lui disant :

— Ma foi, Monsieur, touchez làl.. vous êtes un brave garçon !.. quant au baron, il n'a que ce qu'il mérite !.. la leçon est rude, c'est justice !..

Tandis qu'avait lieu la conversation qui précède, le chirurgien s'était approché de René. — Il avait soulevé le corps. — Il l'avait adossé au tronc de cet arbre dont Larose s'était fait un observatoire^, et il

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s'occupait à tftter le pouls, à consulter la poitrine, enfin à chercher à se rendre compte de Tétat du blessé qui continuait à ne donner aucun signe de vie.

— Eh bien ? — demanda Maxime en se rapprochant du chirurgien qui continuait son investigation savante.

Le disciple d*Bscu!ape, — comme disaient les littérateurs de rEnpire, — hocha la tête à deux reprises.

— Oh I oh ! -- fit Maxime, — est-ce que ce serait grave î

— Beaucoup plus que je ne le voudrais. Maxime, étrangement remué par ces paroles, frissonna malgré lui.

— Il y a donc du danger?.. — 6*écri«»t-il avec épouvante.

— Du danger?.. non«.. — non, pas précisément... du moins je ne crois pas. . . mais. . .

— Mais, quoi ?

— Ce sera long.

— Sufiu, qu'y art-il t

— Il y a que DMaatour de Savenay est mouk, lit^ téralement moulu. a

— On n'en meurt pas.

— Non, mais en en souffre... '-« le poignet droit est démis, — l'épaule est désarticulée, — une côte est enfoncée, — j'espère qu'il n'y a rien ite dérangé dans la poitrine, mais je n'en répondrais pas absolument ; enfin les épaules, les bras, les cuisses, sont couverts de contusions effrayantes, — sans compter que deux ou trois coups ont porté sur la tète... — voyez, il y a un petit filet de sang qui filtre entre tes cheveux,..

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— En effet, — marmara Maxime — comme vous le disiez, docteur, c'est grave.

Il y eut un instant de silence.

Puis M. de Bracy reprit :

— Maintenant, qu'allez-vous faire!

— Pratiquer une saignée abondante afin de dégager la tète, — nous mettrons ensuite monsieur deSavenay dans sa voiture, nous le ramènerons à Paris et nous verrons après.

Tandis que le chirurgien préparait les instruments nécessaires pour l'opération dont il venait de parler, Gargablou, le cocher de fiacre, venu comme nous le savons à la suite des autres personnages, s'était arrêté en face de René dont il regardait curieusement la figure pâle, marbrée de tftches bleuâtres.

— Pour sûr, — se disait- il, — je parierais ma pipe culottée contre un sou de caporal, que j'ai déjà rencontré ce cadet-là?.. — mais où diable ai-je dévisagé sa frimousse?., c'est là que le bât me blesse, et je ne peux pas m'en rappeler!..

Cependant le chirurgien venait de mettre sa trousse en bon ordre. — Tout était prêt. — Les lancettes sortaient, étincelantes, de leur étui de maroquin rouge. — Les bandelettes de toile fine s'étalaient sur la mousse. — Il ne s'agissait plus que de mettre complètement à nu le bras de René. — Pour faire cela, le chirurgien commença par enlever avec précaution la redingote du jeune homme et il jeta ce vêtement à quelques pas. — Un objet qui se trouvait dans la poche d^ côté, sortit de celte poche et glissa sur le gazon. —

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Cet objet était un bijou. — Ce bijou était un bracelet. — Celui de la comtesse de Croï.

— Il l'avait apporté jusqu'ici pour s'en faire un trophée!.. — murmura Henry, — oh ! le misérable !..

— Ah I — s'éc#a Gargablou en même temps, — m'y revoici I — Ce bibelot me remet sur la trace!.. c'est le jeune homme de la petite dame de l'allée des Yeuves !.. je le reconnais maintenant, ni plus ni moins que Cocotte reconnaît son écurie !

Et, comme Henry se baissait pour ramasser le bracelet, Gargablou l'arrêta en lui disant :

— Pardon, excuse, mon bourgeois, mais c'est que, voyez-vous, sans vous commander, si c'était par hasard un effet de la vôtre de me dire combien que ça peut Inen valoir, un bibelot comme ça, vous me feriez joliment plaisir, allez...

M. de Croï regarda lé cocher avec un étonnement manifeste. — Évidemment il n'avait pas compris la questiou de ce dernier.

— Mon ami, —fit-il, —que me demandez-vous? Gargablou répéta §a phrase.

Le bracelet*

Mais, cette fois, il désigna le bracelet du beut du doigt, et Henry comprit.

L'étonncment de M. de Croï, on le deviao, ne diminua guère.

— Vous voulez savoir, — fit-il — combien coule ce bijou?

— Si c'était un effet de vot* complaisaiice.

— Et, sans doute, vous avez quelque moktf pour m'adresser celte question?

— Pardinc! . — cerlainemenl que j'en ai un... et un qui ne me paratt point piqué des z'hannetonsi

— Eh bieni ce bracelet a coulé d>x»-buii cents francs.

— Vous dites? — s'écria Gargablou.

— Je dis dix -huit cents fraacs.

— Est-ce bien sûr, ça!.. — fit le cocher d'un air incrédule.

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