‹ Les viveurs de Paris (volume 2)Chapitre 4 sur 53 · LB8 TIYBUHS DB PARIS · texte numérisé non relu

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Puis Aline se hâta de poser un petit bonnet sur ses beaux cheveux, — elle prit sous son bras le coffret en bois de cèdre, elle embrassa madame Girard et elle sortit avec Gabirol , qui se trouvait tout heureux d'être en public le cavalier de sa charmante fiancée.

Deux amants bien épris, qui marchent Tun à côté de Uautre et les bras enlacés, s'isolent volontiers de tout le reste du monde, — même au milieu de la foule. — Ils trouvent toujours que le temps passe trop vite et que le chemin est trop court.

Or, Armand et Aline arrivèrent rue de Provence avant même de s*ètre aperçus quMls avaient quitté la rue Saint-Nicolas.

— C'est là, — dit la jeune fille à l'ouvrier, en lui montrant une maison de belle apparence.

— Vous entrez ?

— Oui.

— Serez- vous longtemps î

— Cinq minutes.

— C'est bien chez une dame que vous allez, n'est-ce pas?..

Aline haussa les épaules.

Puis elle répondit en riant :

— Décidément, vous devenez fou, mon pauvre Ar- ^hnà I .. — Est-ce que les hommes ont l'habitude de ï^orter des châles î

(Gabirol se donna une énorme chiquenaude sur le

j. ^ Je ue suis pas fou, — dit-il ensuite , — mais ^^deuuaent je deviens bête, et cela tient , ma petite

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femme chérie, k ce que Vous me faites perdre le peu d'esprit que j'avais!..

— Je monte, — fit Aline.

— Allez, — répéta Armand, — et moî, en vous attendant^ je vais exécuter ùtie faction sut 16 trottoir, ni plus ni iJnoins qu'un âne en peiné.

Aline entra sous la porte cocher e.

— Madame de Lucenay ? — demanda-t-élle au concierge.

— Elle y est, — répondît ce dernier.

La jeune fille monta.

Or, il est bon d'expliquef à nos lecteurs ce qu'ils ne savent pas encore, à savoir, que madame de Lucenay et Camélia étaient une seule et même personne. — Libre de choisir entre toutes les combinaisons des lettres de l'alphabet pour s'octroyer un nom sonore et aristocratique , la pécheresse avait choisi celui-là. — Elle était dans sa chambre à coucher avec René, au moment où on vint lui annoncer que la racommodeuse de cachemires lui rapportait un de ses châles.

— Amenez-la ici, dit-elle.

Ou introduisit Aline. ^

Camélia, tout occupée de son chftle, ne la regarda qu'à peine, mais René, fin connaisseur en fait de beauté^ l'enveloppa d'un regard ébloui.

La pécheresse, pendant un instant, déploya le tissu des Indes et l'examina dans tous les sens, cherchant en vain quelque trace de la déchirure. — La reprise était faite d'une façon si merveilleuse, et, tranchons 1^ mot, si artistique, qu'il était à peu près impossible de 8*apercevoir qu'elle existait.

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— Mademoiselle, — dit Camélia à Aline, — ce travail est admirable, — De quelle somme, je vous prie, maTemme de chambre est-elle convenue avec vous?

— Une somme de vingt francs, Madame... — balbutia timidement la jeune fille.

— ^ Les voici, — reprit la pécheresse en mettant un louis dans la main blanche et mignonne de la grisette.

— S'il m*arrive à l'avenir quelque accident du même genre, je me souviendrai de vous...

— Madame est bien bonne. .. — murmura Aline, et elle sortit de la chambre à reculons, poursuivie jusqu'au dernier moment par 1q regard fixe et brûlant de monsieur de Savenay.

Ce dernier ne tarda pas à prendre congé de son exmaîtresse, devenue sa redoutable complice.

Dans l'antichambre il rencontra Mariette, cette soubrette leste et fringante que nous connaissons depuis longtemps.

— Mon enfant, — lui dit-il en lui prenant le menton avec un geste digne de la régence, et en faisant couler deux pièces d'or dans la poche de son tablier, — c'est toi, n'est-ce pas, qui as procuré à madame l'ouvrière qui sort d'ici- î

— Oui, monsieur le baron, — répondit la camé-

riste.

— Alors, tu sais son adresse?

— Naturellement.

— Tu m'obligeras beaucoup en me la donnant , ma chère Mariette.

— Monsieur le baron a donc des cachemires à ra* commoder!. . — demanda la soubrette en clignant d-

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Tœil avec nne petite grimace malicieuse qu'elle avait empruntée aux us et coutumes des Martons et des Donnes du Théâtre-Français.

— Comme tu le dis , — répliqua René , — j'ai des cachemires à raccommoder.

— Eh bien I cette adresse, la voici :

René avait tiré son portefeuille et il écrivit sous la dictée de Mariette :

« Madame Girard, — rm Neuve-Saint-Nicolas, numéro 47. »

— Qu'est-ce que c'est que ces gens-là î — demandat-il ensuite.

— La mère et la fille.

— Elles vivent seules?

— Oui, monsieur le baron.

— Pauvres, sans doute?

— Ce n'est pas douteux.

— Et honnêtes?..

— Je le crois. — Chez elles ça n'est pas cossu f

—- Penses-tu que la petite ait quelque amoureux?..

— Je n'eu sais rien, mais je le parierais volontiers, car elle est gentille comme un amour et mignonne à croquer...

— Merci, Mariette, — fit alors René , — merci de tes renseignements, mon enfant...

Et il descendit l'escalier en se disant :

— Quand j'en aurai fini avec Berthe, je songerai à cette petite.

Feullleu détachés.

Nous empruntons de nouveau quelques pages au journal manuscrit de madame de Croï. — Au moment où nous faisons cet emprunt, un mois s*est écoulé depuis le jour funeste où Henry est retombé dans les filets d*Esther, de Camélia et de René.

« Dimanche. — On%e heures du soir.

»'Non, je n'étais pas née pour le bonheur!.. — Non, Dieu n'a pas béni mon union avec Henry!.. — Ces souffrances inouïes, ces poignantes tortures du doute et de la jalousie, voici que je les ressens de nouveau!..— Mon pauvre cœur saigne par toutes ses blessures rouvertes, et je mouille de mes larmes les tristes pages de ces souvenirs où je m'étais figurée, jadis, que je n'aurais à enregistrer que des jours, heureux!..

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» Henry me trompe!.. Henry aime nne antre femme I . — Qui m'aurait dit que j'écrirais ces mois sans être morte de douleur avant de les avoir tracés?.. — Cette trahison de mon mari, je la devine, je la sens, elle est pour moi lumineuse et incontestable ; mais la preuve me manque encore et j*en suis réduite à appeler de tous mes vœux une eertitude, afin de retrouver dans mon âme le courage d'une éternelle rupture et d'un adieu sans retour...

» Oh! lâche cœur que le mien!..

» Par instant je cherche à douter encore!.. — Je cherche à nier l'évidence!..' — Je me dis, je me répète que puisqu'il y a un mois Henry consentait à s'éloigner de Paris, c'est que nul attachement réel et sérieux ne l'y retenait... — Je me dis qu'il m'aime encore. — Je cherche à me le persuader.. . — Et, cependant...

» Durant les premiers jours qui suivirent sa convalescence. Henry était redevenu pour moi cfr qu'il avait été jadis dans les plus douces heures de notre passé. . . —^11 ne semblait se trouver complètement heureux que lorsque j'étçûs auprès ^e lui ! .

» J'espérais!..

» Mais, hélas!., cet éclair de bonheur n'a duré que ce que dure un éclair !.. — Revoici les ténèbres !..

» Peu à peu les absences de Henry sont devenues de plus en plus longues. — Ses manières, vis-à-vis de moi, affi^ctueuses cependant en apparence, ont pris je ne sais quoi de contraint et de préoccupé qui m'indique clairement que lorsque sa voix me parle, sa pen-

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séeestabsenlô. — Henry m'abandonne, mais, comme Il est homme du monde avant tout, il met des formes dans son abandon. — Il cherche et il trouve des prétextes, chaque matin pour me quitter plus tôt, chaque soir pour me revenir plus tard — Où va-t-il?.. — Que fait-il pendant ces longues heures d*absence? — ^ Quand je le questionne à ce sujet, ses réponses sont vagues et embarrassées, — il se hâte de parler d'autre chose, croyant ainsi me donner le change. . — Sans doute il s'applaudit tout bas de me tromper avec une habileté pleine de délicatesse et de ménagements... » Je souffre et je me tais.

» Hier au soir, j'ai reçu en plein cœur un coup terrible.

» C'était mon jour de loge à l'Opéra. — Henry, en me quittant immédiatement après le dîner, m'avait prévenue qu'il viendrait me rejoindre de trës-bouue heure dans ma loge et qu'il passerait la soirée avec moi.

» J'avais fait, exprès pour lui. une charmante toilette, et, sauf cette pâleur qui maintenant ne me quitte jamais, il me semble que j'étais assez jolie pour plaire encore à mon mari. — A la fin du second acte de la Reine de Chypre^ Henry n'avait pas encore paru. — La vicomtesse de Foutanes vint me faire une visite.

» — Où donc est monsieur de Croïî — me demanda-t-elle après avoir échangé avec moi quelques lieux-communs.

» — Il va venir — répondis-je, sans entrer dans aucune explication au sujet de son absence.

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» La vicomtesse n'insrsta pas, seulement elle se pencha sar le devant de la loge et elle se mit à passer en revue avec une grande attention toutes les baignoires du rez-de-chaussée.

» — Ah! — dit-elle enfin, après quelques secondes d^examen — m'y voici. ..

> Puis, se tournant vers moi, et désignant l'une de ces baignoires du bout de son évantail, elle demanda :

» — Quelle est donc cette dame, je vous prie ?..

» Je regardai dans la direction indiquée, et comme je ne vis personne de ma connaissance, je dis :

» — De quelle dame me parlez-vous et où donc est-elle?

1 — Là, — me répondit la vicomtesse — toute seule dans la troisième baignoire — à côté de la loge où se trouve cette femme maigre qui porte dans ses cheveux roux des rubans ceris&et argent...

» Cette indication était positive.

» Je regardai de nouveau et j'aperçus une femme de la plus grande beauté, — vêtue d'une robe de velours noir, — portant des bracelets de corail et des grappes, également de corail, entrelacées aux nattes de sa chevelure noire. — Elle tenait de la main gauche une jumelle et de la main droite un énorme bouquet. — Cette femme m'était inconnue. — Je le dis à la vicomtesse.

» — Ah I — fit-elle — c'est singulier. . .

» — Pourquoi donc?..

B — Pour rien...

» Et elle se mit à parler d'autre chose. — Mais ma

curiosité s*éveiUait et, je dirai plus, ma* défiance était excitée. — J'interrogeai à mon tour.

» — A quel propos, — dis-je à la vicomtesse — me demandiez-Yous, tout à Theure, si je connaissais cette dame T..

» — En vérité, je ne le sais pas moi-même...

» — A quel propos, quand je vous ai répondu que je ne la connaissais pas, vous ètes-vous écriée : — Ah ! c'est singulier!..

» — Ai-je dit cela?..

» — Vous l'avez dit.

» — C'est pur hasard!.. — je parlais sans réflexion... — Je regardai fixement la vicomtesse. Elle ne parvenait point à me dissimuler complètement son embarras.

■ — Ghëre madame — m'écriai-je — vous me cachez quelque chose !..

» — Rien absolument ! — il m'avait semblé tout à l'heure... j'avais cru... mais il est évident pour moi maintenant que je m'étais trompée...

» — Que vous avait-il semUét.. qu'aviez-vous cru?..

» -— Rien qui vaille la-peine de vous être répété...

» — Parlez, je vons en supplie, parlez!..

» — Mon Dieu, ma chère petite, ne vous tourmentez pas comme celai., je vais vous dire ce que vous me demandez, quoique, je vous l'affirme, cela n'ait pas la moindre importance... -- Enfin, figurezvous que tout à l'heure, pendant l'antr'acte, au moment où je suis arrivée, j'ai passé d^ev^nt cette baigiiQire dont la porte était entp*ouverle et où j'ai vu un

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monsi^ar, qui s'effaçait dansTombre, présenter à cette jolie brune le bouquet qu'elle tient à la main... — Or, je m*étais figuré foUemçnt que dans ce monsieur je reconnaissais votre mari... — Voilà pourquoi je vous ai demandé bien innocemment quelle était cette dame . . — Vous voyez que cela n*a pas le sens commun et ne méritd' point qu*oa s'en occupe un seul instant...

» — Oh! — murmurais-je intérieurement avec une conviction déchirante — c'était lui!., c'était bien Ini!..

» Malgré moi, mes yeux se reportèrent vers la baignoire. — Soit hasard, soit intention, la femme aux grappes de corail me lorgnait avec une persistance insolente. — Je sentis que mon cœur débordait et que des larmes allaient jaillir de mes yeux. — Je me levai pour sortir de ma loge et pour quitter le théâtre. — Hais je n'eus pas le temps de mettre mon projet à exécution.

» La porte s'ouvrit et Henry entra.

:» Je me laissai retomber, tremblante, sur mon fauteuil. — La toile allait se lever pour lé commencement du troisième acte. — La vicomtesse de Fontanes saisit ce prétexte pour me 'laisser seule avec mon mari. — Ce dernier ne s'était point encore aperçu de rémotion qui me dominait; — Il prit ma main et il la porta à ses lèvres; — mai^ cette caresse fut distraite et n'eut que la portée d'une galanterie banale. — Puis il m'adressa quelques paroles insignifiantes que j'entendis à peine. — Je n'essayai même pas de lui répondre, car, si j'avais voulu dans ce moment prononcer un seul mot, mes sanglots auraient éclaté.

74 LES TIYBUBS OB PÂRM.

» Henry s^étonna de mon silence et, fians doute, me regarda mieux qu'il ne Tavait fait jusque-là.

» — Mon Dieu !.. — s'écria-t-il d'une voix qui se perdit dans le fracas harmonieux de l'orchestre déchaîné; — mon Dieu, Berthe, qu'avez-vous?. . "^^ » Je lui désignai, ainsi que l'avait fait pour moi madame de Fontanes, la baignoire du rez-de-chaussée, et je lui demandai brusquement :

» — Henry, quelle est donc cette femme et comment la connaissez-vous ?..

V Les yeux de mon mari suivirent la direction indiquée par mon éventail. — Il devint soudainement très-pâle et il répondit, ou plutôt il balbutia :

» — Je ne sais ce que vous voulez me dire et je ne connais pas cette femme. ..

» — Vous la connais^sez si bien, — répliquais-je, — que vous étiez dans sa loge il y a cinq minutes et que le bouquet qu'elle tient à la main, c'est vous qui le lui avez donné I . .

Une lettre anoDyme.

• Henri me parut atterré. •— Il me sembla qu'il chancelait en me voyant si bien instruite, — toujours est-il que la livide pâleur de son visage cui^'menta.

> Cependant, au bout de quelques strondes, il se remit de son trouble et il me r<^pondit d*un ton sévère :

» — Je ne sais ce que vous voulez dire et, pour admettre des suppositions aussi ridicules et pour les exprimer hautement, il faut à coup sûr que vous soyez folle !

» Je courbai la tête et je sentis que mes yeux se remplissaient de larmes. — Henry s*en aperçut sans doute, car il se pencha vivement vers moi et il murmura à mon oreille :

» — Contenez-vous, on nous regarde...

» — Je souffre beaucoup... — balbutiai-je ; — je suis souffrante, très-souffrante...

» — Voulez-vous partir?..

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» — Oui, — je vous supplie de m'emmener.

» Henry, sans répondre un seul mot, me jeta mon chftle sur les épaules et sortit avec moi de la loge. — Le rideau était levé, par conséquent nous ne rencontrames personne dans les couloirs. — Notre voiture, qui ne devait venir nous chercher qu*à onze heures, n'était pas à la porte. — Henry me fit monter dans un coupé de louage et il y monta après moi.

» Durant le trajet, pas un seul mot ne fut échangé entre nous. — Aussitôt arrivés, Henry me conduisit dans ma chambre, et là eut lieu une explication qui fut calme de part et d'autre, mais qui n*amena aucun résultat. — Mon mari s'efforça de me persuader que ma jalousie était insensée et que la persoime qui croyait Tavoir vu dans la baignoire du rez-de-chaussée (car je lui dis le fait, sans nommer madame de Fontanes) avait été complètement dupe d'une ressemblance fortuite et accidentelle. — Au bout d'une grande heure, il crut m'avoir convaincue, et il me quitta, n'ayant pas apporté le moindre changement dans mes certitudes.

» Le coup était porté !.. — Peu à peu le voile se déchire. — Je sais déjà beaucoup, — bientôt je saurai davantage. — Mais, hélas!.. — Dès aujourd'hui je n'en puis douter, — la femme brune de l'Opéra est la maîtresse de Henry !..

» Ce matin, mon mari semblait avoir complètement oublié leiriste incident d'hier au soir.

» Il était avec moi le même que de coutume, — il est sorti après le déjeuner, à cheval, — il a passé

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tonte la joarnée hors de la maison, — il est revenu dîner, — après dtner il est ressorti de nouveau et maintenant j'attends son retour. — Minuit va bientôt sonner, — i! ne rentre pas !.. — Mon Dieu I . . s'il devait, ainsi que cela lui est arrivé une fois, ne revenir qa'au matin, — en ouvrant cette chambre il me trouverait morte.

« Minuit et demi. »

» Une voiture entre dans la cour.

» On monte l'escalier.

» C'est lui !.. le voici !..

« Mardi, — Neuf heures du soir.

« Je ne sais si je dors ou si je veille... — Je ne sais si j'ai tout mon bon sens ou si ma raison vacille dans ma tête ébranlée. — Yoici la lettre que j'ai reçue il y a une heure et que je relis depuis ce moment avec UD trouble et avec une épouvante qui grandissent d*iDstant en instant :

c Madame,

» Dans ce monde au milieu duquel vous vivez, et » où vous portez le triple diadème de la vertu, de la > jeunesse et de la beauté , vous n'avez donc pas un » ami?

» Personne n'a donc le courage, dans l'intérêt de * votre bonheur, de vous révéler tes honteux secrets

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» de Texistence de rhomme auquel vous appartenez. . . » — le comte Henry de Groî?

V Eh bien ! moi, — moi qui ne suis pour vous » qu*un ami inconnu, — moi dont le nom ne vous » apprendrait rien, car ce serait la première fois que » vous Tentendriez prononcer, — moi J'aurai ce cou- « rage.

> Vous souffrirez sans doute, mais au moins , connaissant le mal', vous pourrez chercher le remède. Vous pourrez prendre un parti et invoquer la pro^ tection des lois pour rompre les liens qui vous unissent à un homme indigne de vous.

» Votre mari vous trompe. — Il vous trompe sans dignité, — sans pudeur, — il ne conserve pas même pour vous cet apparent respect que tdht gentilhomme, si bas quUl soit tombé, doit à la femme qui porte son nom. Il aime d*une passion ardente la plus vile, la plus méprisable des créatures, une juive d*une grande beauté, ramassée dans la boue et qui se vante tout haut d'avoir pris sur lui un tel ascendant que, le jour où elle le voudra, elle viendra s'emparer de votre place sous le toit conjugal, d'où il vous aura chassée pour l'y recevoir.

» C'est horrible et c'est incroyable, n'est-ce pas, Madame ? et cependant je vous en donnerai la preuve. — Ce n'est pas encore tout. — Au milieu des orgies crapuleuses dans lesquelles il passe la plus grande partie de ses journées, y compromettant sa santé chancelante encore et son honneur auquel il ne tient plus, le comte de Croî» entouré de

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filles perdues dont sa maîtresse se fait une cour, parle de vous, et en quels termes !..

j» Il détaille votre beauté en face de ses convives ivres de vin et de luxure, il vous met en quelque sorte toute nue devant ce cénacle libertin, — il ne respecte pas même, dans son cynisme sans frein, les mystères sacrés de l'alcôve nuptiale !.. » Parmi les amis vrais ou /aux de votre mari, tous ont applaudi k ce dévergondage 'ébonté. Un seul s'est levé pour lui dire ce qu'il pensait de sa conduite, — pour le souffleter de son mépris. » Monsieur de Croï a subi cette injure en riant et sans môme en exiger la réparation. - Je ne vous nommerai point ici votre jeune et courageux défenseur, mais, si vous voulez interroger vos souvenirs et regarder autour de vous, vous le devinerez sans peine. — Maintenant il ne me reste plus qu'à vous donner des preuves de tout ce que je viens d'avancer. — Ces preuves sont claires , — lumineuses , irrécusables. — C'est l'évidence qui parlera pour moi.

» Je vous l'avais écrit il y a bientôt deux mois : — Votre mari ne rentrera pas cette nuit.

• Je vous le répète aujourd'hui.

» Il célébrera, jusqu'au matin, l'une de ces bacchanales inouïes, dans lesquelles sa maîtresse, la courtisane juive Ësther, aime à l'entri^tner chaque jour, afin de le dodiiner par le vice. — Cette orgie, il ne tiendra qu'à vous d'y assister, si vous en avez le courage. — Il ne tiendra qu'à vous de vous assurer par vos propres yeux de toute l'infamie de cet

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» homme dont vous portez le nom, et de puiser dan&

» cette vue la force et Ténergie nécessaires pour

» rom[>re des liens odieux et profanés.

» Voici ce que vous aurez à faire, -si vous souhaitez,

» comme je n'en doute pas, acquérir une certitude. —

» Le lieu des rendez-vous est une petite maison de

• l'allée des Veuves. — Elle porte' le n® 17. — Votre i* mari l'a louée pour trois ans et l'a fait meubler par » un autre tapissier que celui duquel vous avez Thabi- » tude de vous servir. — Cette petite maison est » située au fond d'un jardin assez étendu, l)ordé par » un grand mur.

» Une grille en ferme l'entrée. — De chaque côté » de cette grille, deux petites portes sont percées

• dans la muraille. — Aujourd'hui , à dix heures du » soir, c'est-à-dire une heure après le moment où » cette lettre vous aura été remise, sortez de chez » vous et prenez une voiture de louage, — si toutefois n vous ne voulez pas révéler à vos gens le bat de » votre démarche. — Faites- vous conduire à l'allée » des Veuves, et donnez l'ordre de vous arrêter un peu » avant de vous trouver en face du n* 17. Cette pré- » caution est indispensable. — Le bruit de la voiture » pourrait trahir votre arrivée. — Vous verrez des » rayons lumineux filtrer à travers les persiennes » closes. — Le brnît des chants joyeux arrivera jus- » qu'à vous. — Ne sonnez pas à la grille. — Appro- » chez-vous de la, petite porte de droite. — Cherchez » un bouton de enivre, placé vers le milieu du pan- » neau — Appuyez sur ce bouton et la porte s'ou- » vrira.

UH FILS t^ FAMILLE. &<

> Âassitôt dans le jardin, suivez l'ailée latérale qui looge le mnr d'enceinte et qui vous conduira jusqu'à la maison. — Entrez hardiment dans le vestibule, ouvrez 1^ première porte qui se présentera sur votre gauche et vous pénétrerez dans un cabinet vitré d*oii vous pourrez tout voir et d'où vous pourrez tout entendre. — Une fois parfaitement édifiée sur le compte de monsieur de Croï, il ne tiendra qu'à vous, soit de lui apparaître au milieu de ses honteux plaisirs, comme l'ombre de fianquoau festin de lady Macbeth, — soit de vous retirer sans bruit, si vous redoutez un scandale.

• Auquel de ces deux partis devrez-vous vous arrêter?., il ne m'appartient pas, je le sens, de vous donner un conseil à ce sujet. — J'ai tout dit. — Un . mot encore^ cependant. — Quelle que soit votre décision, réfléchissez profondément avant de la prendre. — Mettez de côté les vaines terreurs mau-* vaises conseillères, et l'irrésolution toujours fatale, et songez que du parti auquel vous allez vous arrêter dépend peut-être votre avenir tout entier... » Croyez que si je ne signé pas cette lettre, c'est uniquement parce que mon nom n'ajouterait rien à la créance que vous lui devez accorder ; — il se peut d'ailleurs que ce nom je ne tarde guère à vous le révéler moi-même. — Croyez aussi que personne au monde ne vous est aussi sincèrement et aussi absolument dévoué que celui qui ose se dire, » Avec le plus profond respect et la plus complète soumission,

» YOTRfi AMI INCONNU. »

hi lis vtvBtms ià PkfAs.

Après avoir lu et relu à vingt reprises cette lettre terrible. Berthe, à demi folle, ainsi qae nous le lui avons vu écrire à elle-même quelques pages plus haut, cacha son front dans ses mains, et, en proie à une angoisse indicible et profonde , elle se mit à réfléchir.

Il nous faudrait un volume entier pour redire ici les pensées confuses, amères et désespérées qui, pendant le court espace de dix minutes , s'eutre-choqUèrent dans cette jeune tête.

Puis, tout à coup , Berthe disjoignit ses mains, releva son fi*ont, et se dressa avec la raideur étrange d'un automate ou d'une somnambule.

Son front plissé, son regard fixe et son sourire amer, attestaient la violence surhumaine qu'elle venait de se faire à ellennême. — Sa résolution était prise.

xt

L' Allée des Veavei.

Berthe se leva, avons-nous dit, et elle regarda la pendule. — L*aiguille indiquait neuf heures et demie.

— Bien!.. — se dit la jeune femme à elle-même, mais tout haut et d'une voix véritablement méconnaissable, — bien L . il est temps. . .

Puis, avec cette précision de mouvements automatiques que madame Laurent reproduisait si bien à rOdéon dans le drame Les Comités d'Hoffmann, elle jeta sur ses épaules un grand châle, — elle attacha sur sa tète un chapeau dont Tépais voile de dentelle noire pouvait masquer absolument son visage, elle quitta sa chambre, — elle gagna l'escalier de service et elle se trouva hors de la maison, sans avoir été remarquée par personne.

Disons en passant qu'elle avait pris machinalement la précaution de pousser les verrous intérieurs de son appartement et d'emporter la clef de la porte par laquelle elle venait de sortir, de telle sorte qu'à moins

8i Utt yitB0R3 1^^ PAtiis.

de recourir à une effraction, il était impossible de constater son absence. — Tout ceci devait servir à dérouter la curiosité et les malveillantes suppositions des domestiques. — Aussitôt dans la rue, Berthe se dirigea vers une place de fiacres qu'elle avait souvent remarquée auprès de l'église de la Madeleine.

Il n'y avait qu'une seule voiture sur cette place, — une citadine.

— Voilà, ma bourgeoise, — voilà!.. — s'écria le cocher avec empressement, en voyant la jeune femme s'avancer de son côté.

Et il se hâta d'ouvrir la portière et d'abattre le marchepied. — Berthe monta.

— ' C'est-îl à l'heure ou à la course, ma bourgeoise!.. — demanda l'automédon.

— Comme vous voudrez, — répondit madame de Grai qui ne comprenait pas ce que lui demandait le cocher.

•*■ Alors, ça sera à Theure. , . j'aime mieux ça. . . — fit ce dernier.

Et, tirant de sa podbe une montre d'argent, il dit :

— Dix heures, — quart moins. — Je va-t-il comme vous?..

— Je ne sais... — murmura Berthe — d'ailleurs, peu importe.

— Suffit !.. —si ça vous va, ma bourgeoise, ça me va... — où allons-nous, sans vous commander?..

— Allée âes Veuves,

— Quel numéro?

p- Numéro 4ix-sept,

ini mê M WÂVÊLiM* 85

— Bon! — je vas taper sur mes poatets â*inde et VODS serez contente.

Le cocher remonta sar son siège et enveloppa ses* deux rosses d'un gigantesque coup de fouet, en manière d'avertissement et d'encouragement^ tout en leur disant à*une voix amicale :

— Hue! la Biche!.. — huel Cocotte!., faut d^ cœur aux jambes!., gagnez votre picotin, mes enfants !..

La Biche et Cocotte obéirent p9ssivement ; — le véhicnie s*ébranla et se mit en marche avec une allure assez vive. — Berthe, adossée aux parois de euir, s'absorbait dans de profondes et douloureuses réflexions. — Elle ne s'apercevait ni de la rudesse, ni des cahots de cette voiture, si différente de son coupé bien suspendu et doublé de reps gris-perle. — Sa pensée était ailleurs. — Déjà la citadine avait franchi la rue Royale, — traversé la place de la Concorde, — elle venait de s'engager dans les Champs-Elysées, et elle roulait sans bruit dans" Tune des contre-allées latérales.

Berthe se souvint tout à coup que le donneur d'avis de la lettre anonyme lui recommandait d'une façon expresse de ne point se faire arrêter en face du n* 17 de l'allée des Veuves,

La jeune femme se pencha en dehors de la portière, et, à deux ou trois reprises, elle appela le cocher. — Ce dernier l'entendit enfin, et arrêta ses chevaux.

— Qu'est-ce que vous voulez, ma pratique?.. — demanda-t-il; -^ est-ce que nous changeons l'ordre et la marche?.,

86 LBs Tmnms db rAïus.

— Je veux descendre, répondit Berthe, — non point vis-à-vis de la maison dont je vous ai dit le numéro, mais un peu auparavant, — en face de la maison qui la précède, par exemple...

— Compris I — s'écria le cocher.

Et il fouetta de nouveau son attelage en disant à part lui :

— Y* là une petite dame qu*est en train tout bonnement de courir le guilledou incognito !. — Pas un mari n*en réchappe !.. Ces mâtines de femmes en font porter à tout le monde ! Décidément je resterai garçon !

De l'entrée des Champs-Elysées à l'allée des Veuves, il n'y a pas loin. — En quelques minutes, la citadine fut arrivée et elle s'arrêta à la hauteur du numéro quinze. — On sait combien l'extrémité de l'allée des Veuves est mal éclairée, quoique nous soyons en plein 4852, année de lumières^ s'il en fut (avec ou sans calembour).

De$^ ténèbres à peu près compactes enveloppaient l'endroit où la voiture resta slationnaire. — Le cocher vint ouvrir la portière. — Berthe, tremblante, descendit et fit quelques pas pour s'éloigner.

— Pardon, excuse, not' bourgeoise, lui dit l'automédon avec une politesse un peu goguenarde, — serez-vous long-temps î. .

— Je ne sais. — répondit la jeune femme.

— C'est que, voyez-vous, je n'ai pas l'avantage de vous connaître, et comme les niaisons des Champs- Elysées ont presque toujours deux portes, l'une par devc^nt pour entrer^ l'autre par derrière pour sortir^

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Toiei mon numéro, c*est-&-dire celui de la voiture, c*est le 799, et je vous prie de me consigner quelque monnaie, à cette seule fin de me tranquilliser peu* dant que vous serez en train de faire tos petites affaires...

Berthe ne comprit pas un seul mot à ce discours amphygourique que le cocher de fiacre s'était efforcé de rendre poli,

— Que me demandez- vous?.. — fit-elle.

— Une pièce de cinq francs qui me garantisse que vous reviendrez me payer. — Soyez paisible, on ne vous fera pas tort d*un décime. — D'ailleurs, je vous offre mon numéro, — le numéro 799.

Berthe devina Tlnjurieuse méfiance dont elle était Tobjet, — elle se sentit pâlir, et, sans répondre un seul mot, elle fouilla dans sa poche afin d*en retirer sa bourse. — Elle ne la trouva pas. — Cette bourse était restée sur la cheminée de sa chambre à coucher. — Berthe fit un geste d'impatience et de désappointe* ment qui fut aperçu par le cocher. — Il comprit l'embarras de la jeune femme et, de goguenarde qu'elle était, sa façon de parler devint sur-le-champ grossière et triviale.

— Ehl ehl ma petite mère, — s'écria-t-il, — cherchez, cherchez, ne vous gênez pas! — Vous m'avez pris à l'heure, nous avons du temps devant nous !.. — Est-ce que, par le plus grand des z'hasards, nous aurions oublié not' quitus dans not' bazar?.. — C'est donc ça que nous ne le trouvons pas!.. — connu!.. — Vous vouliez me faire voir le tour, mais, par malbeur, ça ne prend pas!., qu ne me met ,pas

8S LES YIYBUBS W PARIS.

dedans, moi qui vous parle, moi, Jean-Baptiste Gargablou, né natif d*Ânnecy (Savoie), 'conun par la grâce de mon coup de fouet et surnommé le cocher fidèle.

A tout prix, Berthe voulut sortir de cette situation insoutenable. — Une inspiration lui vint. — Elle détacha de son bras gauche un bracelet magnifique orné de saphirs d'une grande beauté, et elle le tendit à Jean- Baptiste Gargablou.

— Qu'est-ce que c'est que ça?.. — demanda ce dernier.

— Vous le voyez, c'est un bijou.

— En quoi î

— En or,

— En vrai î

— Oui.

— Comme ça, ça vaut de l'argent î

— Quinze cents francs.'

— Quinze cents francs !.. — s'écria le cocher stupéfait.

— Oui, au moins. — Trouvez-vous cette caution suffisante et pouvez-vous me laisser aller?

Gargablou ne répondit pas d'abord.

Un soupçon venait de lui traverser l'esprit.

— Si c'était du faux?.. — pensa-t-il.

Et il hésita.

Mais, presque aussitôt, il se répondit à lui-même :

— Quand même ça serait en faux, ça vaudrait tonjours bien deux heures de citadine.

Puis il ajouta tout haut : •

— Allez ma petite dame, — allez, — je vous sou-

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