LB8 VITBUBS DB PARIS
Sar cette carte étaient gravés ces mots :
AGÉSILAS LOMBAGO,
Huissier près les tribunaux.
René, parfaitement convaincu qu'il ne devait rien à qui que ce fût, ne comprit point cette visite d*huîssier et ne s'en préoccupa que médiocrement.
Le lendemain matin, arriva un papier timbré, — sons enveloppe.
Envoyer des actes de procédure, -^sous enveloppe, — est, de la part d'un huissier, un acte de haute cour-, toisie vis-à*vis d'un débiteur. — Âgésilas Lombago était un homme sachant vivre, et traitait René avec une politesse exceptionnelle. — Le papier timbré contenait une signiûcation de protêt et une assignation à huitaine pardevant les Juges consulaires siégeant an tribunal de commerce. — René déchiffra de son mieux ce grimoire inattendu. — Qu'on se figure qu'elle fut sa profonde stupeur quand il finit par comprendre de quoi il était question.
La somme -à lui réclamée par ministère d'huissier, ne montait à rien moins qu'au chiffre énorme de deux CENT QUARANTE mille fraucs, montant de plusieurs lettres de change tirées sur lui par mademoiselle Suzanne Rigaud, dûment acceptées et enregistrées, et passées à l'ordre d'une demi-douzaine de tiers-porteurs successifs.
Dans le premier moment, René crut à quelque faux gigantesque. — Il ignorait que Camélia se nommait Suzanne Rigaud. — Il ne se souvenait qu'à peine d'avoir
Ll FIL d'aMâRB. 69
remis jadis à la pécheresse des acceptations en blanc.
— Et, d'ailleurs, il avait la conviction d'avoir vu brûler devant lui ces lettres de change. — Bref, il y avait au fond de tout cela un mystère qu'il s'agissait d'éclaircir.
René fit venir un homme d'affaires et le consulta.
— L'homme d'affaires alla chez l'huissier. — L'huissier, interrogé, répondit que mademoiselle Rigaud n'était autre que la célèbre pécheresse Camélia. — Notons en passant que, depuis qu'il était cloué sur son lit, monsieur de Savenay n'avait plus entendu parler de cette dernière.
Il la fit prier de passer chez lui. -«- Camélia annonça sa visite pour le lendemain, vers midi. — A l'heure dite, la jeune femme arriva, leste, pimpante et éblouissante de parure et de beauté.
— Ah ! pauvre ami, — s'écria-t-elle en entrant, — mon Dieu que je suis donc désolée de te voir édopé de cette façon-là I..
— Ma chère, — demanda René, —que se passe-t-il donc?..
Camélia prit un air étonné.
— A quel propos? — fit-elle ensuite
René lui montra le papier timbré posé sur la table de nuit. — Camélia le parcourut du regard.
— Ah ! je sais... je sais... — dit-elle.
— Eh bien?
— Eh bien ! — reprit la jeune femme d'un ton dégagé, -r j'ai eu un pressant besoin d'argent, mon pauvre ami, et je me suis servie des petits billets que j'avais...
70 LB8 TITBUIIS »B PARIS.
Il sembla à René qu'il recevait un coup de massue au beau milieu du crâne.
— Est-ce que, par hasard, cela te contrarierait?..
— poursuivit Camélia.
René ne répondit point d'abord.
— Mais. . — murmura-t-il ensuite, — fl me semblait t'avoir vu brûler devant moi ces lettres de change...
— C'avait été mon projet d'abord, mais je me suis ravisée et j'ai brûlé du papier blanc... — Je t'aimais follement, vois-tu, et j'étais bien aise de pouvoir te faire mettre à Clichy si tu me trompais...
— Ainsi, c'est par jalousie que tu as fait usage de ces billets ?. .
— Oh I non, pas le moins du monde. .. — Maintenant je ne t'aime plus, que d'amitié, bien entendu...
— Mais, alors, pourquoi?..
— Dame ! . je te le répète, j'ai eu besoin d'argent...
— C'est un insigne abus de confiance I . . — s'écria René.
Camélia regarda le jeune homme dans le blanc des yeux.
— Je crois, monsieur le baron, — dit-elle ensuite,
— je crois que vous parlez d'abus de confiance !..
— Certes !
— Est-ce que je vous ai volé ces billets, par hasard ?. .
— Je ne dis pas cela...
-— • Je ne vous les avais pas même demandés !.. — vous les avez signés sans me consulter I . . — votre in-
ht m d'àbuhb. 71
tention était donc ie jouer avec moi une ignoble co^ médie?.. tranchons le mot, de me voler?..
— Non, — fit René, — mais.. .
— Hais, quoi?..
— Je croyais ces billets détruits...
— Qu'importe, puisqu'ils ne le sont pas ?
— Ainsi, vous en exigerez le payement?..
— Non pas moi, mais ceux qui m'en ont remis le montant.
— Vous êtes décidée à laisser aller les choses ?..
— Oh I parfaitement.
— Eh bien ! je ne payerai pas !
— On vous y forcera, monsieur le baron.
— Je plaiderai.
— Soitl.. — Nous verrons qui remportera... — Nous verrons s'il suffit, pour éteindre une dette, de dire : Je ne veux pas payer !.. — Nous verrons si les fils de famille d'aujourd'hui ont le droit de flouer leurs maîtresses, non pas par de belles paroles, mais par de belles lettres de change !.. — Monsieur le baron René de Savenay, permettez-moi de vous le dire en des ter* mes fort nets, vous êtes une fraache canaille I.;
Et Camélia sortit, après avoir souffleté René de cette même injure que, peu de jours auparavant, Esther lui avait jetée à la tête à elle-même.
Monsieur de-Savenay ne se tint point pour battu. — Il remit sa cause aux mains de l'un des premiers avocats de Paris. — On plaida.
De part et d'autre les plaidoiries furent brillantes et scandaleuses, — de part et d'autre on se prodigua les épigrammes et les injures. — Il y eut à ce propos,
dans les journaux judiciaires, un supplément spécial.
René perdit.
Le jugement déclara que mademoiselle Rigaud était une coquine, mais que les tiers-porteurs devaient être supposés de bonne foi.
Bref, monsieur de Savenay fut condamué à payer par toutes voies de droit, et même par corps, la somme de detix cent quarante mille francs, plus les frais.
— Signification, — commandement, — contrainte, — se succédèrent rapidement. — Au bout d*une quinzaine de jours, un garde du commerce se présentait aa logis de René avec ses recors, et le jeune homme était, non point conduit, mais transporté à Clichy, où ou rinstalla à Tinfirmerie.
Il fallait payer. — René emprunta sur hypothèque,
— paya et acquit le droit de se faire retransporter chez lui. — Au bout de deux mois et demi sa couvAlescence était assez avancée pour qu'il pût sortir à pied.
— Sa première visite fut pour Camélia, qu'il voulait traiter selon ses mérites. — Il lui fut répondu que înadame avait fait un héritage important et qu'elle voyageait pour son plaisir.
Nous retrouverons bientôt René.
Quant à Camélia, nous engageons ceux de nos lecteurs qui désirent ne point perdre de vue cette personne intéressante, à lire, le roman : les valets de