‹ Les viveurs de Paris (volume 2)Chapitre 40 sur 53 · LE LABYRINTHE · texte numérisé non relu

LE LABYRINTHE

PliUlppe Tlié¥enlii.

A partir du jour où s'étaient passés les faits dont nous venons d'être Thistorien, la vie de Maxime avait un but.

Ainsi que nous le lui avons entendu dire à luimême, il voulait pouvoir écrire un nom sur la tombe de la jeune morte. — Il voulait savoir si ce nom était celui de sa fille. — Il voulait remonter dans le passé jusqu'au séducteur de la malheureuse enfant. — Il voulait, enfin, la venger.

Mais, entre le comte de Bracy et la réalisation de celte volonté, il y avait des abîmes. — De toutes parts se dressaient des obstacles qu'il semblait impossible de surmonter. — Pour soulever le mande^ — disait

Archimède,— il /attirait mi levier et un point d'appui. — Tout manquait à Maxime, le levier et le point d'appui. — Un vague effrayant, une impénétrable obscurité enveloppaient ce qu'il avait un si grand intérêt à découvrir.

Il était dans la situation 4*un navigateur jeté sur rOcéan, sans boussole et au milieu des brouillards.

Où chercher le fil d'Ariane qui le guiderait parmi les inextricables détours du labyrinthe de Tinconnu?

Maxime tout d'abord comprit qu'il s'engageait dans une entreprise insensée. — Il se sentit écrasé par un découragement immense. — Hais, nous le répétons, sa vie n'avait plus désormais qu'un but. — Il lui fallait savoir ou devenir fou. — Il résolut de chercher.

Les premières recherches durent se faire sur une échelle énorme. — Maxime paya vingt émissaires qui, munis pour uniques reuseignements de la date du suicide et du signalement de la jeune fille, fouillèrent Paris dans tous les sens. — Ceci coûta beaucoup d'argent à Maxime et n'amena pas le moiidre résultai. — Aucune lueur ne jaillit. — La mystérieuse extcémité du fil d'Ariane se cachait plus que jamais. — Un mois se passa ainsi. — M. de Bracy sentait s'éteindre son dernier espoir. — Ses funèbres projets, un instant combattus, reprenaient le dessus. — Il songeait à retourner sur les bords de la Seiue, et, cette Ibis, à n'en plus revenir.

Yoilà où en étaient les choses quand, un matin, le yalet de chaai^e de Maxime vint lui annoacer qu'il y

avait là quelqu'un qui désirait obteoir une audieBce.

— Quelqu'un? — demanda AI. de Braey, «- qui donc?

— Un homme, monsieur le comte.

— Jeune ou vieux?

— Entre deux ftges.

— Vous ne le connaissez pas?

— Non, monsieur le comte, — c'est bien certainement la première fois qu'il vient à la maison.

— Quelle est l'apparence de cet individu?

— Médiocre — Ce n'est point, à coup sûr, un homme du monde, — ce n'est pas non plus un ouvrier ou un fournisseur y «* on dirait un petit bourgeois

— Savez-vous ce qu'il v^t?

— Je le lui ai demandé, — il m'a répondu que ce qu'il avait à dire ne regardait que monsieur le comte»

— Qui sait? — pensa Maxime, — c'est peut-être un renseignement inattendu qui m'arrive.

Et tout haut, il reprit :

— Faites entrer.

Le valet de chambre sortit et revint au bout d'une seconde, accompagné du personnage dont il avait annoncé la visite.

Ce personnage avait une apparence indéfinissable.

Ainsi que Tavait dit le domestique, on pouvait, dans le premier moment, le prendre pour un petit bourgeois. — Mais, pour peu qu'on le regardât pendant une ou deux secondes avec atti^ntioii, cette opinion se modifiait aussitôt. Ce quidam, qui pouvait avoir de treute-cinq à quarante-^inq ans, était de taille exiguë

44$ LBS TlflllM M rABlS.

et semblait faîMe et malingre. Son visage, long et d'one eooleor terrense, oftrait an regard distrait nne expression de bonhomie, démentie bien vite par un examen pins attentif de la bouche et des yeax. — Les lèvres étaient fines, mobiles, astucieuses. — Elles devuent avoir une longue habitude du mensonge et de la ruse. — Quant aux yeux, ils étaient sournois, perspicaces, laissant le regard errer perpétuellement à droite et à gauche, sans lui permettre jamais de s'arrêter sur un autre regard.

Les cheveux, ternes et durs, offraient une nuance jaunâtre si bizarre qu'il semblait difficile de décider s'ils appartenaient à une perruque mal faite ou à une chevelure naturelle.

Une cravate noire, — un petit paletot noisette, fort propre et boutonné jusqu'au cou, — un pantalon bien tendu et des souliers vernis formaient le costume da nouveau venu, qui portait des gants noirs et une petite canne à pomme d'argent.

Toute cette apparence déplut souverainement à Maxime.

Le personnage que nous venons de dépeindre salaa profondément. — Maxime lui rendit son salut par une légère inclinaison de tête, et lui dit :

— Vous avez désiré me voir. Monsieur?

— Oui, monsieur le comte.

— Eh bieni voyons, de quoi s'agit-il î L'inconnu prit une chaise et s'assit sans façon à

quelques pas du fauteuil de Maxime. — Ce dernier fronça le sourcil. — L'inconnu ne s'en aperçut point, ou feignit de ne point s'en apercevoir. — Il passa

LB FIL D*AlUAflB. 449

sa main gantée dans ses cheveux jaunes et U dit :

— Voici bientôt un mois, monsieur le comte, que TOUS avez retiré de la Seine le cadavre d'une jeune fille.

Maxime tressaillit.

— Eh bien I Monsieur, — s'écria-t-il vivement, — eh bien?

— Depuis ce jour, — poursuivit Tinconnu, — et pour des motifs que j'ignore, vous avez fait tout aa monde pour venir à bout de découvrir quelle était cette jeune fille

H. de Bracy fit un signe de tète affirmatif. L'inconnu reprit :

— Vous avez chargé des gens qui se disaient habiles, d'explorer tous les hôtels, — toutes les maisons garnies, — de questionner les employés de tons les chemins de fer et de toutes les voitures publiques.

— C'est vrai, — répondit Maxime.

— (ies gens ne vous ont rien appris.

— C'est encore vrai, — murmura le comte.

— Les drôles vous volaient votre argent, — poursuivit le bizarre interlocuteur de Maxime, — la moiti'' d'entre eux cherchait mal, l'autre moitié ne cherchait pas.

— Vous en êtes sûr? — s'écria Maxime.

— Oui, monsieur le comte, parfaitement sûr.

— Mais, comment savez-vous cela ?

— Comme je sais tant d'autres choses.

— £h bien! Monsieur, ces renseignements qui m'ont 'manqué jusqu'à présent, pouvez-vous me les donner?

416 tu fffBVI» OV PAt».

•«-^ Je ne le peux pas encore, mais j*)ii ia presque eertitnde de le poaToir MeiitAt.

— Qmndt

— Hais, i*abord, quand nous nons serons entendus sur certains détails fort essentiels.

-^ Lesquels? <

— Eh I mon Dieu, monsieur le comte, la question qui geaftrne le monde, <- la question sans laquelle la guerre esl impossible et Kamour difficile, en un met, la qoestion d'argent,

— Ah ! — fit Blaxime, — vous Yenes m*offrir tos services*

— Précisément, monsieur le comte.

•*^ Ne me disiea«>yous pas lout à l^heure que j'avais été volé par les geos diai|^és des premières démarches?

— Je le disaie el je le répète.

— Et vous préteodez que si je mettais en vous ma confiance, elle ne serait pas trompée?

— Je le prétends» monsieur le comte, et je le prouverai.

«— Qui ètes^vous, Monsieiir?

L'ÎBconau déboutonna sou paletot. — Il tira d'une poche iatérieure un petit portefeuille de cuir de Russie. — Il ouvrit ce portefeuille dans lequel il prit une carte qu'il présenta à Maxime. •— Cette carte portait ces mots gravés sur carton porcelaine :

MilLIPPE THÉVENIN,

Ex-sous-chef de la brigade de sûreté^ 1, rue MaucanseiL

— EX'Bova^hef de la brigade ie fureté, — répéta Maxime après avoir lu la carte qae le visiteur venari de lui présenter, — vous apparteniez âoac i la police, monsieur?

— Oui, monsieur le eonite, — ^ répondit Thévenin, j'avais cet honneur.

La physionomie de Maxime exprima clairement qu'il trouvait bizarre qu'on revendtqu&t cm pareil honneur. — Puis il reprit :

— Et, maintenant?..

— Ah 1 nuiintenant, monsieur le comte, je suis rentré dans la vie privée... — je pourrais dire que je me suis retiré volontairement, mais j'ai l'habitude de la franchise... on m'a remercié.

— Vraiment I

— Moo Dieu, ouL

•*- Et, pourquoi donc }

422 LBs ?ivnnis di par!$.

— Monsieur le comte, — fit Thévenin, — aimezvous Balzac?..

Maxime regarda son interlocuteur avec stupéfaction et se persuada presque qu'il avait affaire à un fou.

— Vous me demandez si j*aime Balzac?.. — s'écriat-il enfin.

— Oui, monsieur le comte.

— Mais, dans quel but ?..

— Cette question, n'est-ce pas ? .

— Précisément.

— Vous allez me comprendre. — Seulement, d'abord, je vous en prie, répondez-moi...

— Eh bieni oui, je l'aime.

— Vous avez lu tous les ouvrages qui composent la Comédie Humaine f.'.

— Sans doute.

— Alors le personnage de Peyrade dans Splendeurs et misères des courtisaîies vous est familier?..

Maxime fit un signe affirmatif.

— Eh bien! — reprit Thévenin, — l'histoire de Peyrade est justement la mienne... ce qui me dispense d'entrer avec vous dans de longs détails à mon sujet . .

— La besogne qu'on me taillait chaque jour à la préfecture ne suffisait point à mon activité dévorante — J'ai cru fort innocemment que je pouvais, dans mes moments perdus, mettre mes talents au service des particuliers; — c^ci est parvenu aux oreilles de monsieur le préfet, qui l'a trouvé mauvais et m'a congédié.

— Vous le voyez, monsieur le comte, tout cela se trouve dans la Comédie Eummne ! — Ah I quel homme, que ce Balzac !.. — comme il connaissait non-

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seulement le cœur, mais la vie jusque dans ses moindres détails, et comme il aurait fait un prodigieux préfet de police s'il n'eût mieux aimé être le plus grand romancier du monde !..

L'enthousiasme de monsieur Thévenin mit un pâle sourire à la lèvre de Maxime.

— Je suis bien loin , dit-il ensuite, — de contester votre mérite. -^ Mais je ne vois pas trop à quoi, maintenant, vous pouvez m'ëtre utile...

— Gomment cela, monsieur le comte?.,

— Mais, sans doute, aujourd'hui que vous avez perdu votre position...

L'ex-sous-chef se mit à rire.

— Monsieur le comte, — répondit-il ensuite, — j'ai perdu, cela est vrai, ma position officielle... — je ne puis plus, comme autrefois, donner ostensiblement mes ordres à ma brigade — mais mon pouvoir, pour être occulte, n'en est pas moins réel... — j'ai su, quand j'étais au pouvoir, me faire des partisans nombreux,— bref, je peux vous servir aussi bien, et peutêtre mieux, que monsieur le préfet lui-même...

— Ce qui veut dire?.. — demanda Maxime.

— Ce qui veut dire, — répondit carrément Thévenin, — que vous avez un intérêt quelconque à savoir

. quels étaient le nom et la famille de ^a jeune fille que vous avez fait enterrer d'une façon splendide au cimetière du Père Lachaise, — Eh bien ! je trouverai ce nom, je découvrirai cette famille, — enfin je réussirai, là'oii ceux dont vous vous êtes servi avant moi ont si complètement échoué.

— Monsieur, — s'écria vivement Maxime, — ^je vous

424 * LB8 ▼ITB0II8 DV PAKIS.

en sspplie, soyez franc avec moi... — 8«ve»-voiis déjà quelque chose?

— Rien, monsienr le comte, je roas en donne ma parole d*bonneur...

— Ab i — fit monsieur de Bracy avec un soapir. Thévenin reprit :

— Vous comprenez qu'avant de me mettre en besogne il me foUait être d*accord avec vous sur plus d'un point, — on doit nourrir ses limiers, monsieur le comte...

— Eh bien 1 monsieur, faites vos conditions.. .

— Elles seront bien simples et vous prouveront, je crois, ma loyauté en affaires, d*mie façon irrécusable.

— Voyons.

— Notons en passant que les recherches seront difficiles et qu'il me faudra, pour marcher vite, employer beaucoup de monde.

— Au fait. Monsieur, au fait !

— Ajoutons à cela qu'il y a pour mes hommes un danger très-réel de se brouiller avec l'administratioir, si elle ven&it à être instruite de quelque chose, et, ainsi que vous ne l'ignorez bien certainement pas, monsieur le comte, tout danger mérite salaire ..

— Je vous ai déjà dit de faire vos conditions. Monsieur, — s'écria Maxime avec un peu d'impatience.

— C'est que, voyez-vous, je tiens énormément à ce que mes prétentions ne vous paraissent point exagérées.

— Encore une fois, Monsieur, au fait I

— M'y voici. — Je ne vous demanderai pas on sou d'avance, ainsi que le font les carotteurs et ks intri-

LE PIL D^ARIANB. I ?5

^ants, — Si je ne réussis pomt, tant pis poor moi, j'en porterai la peine...

— Et, — dit Maxime, — en cas de succès?

— Ah ! en cas de succès, c'est autre chose. — Le jour où je vous apporterai un renseignement positif, — le jour où j^aurai trouvé l'extrémité du fil conducteur qui doit vous amener à la découverte de la vérité, — ce jour-là, vous me remettrez dix mille fraucs.

— Dix mille francs I — répéta Maxime.

— Oui, monsieur le comte. — Trouvez-vous donc que ce soit une trop forte somme?

— Je ne dis pas cela.

— Ainsi vous consentez?

— Oui.

— Alors, tout est convenu?

— Sans doute.

— Bien I monsieur le comte ; — aujourd'hui même, — dans une heure, — moi et tout mon monde nous serons à l'œuvre...

Philippe Thévenin se leva pour prendre congé de Maxime.

Ce dernier le retint.

— Monsieur, -r- lui dit-il , — ne voulez-vous donc point que je prenne l'engagement de vous remettre dans les conditions arrêtées entre nous, la somme que vous demandez?

— Mais cet engagement, monsieur le comte, il me semble que vous l'avez pris... j:

— Sans douté, — verbalement. — Ne souhaitezvous pas un engagement écrit ?

L'ex-sous-chef haussa légèrement les épaules.

128 LES TimUS Iff fàMi.

— Paseeoore — inaîs,aupointoàai sont les choses, il ne faat plvs que patience. — Quelques jours encore, et j*ai lieu de croire que votre curiosité , si exigeante qu'elle puisse être, sera de tout point satisfaite...

— Voyons, Monsieur, parlez, j*écoute...

— He Toicî à vos ordres, monsieur le comtA.

Et Tex-agent tira son portiefeoille de la poche de côté de son paletot gris.

lU

ftmtfcigttÉiMiits.

Le portefeuille de Théfenin était bourré de papiers de toutes sortes — quelques-uns à peu près neufs <— la plupart très-gras et très-usés à leurs angles et à leurs plis.

Parmi ces papiers il eu prit un d'assez volumineuse dimension et qui semblait contenir une dizaine de pages.

— Qu'est-ce que cela? — demanda Maxime.

— Cela, monsieur le comte, ce sont mes notes relatives à Tobjet qui vous intéresse.

Et il présenta le petit cabier à monsieur de Bracy. Maxime le prit et lut à baute voix :

— Le n du mois dernier, une jeune fille de vingt à vingt-deux ans, très-jolie, de taille moyenne, avec des yeux et des cbeveux noirs , vêtue d'une robe à fond blanc semé de petites fleurs violettes , et coiffée d'un chapeau de paille, est arrivée à Paris par le train

430 LM vivions DB PARIS.

du chemin de fer de Lyon de deux heures trente-cinq minutes.

« Cette jeune fille n'avait pas de bagages — pas même une siiçple valise.

» Elle a pris au débarcadère la citadine portant le numéro 271.

» Le cocher lui a demandé à quelle adresse elle vonlait se faire conduire. — Elle a répondu qu'elle désirait être menée à une maison garnie quelconque , pourvu que cette maison ne fût pas éloignée de la rue Saint- Lazare. — Le cocher Ta conduite au numéro 19 de la rue de la Victoire. — Elle a payé la course et elle est entrée dans Thôtel. — La maîtresse de la maison/ voyant cette jeune fille pâle et chancelante , a pensé qu'elle était souffrante et Ta interrogée dans ce sens.

> — Je suis fatiguée d'un long voyage , — a-t-elle , répondu, — mais je n'ai besoin que d'un peu de repos. >

» On l'a fait monter dans une chambre. — Au bout de deux heures, la maîtresse de la maison a frappé à la porte. — La jeune fille est venue ouvrir. — Alors { a eu lieu entre elle et l'hôtesse le dialogue suivant : >

» — Je viens savoir, Mademoiselle, si vous désires quelque chose?..

M — Rien absolument. Madame.

» — Peut-être attendez-vous quelqu'un?

» — Non, Madame.

» — Sans doute, on doit vous apporter ici vos malles f î; » — Non, Madame.

• — L'usage, Mademoiselle, est de payer d^avance le loyer de la chambre.,.

LB FIL o'arûnb. 434

■ — Dites-moi ce que je voas dois.

» — Cela dépend du temps que vous passerez chez moi. — Je loue au mois — à la quinzaine — à la semaine et au jour.

» — Je pense ne rester ici qu'un jour et nne nuit.

» — Alors, Mademoiselle, c'est quatre francs pour la chambre et un franc pour le service.

» — Voici cinq francs, Madame.

» — Prendrez- vous une bougie?

» — Oui, Madame.

> — C'est trente sous.

» — Les voici.

» — Si vous désirez dtner, il y a dans la maison nne table d'hôte .. — on pourra vous monter votre dîner dans votre chambre... ce sera trois francs.

I» — Bien , Madame , — je vous préviendrai si je veux dîner.

» — Vous avez sans doute un passeport , Mademoiselle?...

» — Non, Madame.

» — Quelques papiers ?

» — Aucun.

> — Dumoins vous connaissez du monde à Paris?.. » — Personne. — Mais pourquoi me demandezvous tout cela, Madame?...

a — Mon Dieu, Mademoiselle, vous n'ignorez pas que nous sommes tenus , comme logeurs en garni , d'inscrire sur un registre les noms de toutes les personnes qui descendent chez nous , et de nous faire représenter leurs papiers.

» — Je l'ignorais , Madame.

|3j[ LB8 TlTBOllS W PARIS.

» — C'est une fonualité indispensable.

. — Je vous répète, Madame, que je n'ai ni passeport, ni papiers... — Je ne croyais pas que cela pût me devenir nécessaire...

, C'était une erreur, Mademoiselle... — Enfin,

puisque vous ne devez passer ici qu'une seule nuit, je me contenterai d'inscrire votre nom. . — je vais aUcr chercher mon registre.

» L'hôtesse revint au bout d'un instant.

p — Vou^ vous appelez?... — deaianda-t-elle.

■ — Louise Hirschler.

ji — Vous venez?

» — De Strasbourg.

, — . Votre âge î

, — Vingt-deux ans.

» Voire profession?

» — Ouvrière en dentelles.

, Notons en passant , que , selon toute apparence, l'indication de nom était aussi inexacte que rindication d'arrivée, puisque la jeufte Bile parlait de Strasbourg et venait de la ligne de Lyon. — Évidemment elle tenait par-dessus tout à faire perdre sa trace, si quelqu'un s'avisait de la rechercher. — L'hôtesse n'en demanda pas davantage. — Vers six heures, la Jeune fille sortit. — Elle vit un commissaire à la porte de l'hôtel , et elle le pria de la conduire au numéro 17 de la rue Saint-Lazare. »

Ici Maxime interrompit brusquement sa lecture.

Au numéro 17 de la rue Saint-Lazare 1... —

s'écria-t-il avec stupeur.

— Oui, monsieur le comte.

LE FIL D*ARU1IE. 433

— Aînsi, je ne me suis point trompé... C'est bien an numéro 17?

— Parfaitement.

Monsieur de Bracy resta muet pendant un instant, puis il reprit :

« La jeune fille entra dans la maison, et elle demanda au concierge si c'était bien là que demeurait le baron René de Savenaj?.. »

Maxime témoigna par un nouveau geste sa stupéfactîcfti croissante. — Mais, cette fois, il ne s'interrompit pas et il poursuivit :

« Le concierge répondit qu*en effet c'était bien là, mais que monsieur de Savenay, depuis quelques mois, ne se trouvait ni à Paris, ni même en France.

« — Et, — fit la jeune fille avec instance, — poui* riez-vous me dire. Monsieur, où il est dans ce moment?

« — Très-facilement, mademoiselle, mais c'est un peu loin, je vous en préviens...

« — Parlez, Monsieur, je vous en supplie...

V Le concierge consulta une sorte de mémento et il répondit :

« — J'ai reçu de monsieur de Savenay l'ordre de lui faire adresser tontes les lettres qui arriveraient ici pour lui, au village de ***, près Lausanne {Suisse), poste restante.

« En entendant ces mots, la jeune fille poussa un grand cri. — Elle ne répondit pas une seule parole. — Elle sortit de la loge, ou plutôt elle s'élança au dehors.

a A ri.eure qu'il est, le concierge du numéro 47 de

la rue Saint-Lazare est encore parfaitement convaincu qu*il a eu affaire à une folle. — Â la porte de la rue, la jeune fille retrouva le commissionnaire qui Tattendait et qui la ramena à Thôtel. Elle remonta dans sa chambre, où elle s'enferma. — La soirée se passa sans qu'elle eût prit aucune nourriture. — Seulement elle demanda une plume, du papier et de Teiicre, et, sans doute, elle écrivit.

> Le lendemain matin, de très-bonne heure, elle sortit. — Au coin de la rue de la Victoire el de la rue Laffitte elle rencontra un mendiant. — Elle lui demanda de quel côté il fallait se diriger pour trouver la Seine. — Aussitôt après avoir entendu sa réponse, elle lui mit dans la main une petite bourse qui contenait quatre pièces de cinq francs et de la menue monnaie.

» — Priez pour moi. .. — lui dit-elle.

« Puis elle s*éloigna rapidement dans la direction indiquée.

« C'est environ une heure après ce moment, monsieur le comte, que vous risquiez votre vie pour retirer de l'eau le cadavre de cette malheureuse enfant. >

Là se terminait le rapport de l'ex-sous-chef de la brigade de sûreté.

Maxime en avait lu toute la dernière partie avec on profond abattement et une croissante tristesse.

La façon mystérieuse et inexplicable dont René semblait se trouver mêlé à toute celte déplorable et tragique aventure bouleversait ses idées, et lui faisait prévoir de nouveaux et terribles malheurs qu'il n'avait point encore soupçonnés jusque-là.

De plus, dans le rapport de M. Thévenin, il était

LB m b'abuiib. 435

question de la Suisse et d*un village situe près de Lausanne, et Ton se souvient sans doute que Marie, la première maîtresse de Maxime, était née sur les bords du lac de Genève.

Ces rapprochements bizarres, et surtout la ressemblance étrange et prodigieuse de la jeune morte arec la malheureuse compagne de Marguerite Simon, — tout cela, enfin, jetait de plus en plus le comte de Bracy dans cette horrible crainte d'avoir retrouvé sa fille et de ravoir retrouvée séduite et morte !..

Maintenant, quel avait été le rdle de René dans ce drame funèbre ? — Maxime l'ignorait encore. —Mais, hélas I il connaissait trop bien son ex-protégé pour n'avoir pas la presque certitude que ce rôle avait été fatal et signalé par quelque infamie.

Une dCetilon.

Maxime, absorbé par les sombres réflexions dont nous venons de mettre quelques-unes sous les yeux de nos lecteurs , continuait à cacber son/ront brûlant entre ses deux mains et gardait le silence.

Philippe Thévenin trouvait sans doute ce silence un peu froid, car il ne tarda pas à le rompre.

— Monsieur le comte.. — murmura-t-il.

Maxime releva la tête. .

— Monsieur, le comte. . . — répéta Thévenin.

— £h bien? — demanda Maxime

— Que pensez-vous du petit rapport que je viens d'avoir Thonneur de vous lire?..

— Je pense que vous avez tenu toutes vos promesses et que vous êtes un bomme babile...

La figure de Tex-agent rayonna.

— Touies!.. — s'écria- t-il, — ohl non, monsieur le oomte, pas encore toutes...

438 LBS TITBimS DB PARIS.

— Ah I — fit Maxime.

— Il me reste quelque chose à faire...

— Vraimeirt I

— Oui, — monsieur le comte.

— Quoi dope ?

— Je ne vous ai dit ni le véritahle nom de la jeune fille, ni Tendroit précis d'où elle vient... — mais je saurai cela dans huit jours.

— Vous le saurez?

— Sans aucun doute, — monsieur le comte

— Et, comment?

— Un de mes hommes part ce soir. ..

— Pour où?

— Pour le village de ***, près Lausanne. — Je parierais tant qu'on voudrait mille écus contre cent soos que c'est là que nous aurons le mot de Ténigme.

— Je le crois comme vous... — fit Maxime après avoir réfléchi pendant un instant.

— Monsieur le comte, — dit Thévenin en souriant, — il y a un proverbe qui affirme que les bons esprits se rencontrent. . .

— Mais, — poursuivit Maxime qui n'avait pas écouté la réplique de son interlocuteuTi — ce voyage est inutile.

— Inutile ! s'écria l'ex-agent.

— Complètement.

— Et, pourquoi donc cela, monsieur le comte?

— Parce que, moi-même, je vais partir ce soir.

— Pour la Suisse ?

— Oui.

— Il est de. fait que, dans ce cas, vous ferez vos

LE FiL d'àRIANB. 439

affaires mieax que personne, — mais, si vous le désirez, monsieur le comte, l'homme que je devais envoyer là-bas pourra vous accompagner afin de vous aider dans vos recherches ...

— Non... non... — fit Maxime avec un geste de dégoût.

— Comme vous voudrez, monsieur le comte, — murmura Thévenin.

Puis au bout d*un instant, il reprit :

— Ainsi, monsieur le comte, puisque vous arrêtez mes dernières démarches c*est que vous regardez ma mission comme entièrement terminée ?

— Oui, — fit Maxime.

— Et, vous êtes satisfait des résultats?

— Satisfait, du moins, de votre habileté et de votre zèle.

— Alors, monsieur le.comte, il n'y aura entre nous, sans doute, aucunes difficultés?..

— Des difficultés?., et, à quel sujet?..

— Au sujet de nos petites conventions .. pécuniaires?..

— Ah! — fit Maxime, — je vous comprends... Thévenin sourit.

-7- Vous réclamez vos dix mille francs, n'est-ce pas ?. ,'

— Dame! monsieur le comte, il me serait agréable de les toucher. . mais, si cela vous gênait aujourd'hui...

— Nullement.

— Vous allez donc me les donner ?..

— A l'instant même.

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