‹ Les viveurs de Paris (volume 2)Chapitre 36 sur 53 · LA JEUNE MORTE · texte numérisé non relu

LA JEUNE MORTE

Un déjeuner d'adleoz.

Un peu plas d'un an s'était écoulé.

Onze heures du matin allaient sonner à la pendule du petit salon brun de l'appartement de Maxime.

Nous savons depuis fort longtemps que cet appartement était situé rue Taitbout.

Le comte de Bracy était assis, ou plutôt à demi^ étendu sur le large divan de velours. — Sa tête rejetée cn'arrière s'appuyait sur l'un de ses bras soutenu par une pile d'oreillers. — Il était pâle — Un cercle de bistre, plus large et plus sombre que de coutume, se dessîifâit autour de ses yeux à demi-fermés. — Maxim&.dHjiormait pas. — Il pensait. — Et certes

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ses pensées devaient être bien tristes, car ses sourcils froncés et le pli de ses lèvres avaient une étrange expression d*amertume presque sinistre.

La pendule sonna le premier coup de onze heures. — r Uaxime, arraché par ce bruit subit à sa rêverie lugubre, tressaillit et quitta le divan. — Il s*approcba d'un meuble et frappa sur un timbre. — Un domestique entra presque aussitôt.

— Tout est-il prêt? — lui demanda Maxime.

— Oui, monsieur le comte, — les maîtres d*hôtel de Chevet n'attendent qu'un ordre pour servir.

— Bien. — Ces messieurs sont-ils arrivés î

— Non, — monsieur le comte, — pas encore.

— Vous les introduirez dans le grand salon et voas viendrez me prévenir.

— Oui, — monsieur le comte.

Le domestique s'inclina et sortit.

Maxime, resté seul, se laissa retomber sur le divao et ferma de nouveau les yeux. — Quelques minutes s'écoulèrent. — Puis on entendit gratter doucement à la porte.

— Entrez, — dit Maxime.

— C'était le valet de chambre^

— Ces messieurs sont là, — fit-il.

— Allez les prévenir que je suis à eux.

Maxime s'approcha de la glace. — Il passa Vme de ses mains sur son visage, dont la sombre expi*ession parut s'efifacer comme par enchantement. — Il arrangea ses cheveux, — il régularisa le noeud de sa cravate, et, soulevant une portière de velours, il ouvrit

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une porte latérale qui conduisait dans le grand salon où Tattendaient ses hôtes.

Au moment où M. de Bracy franchissait le seuil de cette porte, son front était uni, ses yeux brillants, ses lèvres souriantes. — Sans un reste de pâleur, la métamorphose eût paru complète.

• — Bonjour, Messieurs, — bonjour, chers amis, — dit le comte en s*approchant de chacun de ses convives et en lui serrant la main, — merci d'être venus, merci de votre exactitude.

Les hôtes de Maxime étaient au nombre de huit. — Nous devons citer d*abord ot en première ligne MM. de Chazelles et d'Audival, nos anciennes connaissances.

— Les six autres appartenaient , comme les deux premiers, à l'aristocratie des viveurs d'élite. — L'un d'entre eux se recommandait par la beauté de ses chevaux. — Un autre par les miraculeux équipages de chasse qu'il entretenait à grands frais dans ses terres de Normandie. — Un troisième s'était déjà ruiné complètement cinq fois de suite avec ces demoiselles du corps de ballet. — Le quatrième avait conquis une véritable célébrité par la hardiesse de ses voyages d'exploration dans les pays les plus perdus.

— Le cinquième était un feuilleionniste-romancier à crinière et à mœurs de lion. — Le sixième, enfin, était un de ces bienheureux artistes qui ne donnent guère de coups de pinceau, précisément peut-être parce que chacun de leurs coups de pinceau vaut mille écus.

L'assemblée pouvait passer, comme on le voit, sinon pour bien nombreuse, du moins pour bien choisie.

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Au bout d*une minute et demie de conyersation inr signiGante, l'une des portes du salon s'ouvrit à deux battants et un domestique, la serviette blanche sur le bras, prononça la formule sacramentelle :

— Monsieur le comte est servi.

Les convives avaient faim, —7 le déjeuner était exquis, — la première^ partie du regas fût donc à peu près silencieuse; mais bientôt des libations réitérées des plus grands vins des premiers crus du monde entier forcèrent les langues à se délier, et la causerie devint générale

Nous ne nous ferons point ici le sténographe de ces dialogues étincelants qui sont cependant l'expression la plus fidèle de la vie parisienne à notre époque

Dans ces entretiens où les mots pétillent sur les lèvres, comme le vin de Champagne dans les verres, on effleure en passant les hommes et les choses. — les événements et les œuvres. — La saillie ruisselle, — répigramme abonde, — la louange est rare, la bienveillance ne brille d*habitude que par son absence. — Dans un déjeuner du genre de celui donné par le comte de Bracy et auquel nous assistons, les arrêts portés sont presque sans appel. — On sait, — et nous l'avons dit -ailleurs, — que parmi les Viveurs de Paris, parmi ceux du moins qui aspirent à le devenir, beaucoup de pauvres jeunes gens brillent un instant, météores fugitifs, sur l'horizon du turf parisien et disparaissent tout à coup un beau matin, sans que personne sache ce qu'ils sont devenus, et sans qu'à vrai dire qui que ce soit s'inquiète beaucoup de leur disparition. — Ce sont les naïfs idiots qui, comme le bon Jean de

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Lafontaine, mangent leur fonds avec leur revenu. — Les uns s'engagent dans Tannée d'Afrique et reparaissent, quinze ans plus tard, avec une épaulette et un ruban rouge. ^ Les autres épousent, en province, des héritières louches et boiteuses, et procréent, dans quelque bourgade, des rejetons borgnes et bossus. — D'autres, enfin, demandent à un canon de pistolet ou à une goutte d'acide prussique le sommeil et l'oubli. — Les convives de Maxime se préoccupèrent pendant quatre ou cinq minutes de quelques-unes de ces étoiles filantes.

— A propos, Messieurs, — dit tout à coup le romancier, — renseignez-moi donc« si vous le pouvez, au sujet d'un jeune baron qui faisait florès il n'y a pas bien longtemps encore, et dont aujourd'hui l'éclipsé est totale. »

— Quel baron? — demandèrent deux ou trois voix.

— René de Savenay.

Maxime fronça légèrement le sourcil.

— Tiens, au fait, — répondit quelqu'un, on ne le voit plus ce petit René.

— Est-ce qu'il aurait sombré sous voiles dans l'océan de la dette? — reprit le romancier.

— J'ai entendu dire, — fit une voix, — qu'il était à Clichy.

— Mais, — dit Chazelles, — Maxime doit savoir à quoi s'en tenir à ce sujet.

— Au fait, c'est vrai, — le baron de Savenay, je m'en souviens, a débuté sous vos auspices, mon cher comte. — Le jeune homme est-ii en effet sous les verrous?

7S un tnmt m pau.

— Il 7 a été, — r^Nmdit Maxime.

— El 3 CD est sorti?

— Oui.

* — RoinéT

— Non pas, — M. de Savenay est fort riche.

— Mais, al<Nrs, comment diable se Cait-il qu'il ait laissé des plnmes de son aile aux griffes de ces affreox Taatoars'qn'on appelle gardes du commerce?

— Ohl c*est tout une histoire, les lettres de change ayaient été souscrites à une femme.

— Sayez-Yoas quelle femme?

— Oui, — Camélia.

— £t la somme était-elle forte?

— Deux cents quarante mille francs, je crois.

— Diable t.. — la drôlesse, à ce qu'il parait, n'y ya pas de main morte.

— Et qu'est-il deyenu depuis lors, ce jeune étourneau?

— Je ne sais.

— Gomment, yous ne sayez?

— Non.

— Ab çal YOus ne Yoyez donc plus monsieur de Sayenay, mon cher comte ?

Maxime secoua négativement la tête.

Les MMiCBlPS.

Évidemment il était pénible à Maxime d'avoir à répondre aux interrogations relatives à M. de Savenay.

Ses réponses étaient brèves et embarrassées. — Mais le questionneur ne s'apercevait pas ou ne voulait pas s'apercevoir de cet embarras. — De son côté, le comte poussait trop loin la courtoisie de l'bospitalité pour rompre brusquement un entretien qui lui déplaisait. — Le romancier reprit avec une obstination peu discrète :

— Que s'est-il donc passé, mon cher comte, entre vous et le jeune baron, pour dénouer des relations aussi intimes que les vôtres ? Car, enfin, vous aviez pris H. de Savenay sous votre patronage ?

— C'est vrai.

— Eh bien?

— Mon Dieu, il ne s'est rien passé entre lui et moi, seulement, dans une circonstance que vous ne pouvez ignorer, car elle a fait beaucoup de bruit dans le

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monde, je me suis vu forcé de regretter d'avoir accordé mou patronage à ce jeune homme , et j'ai dû le lui retirer.

— Vous voulez parler, n'est-ce pas, du duel avec le comte de Croï?..

— Précisément.

— Duel qui n'a pas eu lieu, du reste.

— Oui, par bonheur. — Quoique, sans nul doute, M. de Savenay eût préféré, et de beaucoup, un bon coup d'épée aux coups de bâton qu'il a reçus.

— J'ai su toute cette histoire dans le temps. — Le dénoûment en est comique.

— Et surtout, on ne peut mieux mérité.

— Probablement, à la suite de sa mésaventure, le jeune homme aura jugé convenable de quitter Paris, afin d'échapper au ridicule.

— J'ai, en effet, entendu dire que M. de Savenay voyageait, — répondit Maxime.

Il était impossible de pousser plus avant la conversation sur le même sujet.

On parla donc d'autre chose, et le repas continua avec une gaieté croissante.

— Messieurs, — dit Maxime au moment où l'on venait de mettre sur la table le café, les liqueurs et les cigaresi — en vous priant de me faire l'honneur et le plaisir de devenir aujourd'hui mes convives, j'avais un autre but que celui de vous inviter tout simplement à déjeuner...

— Ah 1 ah! — s'écrièrent quelques-uns des jeunes gens dont ce début éveillait la curiosité.

— Je voulais, — poiœsuivit le comte, — vous

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serrer la main une dernière fois avant de tous quitter, pour bien longtemps... pour toujours peut« être...

Desexclamations précipitées interrompirentMaxime.

— Nous quitter !

— Pour bien longtemps !

— Pour toujours, peut-être!

— Qu'est-ce que cela veut dire, mon cher comte?

— Cela veut dire que ce déjeuner est un repas d'àdieux... — Je pars.

— Vous partez ?

— Our.

— Bientôt?

— Demain.

— Comme cela?.. — sans dire gare I..

— Vous voyez bien, mes chers amis, que je vous préviens... ]

— Sans doute, et rien n'est moins agréable que la surprise que vous nous ménagiez pour le desserti..

— Merci de le dire, — • merci, surtout, de le penser...

— Et, pourquoi partez-vous?..

— Mon Dieu, — répondit le comte en souriant, — je ne sais comment vous Tavouer...

— Dites toujours.'

— Eh bien I je pars parce que je m'ennuie à Paris,

— VousL.a

— Vous I . . jeune encore !..

— Riche !..

— Spirituel!..

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