I.B PIL D^ARIAlfS
— Mieax que ça. . .
— Mieux que ça?..
— Oui. — Nous avions vu raccldent. . .
— Ainsi, ce malheur est le résultat d'un accident?..
— C'est-à-dire d'un fait exprès^ — du moins ça 3n a tout l'air...
— Enfin, qu'avez-vous vu ?
— Je vas vous dire... — Jérôme et moi, tout à l'heure, nous étions bien tranquilles à travailler sur le bord de l'eau, un peu plus loin de ce côté-ci que le pont de la Concorde... — Voilà tout à coup Jérôme qui me dit :
« — Hé! Pierre, regarde donc...
« — Quoi ! — que je lui demande.
« — Cette petite dame...
^ —Où.
« — Sur le pont...'
« Je regarde et je vois une jeunesse qui marchait d'une drôle de façon.
« Tantôt elle allait vite, vite, vite, — tantôt elle s'arrêtait presque, — et puis elle se remettait à courir.
« — Bon I — que je dis à Jérôme, — en voilà une qui va faire un mauvais coup sur elle-même, — que je parierais vingt-cinq francs contré cinquante centimes.
« — C'est aussi mon idée .. — que me répond Jérôme.
« — Si nous montions sur le pont pour l'empêcher de faire son coup de tête?..
, « — Ça se peut.
« — Ehbienl. allons ..
« Mais, bast !.. nous n'avions pas encore fait quatre
401 LBS VI?KUIft D« PARU.
pas, que voilà la petite dame qui se met à genoux pendant le quart d'une seconde... — Elle a l'air de nîarmotter une prière, et puis elle grimpe comme une chatte sur le parapet, elle entortille ses jambes dans sa robe, et, crac, de cet bauteor^là, elle pique une tète dans la Seine!.. — Dans sa chute son petit diapeau de paille s'est détaché et envolé. — L'eau a jailli jusque sur nous, mon bourgeois, même que nous avons poussé, Jérôme et moi, un grand cri...'— Voyant ça, nous n'en faisons ni une ni deux. — Noas disons :
« — Faut voir à la retirer de là!..
« Nous sautons dans un des batelets qui sont amarrés près du poat pour les promenades... — Nous coupons l'amarre que nous n'avions pas le temps de détacher... — Nous empoignons les rames et nous nous mettons à chercher le corps à droite et & gauche. —» Le diable s'en mêlait, pour sik*, mon bourgeois, pas'plus de corps que sur la main!..
— Le courant l'avait entraîné, — dit Maxime.
— Tout juste, et nous qui nous attendions toujours à le voir ressortir d'un moment k l'autre, nous serions encore, à l'heure qu'il est, à attendre dans les environs du pont, si nous ne vous avions pas aperçu de loin . . — Nous avons cru d'abord que vous vous baigniez pour votre plaisir, mais quand vous avez plongé deux ou trois fois de suite, nous avons compris qu'il se passait quelque chose de pas naturel... — Alors nous avons mis le cap sur vous, et nous voilà...
— Mais, — murmura Maxime, — s'il y a aussi
LB FIL n*AUAEIt. 403
longtemps que vous le dites qae cette mAllietifettse femme est sous Teau, elle doit être morte...
Oh I mon bourgeois, ça ne me fait pas Pombre d*an doute...
— Vous croyez?.*
— J'en mettrais ma main droite au feu !..
— Voyons toujours, cependant...
Pierre et Jérôme rentrèrent dans le batelet pour y prendre le corps et Tappô^rter sur le rivage.
Maxime, pendant l'entretien qui préeède, atait ra-> pidement repris ses vêtements.
Les deux hommes étendirent tmt la plage iiabion'neuse le cadavre de la jeune femme. «^ Nous disons la jeune femme, car les vêtements mouillés aeou-saient des formes sveltes et arrondies qui décelaâettt à coup sûr la Jeunesse.
Quant au visage, on ne le voyait point* — Il était entièrement caché par les longs cheveux noirs dénoués qui lui faisaient un voile épais.
Avant d'écarter ces cheveux, Maxime hésita. — Il lui semblait qu'il' allait commettre une action sacrilège, comme en déchirant le snaÂre ^'une morte.
Les vêtements de la pauvre victime étaient d'une élégante simplicité. — Sa robe, d'une étoffe légère, à petites fleurs violettes sur fond blanc, dessinait une taille cbm'mante. -^ Ses mains étaient ravissantes de forme, — ses pieds d'une petitesse toute patricienne et fort bien chaussés. — * Maxime regardait avec une émotion facile à comprendre l'ensemble de ce cadavre enchauteur. -^ El, non» le répétons, il hésitait avani de dévoiler le visage.
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Cependant un vagae espoir qne peut-être rétincelle de la vie n'étail point complètement éteinte dans ce corps inanimé, dut rendre sa main plus hardie. — Il s*agenouilla à côté de la jeune morte et il éearta lentement les masses épaisses de cette riche chevelure humide. — Mais il avait à peine achevé qu'il se releva en poussant un cri, et plus pâle que l'homme auquel vient d'apparattre un fantôme.
C'est qu'en effet il voyait devant lui le spectre d'une femme jadis aimée et morte depuis bien longtemps, du moins il avait tout lieu dé le croire. — Ces traits ravissants, mais livides, qu'il contemplait avec des yeux hagards, étaient ceux de Marie, — de Marie, la compagne de Marguerite!. — de Marie, la première victime du comte de Bracy !.. — Oui, c'était bien Marie! . — Marie à vingt ans!.. — Marie, belle jusque dans la niort!.. — Telle avait dû jadis être la malheureuse enfant, sous les eaux transparentes de ce torrent des montagnes, au bord duquel on avait trouvé sa croix d'or!..
Dans le premier, moment, Maxime crut que Dieu lui-même suscitait devant lui cette image vengeresse. — Mais il réfléchit bien vite que, sans doute, il n'y avait là qu'une ressemblance étrange à coup sûr, mais fortuite et accidentelle. — Il se remit à genoux à côté du cadavre. — Il acheva d'écarter les cheveux. — U approcha sa joue des lèvres bleuissantes. — Il appuya sa main sur la place du cœur. — Il souleva les paupières abaissées. — Hélas ! sous les paupières, l'œil était sans regard.
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Nul souffle ne s'échappait des lèvres. — - Le cœur ne battait plus. — La vie était partie à tout jamais !..
Quand Maxime se releva, deux grosses larmes coulaient lentement sur ses joues.
— Elle est morte!.. — murmura-t-il, — pauvre enfant!..
Id
— Ah! mon bourgeois, je vous le disais bien, fit Tun des deux hommes, une femme ne peut pas rester comme cela sous Teau, plus d*un quart d'heure, sans que son affaire soit claire!., c'est dommage tout de même , car elle était diantrement jolie , cette jeunesse!..
Maxime ne répondit pas. — L'ouvrier reprit :
— Qu'est-ce que nous allons en faire» maintenant, de ce pauvre corps? — demanda-t-il.
— Peut-être, — dit monsieur de Bracy. — quelque indice nous indiquera-t-il ce qu'était cette malheureuse femme... — Notre devoir, alors, serait de rendre ce cadavre à la famille de l'infortunée.
— C'est juste... voyons voir...
Maxime fouilla dans la poche de la robe. — Il en retira deux objets. — Un mouchoir de poche et un papier plié en forme de lettre. — Ces deux objets ruisselaient d'eau.
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Le mouchoir était marqué de ces deux initiales : H.-M.
La lettre n*était point cachetée et ne portait aucune suscription.
Maxime la déplia avec des précautions infinies, car le papier u*offrait presque plus de consistance. — Les •caractères tracés à Tintérieur, quoique pâles ot à demi effacés par Teau, restaient cependant lisibles. — Voici ce que disait ce billet :
« Une pauvre créature qui va chercher dans la mort un repos qu'elle ne pouvait plus trouver en ce monde, supplie à deux genoux ceux entre les mains de qui tombera son corps défiguré, de respecter sa volonté dernière.
» Cette volonté, ou plutôt cet ardent désir est qu'on ne fasse aucune démarche pour savoir qui j'ai été et quel nom je portais alors que j'avais un nom... — D'ailleurs, toutes les recherches seraient inutiles. --Je suis étrangère; — ' c'est le désespoir qui m'a conduite à Paris, où je n'ai ni famille, ni ami^, — où personne même ne me conitatt. — Personne n'a donc d'intérêt à rechercher les motifs qui m'ont amenée jusqu'au suicide.
» Je meurs sans remords, car j'ai tant souffert que Dieu, je le crois fermement, sera indulgent pour le crime de ma mort à cause du martyre de mes derniers jours. — Je pardonne du fond de l'âme à celui qui m'a fait tant de mal, à celui qui ne m'a pris mon cœur que pour le fouler sous ses pieds, — à celui qui m'a infligé la honte et la torture d'un amour plus cruel que la haine la plus acharnée. — Je prie Dieu de lui par-
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donner aussi... — Je souhaite qu'il n'apprenne jamais quelle a été ma fin, car si endurcie que soit son âme, un pâle fantôme qui prendrait ma figure viendrait peut-êtpe visiter ses nuits d'insomnies... — et mieux vaut qu'il m'oublie tout à fait...
n Encore une fois,* vous qui trouvez mon corps, soyez généreux, — ne fouillez point un passé sombre et lugubre, rendez à la terre cette dépouille qui fut l'enveloppe d'un cœur brisé, — et qu'une humble croix appelle les prières sur la tombe de l'inconnue...
» 0 ma mère... ma mère... adieu I... »
Maxime avait lu tout haut la lettre que nous venons de reproduire, avec son style incorrect, ses répétitions, ses négligeuces,'mais aussi son désespoir si poignant et si vrai.
Les deux ouvriers l'avaient écouté, tête nue, et plus d'une fois, pendant cette lecture, ils avaient dû essuyer leurs yeux qui se remplissaient de larmes.
— Mes amis, — leur dit le comte en leur mettant à chacun trois louis dans la main, — vous pouvez retourner à votre besogne, — je me charge de faire rendre les derniers devoirs à cette malheureuse enfant. — Laissez-moi seulement votre nom et votre adresse, car il est possible que votre témoignage devienne nécessaire pour (e procès-verbal qu'il sera indispensable de rédiger... — Que l'un de vous, en outre, ait la complaisance d'aller le plus vite possible jusqu'à la place de la Concorde et de m' envoyer tout de suite une voiture...
HO LBS TimmS DB rAfllS.
Lfs ouvriers, enchantés des soixante francs que chacun d*eux venait de recevoir, se mirent, comme bien on pense, aux ordres de Maxime, et s'empressèrent de remplir la mission dont il venait de les charger.
Le comte demeura seul auprès du corps de la jeune morte.
'Ses yeux alors s^attachèrent sur ce doux et beau visage et ne purent plus s'en détacher. — Il se sentit en proie à une sorte d'hallucination — Il lui sembla qu'une voix intérienr lui criait :
— C'est l'enfant de Marie!., c'est ta fille!., yainement il s'efforçait de répoudre à cette voix par
le raisonnement, vainement il se répétait à lui même :
— C'est impossible !. Marie a péri dans ce torreut sur les bords duquel on a retrouvé cette pauvre petite croix d'c^ qui lui venait de moi I . .
La voix mystérieuse répétait encore :
— C'est ta fille!..
Maxime alors mit un genou en terre, et, avec une exa)tation fébrile, il supplia Dieu de l'éclairer. — On eût dit qu'il s'attendait à un miracle. — On eût dit qu'il croyait que ses lèvres inanimées allaient s'entr'ouvrir pour murmurer ;
— Oui, c'est bien moi... l'enfant d'une faute... — c'est moi que tu retrouves trop tard pour me protéger, pour me sauver...
Mais le miracle ne se fit pas !
— Oh! — s'écria monsieur de Bracy, — ce doute est horrible!.. — il faudra que je sache si. c'est un nouveau malheur qui vient me frapper...
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« Paavre enfant!., pauvre morte!., tu demandes Tuubii!.. — Pardonne-moi si je ne respecte pas ce vœu suprême!.. — pardonne-moi si je fouille un passé que tu voudrais ensevelir dans une nuit éternelle !.. — Ce n'est point une curiosité vaine et presque sacrilège, c*est un motif sacré qui me pousse!..
— Victime sans doute innocente, tu pardonnais i celui qui t'a perdue!.. — Itfais tu comprends bien que, si tu es ma fille, je n'ai pas, moi, le droit de pardonner! . — Tu comprends bien qu'il faut que je sache quel est l'homme dont l'infamie t'A couchée là, livide et morte, à mes pieds !.. -* Tu comprends bien qu'il faut que je le retrouve I — Tu comprends bien qu'il faut que je te venge! — Moi aussi, j'allais mourir!.. La main de Dieu s'est servie de ton cadavre pour me rattacher à la vie !.. — Ce n'est pas le hasard qui nous met en présence!.. — Non!., c'est la Providence !.. — Le hasard est aveugle !.* — Dieu seul marche à son but !.. •— Dieu me conduira par la main dans cette recherche que je vais entreprendre...
— Tu ne demandais qu'une tombe!.. — Peut-être sur cette tombe, est-^ce ton père qu'on verra prier I . .
En ce moment, arriva la voiture ramenée par un des deux ouvriers qui avaient «ecouru Maxime.
Le corps de la jeune fille fut porté sur les coussins de eetie voiture, qui se mit lentement en marche suivie par M* de Bracy.
Le fiacre, métamorphosé en char funéraire, arriva rue Taithout.
Une chaise de poste» tout attelée de quatre che~
yaax, stationnait devant la porte. — Le postillon attendait en selle. — Le valet de chambre de Maxime se tenait debout à côté de la portière. . Monsieur le comte, — dit-îl, — tout est prêt.
— Faites décharger la voiture et renvoyez les chevaux, — répondit Maxime, — je ne pars plus... — mais d'abord, et avant tout, courez me chercher uo manteau.
— Il y en a un dans la chaise de poste, monsieur le comte.
Maxime se servit de ce manteau pour envelopper entièrement le corps, afin d^éviter qu'à la vue du lugubre fardeau, un rassemblement immédiat se formât devant la maison, — ce qui n'aurait pas manqué d'arriver.
Grftce aux précautions prises, le cadavre put être monté, sans être aperçu, jusqu'à l'appartement de Maxime où on retendit sur un lit.
Le comte alla faire ensuite sa déclaration chez )e commissaire de police, qui revint avec lui afin de constater le décès.
On dressa procès-verbal de tontes les circonstances rapportées par nous dans les chapitres qui précèdent, et sur l'assurance de M. de Bracy, qu'il prenait à sa charge les détails et les, frais de l'inhumation, le commissaire se retira.
Le premier sohi de Maxime fut de faire embaumer le corps, afin de lui conserver au moin» cette vie factice et apparente dont le résultat est d'arrêter la lenle décomposition de la mort. — Un daguerréotypeur el un moulear furent appelés successivement. — Tons
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les deux obtinrent, grâce à leur art, une exacte reproduction des traits de la jeune morte.
Ceci fait, Maxime acheta, au cimetière du Père-Lacbaise une tombe toute préparée, — tombe de famille dont le caveau profond pouvait recevoir plusieurs cadavres.
La jeune morte fut couchée dans un cercueil de bois incorruptible, dont le couvercle se fermait avec une serrure.
On pouvait donc, en descendant dans le caveau et en découvrant le cerceuil, revoir le visage de la morte.
Tel était le but de Maxime.
Le lendemain, eurent lieu, sans pompe, les cérémonies funèbre.* — M. de Bracy, seul, suivit le char mortuaire jusqu'au lieu du repos.
— Quel nom devrai-je graver sur la pierre? — lui demanda Fentrepreneur des sépultures au moment où il allait se retirer.
— Gravez ces mots :