UN PILS 0B FAMILLE
haite bien du plaisir. — Je laisse ma botte et mes bourriquets là, contre ces deux arbres, et je m'en vas me réchauffer le fanal en lichant un canon de petit bleu, là-bas, à ce cabaret qui est tout contre le jardin de monsieu Mabile... — Si j'y suis encore quand vous aurez besoin de moi, faudra m'appeler... je viendrai tout de suite...
Puis Gargablou s'éloigna.
La comtesse de Croî, pâle, muette, chancelante, resta pendant un instant immobile et comme annéantie à cette même place où elle se trouvait. — Mais, au bout d'une minute, elle rassembla toute son énergie, elle fit appel à tout son courage et elle se dirigea vers cette maison où la conduisait la jalousie et où elle croyait trouver l'irrécusable preuve de la^ flagrante trahison de son mari. — Elle n'eut point de peine à la reconnaître, quoique les ténèbres fussent trop épaisses pour lui permettre d'en distinguer le numéro.
— Mais la porte grillée pratiquée dans la muraille et flanquée, à droite et à gauche, de deux issues plus petites, ne permettait point le doute. — On entrevoyait la maison tout au fond du jardin. — Une faible heur filtrait à travers les persiennes soigneusement fermées.
On n'entendait ni cris joyeux ni chocs de verres,
— mais les sons animés d'un piano jouant un joyeux air de polka arrivèrent jusqu'à Berthe. — Ce bruit harmonieux venait de la petite maison. — Sans doute, pour un instant, la danse interrompait l'orgie.
Berthe n'hésita point.
RénC
La comtesse de Croî repassa âans son esprit les indîcation&de la lettre anonyme. — ÊUe s'approcha de la porte de droite. — Elle chercha le bouton de cuivre. — Elle poussa ce bouton. — La porte s'ouvrit. — Elle entra. — Il s'agissait, pour arriver à la maison sans pouvoir êlre vue, de suivre l'allée qui côtoyait le mur d'enceinte. — C'est ce que fit Berthe.
Au bout d'un instant, elle se trouva en face des quatre marches de pierre qui formaient le perron et conduisaient au vestibule. — Le correspondant mystérieux conseillait à la jeune femme d'entrer sans hésiter sous ce vestibule. — A gauche elle devait trouver, et elle trouva en effet une porte qui céda sans résistance sous -une pression légère. — Berlhe pénétra dans un cabinet de moyenne grandeur, très-faibleuient éclairé, et elle referma derrière elle la porte par laquelle elle venait de sMntroduire. — L'un des côtés de ce cabinet était formé par un vitrage. — Pevant ce vitrage s'ft-
UN FIL8 DE fÂHILLI. 91
baissait an vaste rideau de soie verte, et c*est à travers ce rideau que se tamisaieut, comme une lueur incertaine, les vives clartés de la pièce voisine. — Grâce à ce demi-crépuscule, il était possible de se rendre compte de Tameublement du cabinet.
Cet ameublement consistait en un large divan, en quelques causeuses, le tout recouvert en toile perse à grands ramages. — Le tapis était rouge et noir. — Rien ne se pouvait voir de plus simple et de plus médiocre. — Bertbe ne prêta à ces détails qu'une attention extrêmement superficielle, et elle s'approcha du rideau du vitrage dont elle souleva un coin avec une curiosité remplie d'angoisse et d'épouvante.
Elle ne vit rien qui pût justifier d'une manière absolue et immédiate ces deux sentiments.
La pièce contiguë au cabinet était une salle à manger aâsez vaste, brillamment éclairée et au milieu de laquelle se trouvait une table toute servie et entourée de huit à dix couverts. — Les convives étaient absents, mais les chaises en désordre, — les mets entamés, — les verres à moitié remplis, — tout enfin semblait annoncer qu'ils venaient de quitter la place, et qne sans doute ils ne tarderaient pas beaucoup à revenir. — Çà et là, sur le tapis, -on voyait des chapeaux de femmes, des châles et des écharpes. — Sur la table même, deux ou trois bouquets rafraîchissaient dans des carafes de cristal. — Le cœur de Berihe se serra et la pauvre enfant ressentit une angoisse atroce.
— Oh 1 mon Dieu I — se dit- elle, — c'est là qu'il était il y a un lust^^nt !. c'est là que je vais )e rçvojr
92 tu finuiS BX PABI3.
aux côtés d'une autre femme !.. oh I mon Dieu !.. oh I monDiea!..
Toute la force factice qui soutenait Berthe depuis quelques heures, sembla s*éyanoair en ce moment et à cette pensée.
Elle se laissa tomber sur un divan et elle éclata en sanglots, qui pour être muets et comprimés n*en étaient pas moins amers. — Cette crise durait encore qumd il sembla à Berthe qu'elle entendait marcher dans la pièce voisine. ^— Elle se releva ahssitôty— elle essuya ses yeux et elle écouta. — Mais, selon toute apparence , ce bruit qu'elle avait cru entendre n'était qu'une illusion, car non-seulement il ne se renouvela pas, mais encore il sembla à Berthe que le plus profond silence régnait à côté et autour d'elle.
Les accords du piano s'étaient éteints. — Les battements impétueux du cœur de Berthe retentissaient seuls.
— Que se passait-il donc et que signifiait ce calme étrange et inattendu?
Nous l'avons déjà dit, la force factice et en quelque sorte fiévreuse de notre héroïne était tombée tout à coup.
Pour la première fois elle se mit à réfléchir à toute l'imprudence de sa démarche. — Pour la première fois elle se dit qu'elle était seule, au milieu de la nuit, dans un quartier perdu et dans une maison inconnue.
Elle eut peur.
Qui sait si la lettre anonyme à laquelle elle s'était si follement confiée ne cachait point un piège?.. — un piège qui s'était servi d'une jalousie l^itime comme
d*Qne amorce certaine? — Bertbe se prit à trembler de tous ses membres. — La# réflexion vint cependant la rassurer un pen. ^ — Elle se dit qo*elle n'avait pas d'ennemis, et, — comme jamais an mot d*amour n'avait été prononcé à Stn oreille par une autre bouche que par celle de son mari, — Tidée qu'un amant inconnu avait médité et tendu ce traquenard ne se présenta même pas à son esprit.
A demi calmée, elle attendit. — Un quart d*heure, à peu près, s'écoula — Le même silence absolu continuait à régner autour d'elle. — Les frayeurs de la jeune femme revinrent alors l'assaillir en foule, — sa raison, cette fois, fat impuissante pour les combattre et elle se leva pour s'éloigner, renonçant à la solution qu'elle était venue chercher.
Mais, à peine avait elle fait quelques pas, qu'un incident nouveau modifia sa résolution.
La porte du cabinet par laquelle Berthe était entrée un instant auparavant s'ouvrit tout à coup. — Madame de Groi poussa un cri étoufifé et l'épouvante se peignit sur son visage. — Mais cette expression se modifia à l'instant même.
La jeune femme venait de reconnaître le nouveau venu.
— C'était René de Savenay qui s'inclinait devant elle, dans Tattitude la plus humble du respect le plus absolu.
— Vousl.. monsieur de Savenay !.. — murmura-telle, — vousl.. ici!..
René mit un doigt sur ses lèvres, comme pour l'in*' yiter au silence.
9l LBé ViTfeoàs ht PÂliM.
Puis il fit deux ou trois pas en avant et il dit tout bas :
— Youiez-vous, madame la comtesse, me faire l*honneur d'accepter mon bras?. .
— Où donc allez- vous me cdtiduire?.. — demanda Bertbe du même ton.
— Tout près d'ici, — mais, je vous en supplie, ne m'interrogez pas davantage en ce moment... on pourrait nous entendre, et il est de la plus baute importance que votre présence ici ne puisse être soupçonnée...
— Le verrai-je? — murmura la jeune femme d'une voix presque éteinte.
— Oui, vous le verrez. . venez...
Bertbe s'appuya sur le bras que lui présentait M. de Savenay, elle sortit avec lui du cabinet, et tous les deux se trouvèrent dans le vestibule.
Malgré son émotion, elle remarqua en passant que la porte qui donnait sur le jardin avait été fermée sans bruit. — A l'extrémité du vestibule se trouvait un escalier dont un assez beau tapis recouvrait les marches et qui conduisait au premier étage. — René et sa compagne s'engagèrent dans cet escalier, puis ils suivirent un corridor assez long, et M. de Savenay introduisit la comtesse dans une pièce toute tendue d'une étofife de soie de couleur feuille morte, qui formait le plus ravissant boudoir qu'il fût possible d'imaginer.
Un divan circulaire très-bas entourait ce boudoir, faiblement éclairé par une lampe d'albâtre suspendue au plafond. .
tm Pits fat PÀiiiLtB. d5
René prit Berthe par la main et la fit asseoir.
— Madame la comtesse — lui dit-il ensuite — veuillez-y ous débarrasser de votre chftle et de votre chapeau .. — Ici nulle oreille indiscrète ne peut nous épier, et je suis prêt à répondre à toutes les questions que vous jugerez convenable de m*adresser...
Machinalement, et aussi pour donner un peu d'air à sa tête brûlante et à sa poitrine oppressée, Berthe fit ce que lui suggérait René, c'est-à-dire qu'elle laissa tomber son châle et qu'elle dénoua les rubans de son chapeau.
— Mon Dieu, — murmura-t-elle ensuite — j'ai tant de choses à vous demander et il y a dans mon esprit une confusion si grande, que je ne sais par où commencer...
René s'inclina de nouveau, en disant :
— Madame la comtesse, j'attendrai ..
Berthe reprit, après un instant de silence :
— Vous n'ignorez pas, sans doute, le motif qui m'a conduite ici?..
— Je le sais en efifet... — répliqua le jeune homme,
— Peut-être savez-vous aussi quel est l'auteur de la lettre que voici... — ajouta madame de Croi, en présentant à René le billet anonyme que nous avons mis sous les yeux de nos lecteurs.
— C'est moi, — répondit de l'air le plus calme, M. de Savenay.
Berthe le regarda avec une stupeur manifeste.
Vous!.. — s'écria-t-elle d'un ton qui disait clairement qu'elle ne pouvait ajouter foi qu'à grand'peine aux paroles qu'elle entendait prononcer,
96 LES VIVSIJfiS U FARM.
— Moi-même , — appuya René en s'incKnant pour la troisième fois.
— Vous ! . . l'ami de mon mari I . .
— Je suis encore plus le vôtre.
«^ Et, tout ce que contient cette lettre est Texpression de la vérité?..
— De la vérité la plus littérale.
— Ainsi, cette maison?
— Est le théâtre habituel des orgies de monsieur de Groï.
— Et, il y est dans ce moment?
— Non. — Il en est parti quelques minutes avant votre arrivée, mais, soyez-en sûre, il y reviendra tout à l'heure et vous serez convaincue.
— Monsieur, — dit Berthe en levant les yeux sur René, — je ne sais si je dois vous remercier de ce que vous avez fait. . — Vous vous dites mon ami et vous me montrez l'abtme dans lequel est tombé mou mari, — mais, cet abîme, n'est-ce pas ua peu vous qui l'avez creusé sous ses pieds?.. — Je crois fermement que si Henry De vous avait pas connu, bien des hontes et ^bien des douleurs auraient été épargnées , à lui comme à moi...
Ceci fut dit avec une dignité si simple et si touchante, que René ressentit une sorte d'émotion, et qu'un sentiment qui ressemblait au repentir sembla prêt à germer parmi les bourbiers de son âme et de son cœur.
Mais ce bon mouvement dura peu.
— Madame la comtesse , murmura-t-ii , — vous êtes injuste envers moi. — Vous m'accusez d'avoir perdu monsieur de Croï, et je vous jure qu'au con-
Blf nu Dl PAHILLB. 97
traire, en toate occasion et de tout mon pouvoir, j'ai lutté contre le dangereux courant qui l'entraînait... — Mes efforts furent inutiles, — j'ai été vaincu dans la lutte.
— Je veux le croire. — Mais pourquoi donc, puisque vous me parliez tout à l'heure de l'intérêt que je vous inspire, ne pas m'avoir prévenu plus tôt?..
— Hélas ! madame; — répondit René, — c'est un triste rôle à jouer que le rôle de délateur...
— Ce rôle, cependant aujourd'hui vous l'avez accepté..,
René rougit jusqu'au blanc des yeux.
—J'ai longtemps hésité, — dit-il ; — mais un moment est arrivé où j'ai cessé d'être le maître de mes actions et en quelque sorte de ma volonté. .. — Je ne m'appartenais plus , et le motif qui me poussait à agir était si puissant que je lui aurais tout sacrifié...
— Que voulez-vous dire ?.. — * demanda madame de Groî, — je ne vous comprends pas...
René hésita.
— Vous ne me comprenez pas, — balbutia-t-il ensuite, — parce que vous ne savez point ce qui se passe en moi... — vous ne me comprenez pas, parce que vous ignorez...
René s'interrompit.
— Quoi donc? — dit la comtesse, — parlez...
Le visage du jeune homme passa successivement d'une nuance pourpre à une pâleur excessive.
Ses lèvres s'agitaient comme celles d'un muet qui s'efforce, mais vainement, d'articuler un mot qui ne peut jaillir de sa gorge contractée.
ra, 7
il ItÈ i\^fÈû^i ht f iiM.
•nque, tiè -pri^àitn ïy^^ ïè péril rt ttè 'i^'eft ëffipàjirit
ïtofttl.,
— Quoi donc?.. — répéta- t-elle.
Mais cettB ifttei*<1)gatloa s'^tieignit dèk)^ uû cri de
L'aùtikôê Km MtàM pàt^ly^ «e Hérié lui était ret^nfùé à la fia.
Il venait die tôttibèr iàût piêd^ "dé la ^ifttes^e, et il «Vfiit phmo)M^ë cëi^ lAfôts te^^iMê& et Menants :
— Je vous aime!..
Le bondolr.
— Je vous aime! **^ répéta Réué en tombant aux ]»0â« âe fe ëf^nAesse Berlfae.
PendaRt <ane nÉkute, \h jeune fémtae resta comme fiMdroyée.-^ L'ètidaee inepoïable de M. de Savenay ta f»mlysait en quelque %«k*te^ — La stup^r et i*épQn« Tantes parta^aient son âme et lui laissaienlt i peine k liberté de penser et >la forée de réfléchir.
Oet état d^ anéantissement «bsolu ne doira guère. -« Une lueur ^subite se fit dans i'^esprit de la eOmtesse et lui révéla sa po i ion tout eiitièii&. ^-^ Gette position élait terrible et ^c^s^e ans issue.
Berthe avait été att rée ^dans urn pié|^) ^-elle le eompTénaH^ -^ elle s'en f^uvait douter. — Ce piège était tendu avec ^e infernale h«Meté. ^-^ La malheu* Tieuse femme se trouvait, — à cette lieure de la fiuit, — dans oe quartier (perdu> ^^ dams eette maison îso- 4ée, «^ seule avec un jeiuie homme dont le regard, tout 4 rheiH*e •mm» Mqpiei$«u«uK ^ sounds^ hvûlait
iOO tu ▼tTBtJBS ÔB Hfiii.
maifttenânt d'une fiamme insultante en se fixant sur elle. ^
Ce jeune homme, — ce roué, — ce viveur, — n'avait pas combiné avec.autant d'art et de patience son infâme entreprise pour ne point aller jusqu'au bout.— - Il avait réussi. — Sa proie était entre ses mains. — A coup sûr, il ne laisserait pas échapper cette proie, — il ne reculerait devant rien pour assouvir cette passion dont les ardenls reflets éclairaient son visage.
En quelques secondes, madame de Croî se dît tout ce que nous venons d'écrire. — Elle se vit 'à demi perdue. .. — Et cependant elle se jura à elle-même de combattre tant que Dieu lui laisserait des forces pour la lutte et de ne pas céder vivante.
Une prière courte et fervente monta de son cœur vers le ciel. — A peine avait-elle achevé les derniers mots de cette prière, qu'il lui sembla que son bon ange la touchait au front du bout de son aile. — Elle se senlit consolée, -r ranimée, ^— soutenue. — Elle se dit qu'il n'est piège si bien tendu auquel on ne puisse échapper quand on a pour appui son innocence et Dieu. — Aussi elle se prépara à la lulte et ne désespéra point de la victoire.
L'expression du visage de madame de Croî changea touf aussitôt. — L'éclair d'indignation allumé dans son regard s'éteignit. — Un sourire doux et mélauco* lique remplaça l'amère et méprisante contraciion de ses lèvres. — Le rayon de ses grands yeux se fixa sur René, qui n'était plus agenouillé, mais debout devant elle, et qui semblait attendre qu'elle fît une réponse à ces trois mots que ses lèvres wurmoraient ^acore^ ;
OR nu Dl FAHILLB. 40f
— Je vons jûme!...
— Monsieur de Savenay... — dit-elle d'une voix mélodieuse et suave, depuis longtemps déjà j'ai pris rhabitude de voir en vous un ami dévoué et sincère...
Berlhe appuya sur ces derniers mots, après lesquels elle fit une courte pause. — Puis elle reprit :
— Cette habitude, je vous le jure, il m*en coûterait beaucoup de la pçrdre... je veux donc ne point considérer comme une insulte les paroles insensées que vous venez de me faire entendre.^.
Berthe fit une nouvelle pause. — René était pâle. — Il se tut. — Berthe continua.
— Ces paroles, — dit-elle, — vous regrettez, je n'en doute pas, de les avoir prononcées, comme moi de les avoir entendues... elles m*affiigent sans m'irriter, car je crois que je ne les méritais point, — Vous avez suivi rimpulsion, tout à l'heure, d'un mouvement d'incompréhensible folie; mais la folie, après tout, est un malheur et n'est pas un crime.. . je ne vous en veux plus... je pardonne et j'oublie... oublions tous deux, — le voulez-vous?
En achevant ces quelques paroles, empreintes tout à la fois d'une dignité souveraine et d'une délicatesse infinie, la jeune femme adoucit encore l'expression de son regard si doux.
En même temps, elle tendit sa main à René, comme pour ajouter dans un muet langage :
— Voici ma main en gage du pardon et de l'oubli que je vous offre.
La pâleur de M. de Savenay avait disparu. — Elle aTait été remplacée par une nuance d'un pourpre air-
dent. — Le jeune homme ne prit pMiD^mafcn que Berthe lui tendut. — Il se sentait ifidrgné de loucher de cette façon eelte main si fraternellement et si- saintement offerte.
— Oublier... — murmura-t-îl d*un0 voix saoFde et en reculant malgré lui — oublier. . .
— Ne le voulez-TOtts pa9, mon ami^ -<- demanda avidement Berthe qui comprit que ce moment était dé^ cisif.
— Il faudrait donc, •*- poursuivit René, — > oublier aussi iQon amoupi
— Encore !.. — s*écria Bertbe, -^ eocere I
-^ Oui, toujours!., car toujours je vod$ aimepai..
— Quoi, Monsieur!., -—dit la jeune femme éont répouvante renaissait, -*-- ee n'était donc point assea d'une première insulte?
— Insulte-t-oo ce que l'on adore?... Dieu ne pcr-. met-il pas qu'on l'aime?... Regarde*t-il comme des ofiPenses les hommages de ses fidèles?
— • Assez, Monsieur! assez!.. — interrompît impérieusement la jeune femme, — ne joignez pas le blasphème àl'optragel.. — J'avais cru qu'en faisant un appel aux sentiments généreux de votre cœur je se* rais entendue... Je m'étais trompée... Je pars...
Et la comtesse, — espérant encore se sauver à
force d'audace, puisque la persuasion échouait, —
. prit sur le divan sonchftle qu'elle y avait laissé tomber
au début de cette scène et s'en enveloppa rapidement.
Elle remit ensuite son chapeau dont elle noi^a les cordons à la hâte, puis elle se dirigea vens la fM^rte.
Elle sen^blait caime et résolue, -m Ifais oetle. fer-r
meté n'était qa'apparenta, t— h» ccntp àm te jeune fbmmè batuiit à hvîlsep sa pejtrhie, et, en pirésenoet du dang^ imminent qm la menaçi^t, ettd se setUait près de défaiUér. — René, imoiobile et muet, a?ait regardé madame de Groï faim ces prépavatifa dQ. départ. -^ Evidemment, pendant les quelques seaoiKle& que Ber-> tbe empktya à attacher lea brides de son cbi^peau et à Jeter son cbâle sm »ea épautes» wi terrible eonbftt sa livr« àa,n% Vimid dci M. de Savenay.
Un éclair de générosité iui fit enlrevoiv im\e Tiiifl^ mie de sa conduite. —Mais le Bti^uvaia génie acbMné à sa per^e éteigniii eetle hieup généi^use qI lai avbati- Vus^ }es brandons incendiaires d*ui»tt passipn désQis donnée. — . Tw» i^ tour tes, alterntlives dô cette I^t^ laillA acbaroéf^ sq peignirent suc le yisage vKAtflev du jeauç bomme.
L'esprit du mal, -^ wm le répétons, -r Veppovtau -^ La pbysionoB^ie dift M. de Saven^y prit V^m^ peinte d'une énergie farouebe ^ presque sauvage^ -r^ Au moment où Qertbe tremblante ût deux pas pouir $e diriger vers la porte, il fit, lui, deux pas en arrière, et se plaça devant cette porte. — Madame d^ Croï s'arrêta.
— Monsieur, — dit-elle, en ^Msant tomber sur Kéné oa regard d'écrasant mépris, — ; Monsieur, laissez oKiti passer !..
— Non, — tépondit-il , --'non! vqus pp sortire;? pas...
-r AJQsi.*. je suis prisonn^re ?. . -^ balbutia 1^ ic^iHfô femi^e, qui, 4e nouveau, se cr^t perdue.
-rr. Oui.
•T- 4ift9it ., \W^ »e r^^Mc^ ioi pai? ^ 6)P<îe ?. , ,
404 LU fIfBUBS DB PAB1S.
— Par la force, s'il le faut. ..
Berthe était déjà bien pâle. — Cette pftlear devint livide. — Son cœur trop gonûé déborda. — Degj^Ofises larmes, qu'il ne lui fut plus possible de contenir, jaillirent de ses paupières et coulèrent, une à une, sur ses joues décolorées.
Elle joignit ses deux mains, et, les étendant vers René, elle lui dit d'une voix suppliante :
— Au nom du ciel, Monsieur, que vous ai-Je donc fait, et qye voulez-vous de moi ?
René ne répondit pas tout d'abord.
Si déterminé qu'il fût à accomplir l'action détestable qu'il avait rêvée, il reculait encore cependant devant l'expression brutale de sa volonté tout entière.
La fièvre des désirs allumés produisait sur lui en ce moment un phénomène moral pareil à l'action physique sur le cerveau d'un buveur, d'une boisson alcoolique d'une violence extrême prise à fortes doses. — L'ivresse, fille de l'alcool, grimdit de seconde en seconde et ne tarde guère à éclater, furieuse et irrésistible. — Il en était ainsi pour René. — La fièvre de si?.s sens allait croissant. — Les flots de son sang surexcité montaient impétueusement de son cœur à son cerveau qu'ils troublaient en l'envahissant. La raison de René s'égarait peu à peu. — Il éprouvait les premiers accès de cette folie, — folie furieuse et terrible, — qu'allument les souffles ardents de la luxure, qui dicte le viol et l'inceste, et tous ces crimes honteux qui rabaissent la créature hnmaine au-dessous du niveau de la brute et qui conduisent tant de misérables au bagne, en passant par la cour d'assises.
Bertlie et Béné.
— Ce que vous m'avez fait?.. — murmura- t-il enfin, en répondant aux dernières paroles de madame de Croï; — ce que je veux de vous?.. — Vous m'avez fait, que je vous aime... — je veux de vous... je veux que vous m'aimiez au^î. . .
— Vous save% bien que c'est impossible !
— Impossible!., pourquoi?., puisque mon cœur est à vous tout entier, qui vous empêche de me doqiqer le vôtre eu échange?..
— Vous devenez fou, Monsieur!.. Vous oubliez que j'appartiens à un autre, non-seulement par des liens sacrés que Dieu lui-mèaie a béws, mais encore par les doux liens d'un amour profond, infini, éternel...
— Un autre !.. — s'écria René, — croyez-vous donc me toucher en me parlant de cet autre auquel vous appartenez, et que je hais autant que vous l'aimez vous-même ! .. Vous dites que je deviens fou I. .~t c'est vrai... ma raison s'égare... je suis ivre, je suis
4M tu Tmnnis w pabis.
fou. . . — Depuis le jour où je vous aini^, et oe jour est celui où je vous ai vue p^ur la première fois, il n'y a pas eu une pensée de mon esprit, un rêve de mon âme qui ne fussent à vous... — vous êtes devenue Tespoir, le désir et le but de ma vie... — pendant bien longtemps je vous ai adorée de loin et en silence... — pendant bien longtemps j'ai eu le courage de cacher, à vous comme aux autres, l'obsession de ce muet amour... mais mes forces se sont usées à la fin dans cette lutte contre moi-mèm^... -rr- il fallait parler ou mourir... — C'est pour cela que je suis à vos pieds... c'est potfr cela que vous ne sortirez pas d'ici sans m'avoir entendu, sans avoir partagé mon délire, sans m'avoir rendu amoui^ pour amour.
René prononça ces mots d'une vQtx,hateUntd et en se rapprochant peu à peu de Berthe, qui recula devant lui jusqu'à l'on des angles du bnudoir où ellci s'i^ossa palpitante.
— Eh bien! — baihutia-t-elle e» essaiyiant une roilem innocente, — cet amour.. Monsieur... j'y crois. |. et, phistard... bientôt... demain... chez moi .. je vous permettrai de m'en parler.
René interrompit la jeune femme.
— Non pas plus tard !.. — s'écrta-t-il violemment, — non pas bientôt L. — noa pas demain !.. — non pais chez vous 1 . . -^mais ici ! . . ici et à l'inslant même ! . . •» Si je vous écoutais^ Madame, si j'étais.faible, — si je cédais à votre prière, — si )e remettais à demain, savez-vous ce qui arriverait?.. — Il arriverait que je ne pourrais même point franchir le seuil de votro porte.. . -rr ou que, si vous me bussiez airiver jusqu'i
?otire anttchanbpe, ee serait pour me falfo jfto» deh^ra par votre mari ou par vos vatets... -^ Non, Madame, non!., ce plaisir, je vous le refuse !.. *— le vous ai,
— je vous tiens!.. — vous ne sortirea pas!..
Et René s'avançait toujours, -r- La feu dout ses rer gards étincelaient devenait de plus en plus sombre et ardent. — Déjà ses deux maius s'étendaient comme pour enlacer la taille de la tremblante Bertbe. — La jeune femme se laissa tomber à deux genoux devant René. — Sesi yeux, suppliants et baignés de larmes, eussent attendri le cœur le plus Ciarouebe. — Mais le cœur de monsieur de Savenay était un cœur de bronze^
— Qui sait même si les larmes de la con^sse ne Ini semblèrent pas devoir être un raffinement de volupté.
Il se peueba vers elle et lui prit les deux maina pcMu* la relever. •
— Ayez pitié de moi !.. — cria Bertbe, — ayez pitié 'demoi!..
Un sourire d'une expression effrayante vint aux lèvres de monsieur de Savenay.
— Laissez-moi !.. — laissez- moi !. . reprit la jeune femme, en s'efiforçant de dégager ses mains.
René secoua la tête.
— Au nom du ciell..
— Non, — fit René.
— Au nom de votre mère L.
— Non t. . cent fois non !. .
Et René, entourant madame de Croï de ses bras, fit un effort pour la soulever et l'appuyer contre sa poitrine.
I^e CQiiiact de cet bomme, qui osait porter sur elle
408 US TmtURS M PARU.
une main hardie et insolente, blessa Berthe d*ane ma« nière horriblement douloareuse, et dans sa pudeur d*honnète femme, et dans sa dignité de grande dame.
— Toute défaillance disparut aussitôt, et son énergie lui revint centuplée. — Avec une incomprébensible vigueur, elle se dégagea de Tétreinte dans laquelle monsieur de Savenay cherchait à Tenlacer.
Nous savons qu'elle était agenouillée.
Elle se releva, fiëre, dédaigneuse, menaçante et, repoussant René d'un geste impérieux» elle lui dit d'une voix brève, et de ce ton dont on parle à un laquais qu'on chassé :
— Vous êtes bien hardi, Monsieur, de me toucher !..
— L'homme qui porte la main sur une femme est un lâche !.. — si vous l'ignorez, je vous l'apprends...
Les teintes éclatantes du visage de René firent place à une pâleur livide.
— Un lâche... — répéta-t-il, — un lâche ! .
— Oui, — reprit Berthe, — trois fois lâche!..
— Ah! s'écria René, — Madame prenez garde!.,
— Oh! — répondit Berthe, maintenant, je vous connais bien !.. maintenant je sais qui vous êtes et ce que vous êtes... je vous juge à votre valeur, et vous voyez, Monsieur, que je ne tremble plus!..
Berthe atteignait en ce moment le but qu'elle s'était proposé. •— Elle avait trouvé l'unique moyen de conjurer le da.)ger qui la menaçait. — Déjà l'ivresse amoureuse de René se dissipait en partie , et la fièvre de la colère remplaçait dans ses veines la fièvre des désirs. --L'homme que la fureur domine peut oublier le respect de soi-même et perdre toute dignité, jus-
on mis DB iPÀiiiLU. 40d
qa*à ce point de menacer une femme, de la firapper, de ]a tuer peut être. — Mais au moins, cet homme ne ]a déshonorera pas.
Or, — nous l'avons déjà dit, — Berthe aurait préféré cent fois la mort au déshonneur. — Il lui impor* tait peu que le péril exist&t toujours, pourvu que ce péril changeât de nature.
Heureuse du succès qu'elle entrevoyait déjà et qu'elle espérait compléter, la jeune femme reprit aussitôt :
— Ah! vous avez cru. Monsieur, qu'il suffisait, pour perdre une femme, d'être le plus fort et le plus adroit? — Vous avez cru que le mensonge, la fourberie, la lâcheté vous donnaient des droits sur un cœur?.. Vous vous êtes trompé, Monsieur!.. — TeneZy puisque, par votre volonté, nous sommes là tous deux, en face l'un de l'autre, il faut que je vous dise ce que je pense de vous et de vos actes ! — Il faut que je vous jette au visage la yérité!.. — Cela seulement peut, à mes yeux, laver la honte de vous avoir ouvert ma maison !..
Berthe s'arrêta pour reprendre haleine.
René l'écoutait avec une muette stupeur. — Ses poings étaient crispés convulsivement. — Ses dents se serraient à se hriser. — Quelques gouttes de sueur perlaient sur son front. — Mais il n'osait pas interrompre.
Madame de droï poursuivit :
— Vous avez joué, Monsieur, — dit-elle, — vous avez joué, et avec quel cynisme!., la plus honteuse déboutes les comédies, celle de l'amitié I.., — Plus
lié in i^ftSaft Di fkM.
Miche i^\tA VoléUr, càt tin voleàt, àù ihttîAs, ïiè feèite pïis ta tti^in ide t^ltti ^aMl vent dépouiller, vbiiKâ avez capté la sainte affection de mon mafili.- -^ Gèftte M" te**heWe tendresse, celte confiance tiu'll ftViait en vt^ns, romitteril les avez-vous payées? — Vht uhfe trahison hïonstrueasel.. — Par la délation I.. -—Par la calomnie!.. Oui, par la calomnie, car je voi$ dair tnaintenaitt dans n>s ignobles acoasatfons ! — Vos paroles, mensonges !.. — vos avis mystérieux , meoisonges ! .. — vos lettres anonymes, mensonges ! — le mensonge est votre élément !.. — vous mentez comme en respire!., vous mentez toujours! vous mettez sans cesse !.. — Voilà pour Tamitié, Monsieur, — arrivons & l'amour.
€ Vous dites que vous m'aimez!.. — Vouât.. — Allons donc!.. — Dieu m'a préservée, — et qu'il en soH béni î ^-»- de cette suprême honte d'être aimée par vous!.. — Pour aimer, il faut un cœur — et les lâches n'en ont pas !.. — Entre vous et moi, grâce au "Ciel, il y a un abîme, ^^ un abîme infranchissable, et vous le savez si bien que pour vous dotmer le courage de prononcer lettiot atMmr^ il « faUu que vous m'ayiez attirée dans un piège !.. il a fallu que vous tne croyiez i votœ discrétion, pieds et poings liés, — sans aippu'h "^ sans défensetrs.., -^ Ah! vous aviez compté sar la violelucel.. — Ah! vous vous étiez dit : — une femme c'est si faible !, . — Eh bien ! vous vous étiez trompé, Monsieur!.. -^ Ma faiblesse brave votre ferce!.. elle vous défie!., elle vous méprise!.. — Monsieur le baron de Savenay, vous avez dû voter quelque part le fiom et le titre que vous portez !.. ^
tu i^ILS DE PAMILLii. kkk
Vous êtes un lâche et un menteur !.. — Vous n'êtes pas un gentilhomme I. . — Vous êtes un misérable !.. — Et, maintenant, Monsieur, je veux sortir, rangezvous!..
— Madame!.. — cria René, en voulant se jeter au-devant de la jeune femme.
— Rangez-vous, Monsietrr!.. — reprit Berthe dQ ton d*une reine qiii veut être obéie. '
René, foudroyé, recula. — Madama de Croî passa devant lui, la ^ tète haute et <l*œil jplein d'éclairs. — D'une main calme et ferme elle ouvrit la porte et sortit du boudoir. — Mais, à peine en avait-elle franchi le seuil, que son cœur et ses lèvres murmurèrent à la fois, avec xme ettiisibn itréffable :
— Sauvée !.. saùVéeî.. «-** Merd, ttrônDieu !..
Le cocher 4c flacrc
Suivons, s*il vous plaît, madame de Groï. — Nous ue tarderons guère à retrouver René.
A peine venait-elie de quitter cette maison, d'où, par un miracle, elle sortait aussi pure qu*au moment où elle y était entrée, — à peine avait-elle repoussé la grille du jardin, qui se referma avec bruit, que Berthe sentit s'évanouir soudainement cette force nerveuse et cette énergie factice qui l'avaient soutenue jusque-là.
Il arrive quelquefois aux hommes les plus braves et les plus forts de pâlir et de frissonner au souvenir d'un péril qu'ils ont bravé avec autant de sang-froid que d'audace quand ce péril était en face d'eux. — On a vu de vieux soldats s'évanouir à la seule pensée d'une opération atrocement douloureuse que, cependant, ils avaient supportée avec un courage héroïque.— Toute proportion gardée, il en fut de même pour madame de Croi. — Maintenant que le danger avait dis-
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para, elle ressentit un immense effroi. — Une sorte de vertige s'empara de son cerveau. — Une terreur panique, — accès de passagère folie, — lui fit perdre à demi Tusage de sa raison, — ne lui laissant qu'une seule pensée, un unique désir, celui de se dérober par la fuite à une poursuite imaginaire.
Berthe ne se dit point à elle-même que cette poursuite était impossible, et que les rares passants qui glissaient comme des ombres le long de Tallée des Veuves suffisaient pour la préserver de toute agression de la part de René. — Elle ne se souvint pas qu'il y avait là, à deux pas, une voiture à elle, dans laquelle elle n'avait qu'à s'élancer pour être aussi en sûreté qu'au milieu de son salon. — Elle oublia tout...
— Tout, excepté ceci : — que René restait derrière et qu'il fallait, sans perdre une seconde, mettre entre elle et lui un immense espace.
Aussi la jeune femme, — à demi folle, nous le répétons> — se mit à cpurir de toute sa vitesse du côté de Paris.
Jean-Baptiste Gargablou, — le cocher de la citadine qui avait amené Berthe au rendez-vous de René,
— était en train d'allumer sa pipe à cdté de ses chevaux.
Après une station assez longue employée par lui à se réchauffer le fanal (c'étaient ses expressions) au cabaret voisin du jardin Mabile, l'automédon défiant était venu reprendre sa place auprès de son maigre attelage.
Cocotte et Bichette, la tête basse et le cou tendu, cherchaient, au fond du sac de toile noué autour de m. 9
4U UES TIYB9M n PABIS.
leur cou, les derniers grains d'avoine échappés à leur picotin du soir.
Jean-Baptiste Gargablou (né natif d'Annecy, — Savoie), allumait sa pipe, nous le répétons.
La petite porte du numéro 17 se ferma avec bruit. — Le cocher tourna la tète. — U entrevit Berthe et la reconnut au premier coup d'œil.
— Bon, se dit-il, — v'ià ma pratique !.. — la p'tite dame a fini d'avoir de l'agrément et j'vas la r'conduire au mari qui n'y verra que du feu, cet homme!.. — allons, décidément, les garçons ont la chance!.. — j'vas brider mes bourriquets...
Et Jean- Baptiste Gargablou se mit en devoir de débarrasser ses chevaux de leurs sacs vides. — Mais, à sa grande surprise, madame de Croï passa rapidement . à côté de lui sans s'arrêter. — U crut d'abord que ce n'était point là sa pratique et il regarda mieux. — Une seconde d'examen le convainquit qu'il ne se trompait point. — Même visage, — même démarche, — même toilette. — C'était bien la jeune femme au bracelet.
— Elle ne me voit point!.. — pensa-t~il. — Cest si distrait ces jeunesses, quand ça quitte un galant...
Et il cria :
— Ohé! ma p'tite dame!.. Ohé! ma pratique!.. pas si vite!., pas si vite!., me v'ià...
Berthe ne saisit point distinctement le sens de ces paroles. — Seulement, le son d'une voix frappa ses oreilles. — Elle comprit qu'on s'adressait à elle. — Elle s'imagina tout aussitôt que cette voix devait être
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celle de René qui l'appelait. — Celte croyance lui donna des ailes.
— Diable!., diable!.. — fitGargabiou.
Et il se mit à courir après sa pratique.
Berthe entendit qu'on la poursuivait. — Son cœur cessa de battre. — De.i bruissements étranges retentirent à ses oreilles. — Mais elle ne s'arrêta point et elle redoubla de vitesse dans sa fuite impétueuse. ^ La lourde chaussure du cocher entravait sa course. -^ Au bout d'un instant il fut complètement distancé et il perdit de vue madame de Groî dont le costume sombre disparut dana les ténèbres opaques.
Jeaa-Baptiste Gargablou s'arrêta tout essoufflé.
— Allons! — murmura-t-il en enfonçant d'un coup de poing sur sa tête son chapeau de toile cirée. — Gré nom ! . de nom !. . d'un nom I .. décidément je suis volé !.. C'est vexant tout de même !
Il l'evint en grommelant auprès de ses chevaux. A la lueur des anternes de sa voiture, il regarda sa montre.
— Deux heures!.. — dit-il. — Cinquante-cinq sous et le pour -boire!... Je suis volé de trois francsi.. Ah! crénoml.. d'un nom!., de nom! c'est vexant!..
Et le cocher frappa du pied une demi-douzaine de fois, en articulant une ribambelle de jurons tous pUis pittoresques les uns que les autres.
— Ah ça! mais, — fit-il ensuite en s'interrogeant pendant un instant, — j'ai un bibelot !..
Et il tira de sa poche le bracelet magnifique que
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Berthe , on s'en souvient , avait laissé entre ses mains. — Jean-Baptiste Gargablou le tourna et le retourna.
Puis il dit :
— C'est joli, ce bibelot Ak^ mais ça ne vaut pas trois francs, puisqu*elie me le laisse, la farceuse !.. Et faudra encore trotter demain pendant deux heures pour vendre ça, peut-être dix sous!.. Merci de la chance!.. Allons, je bois le-bouillon!., — N'en parlons plus ! . . mais , cré nom !.. de nom !.. d'un nom ! . . C'est vexant tout de même.
Tandis que Gargablou se livrait aux lamentations et aux interjections que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs, la petite porte du jardin de' la maison n° 17 s'ouvrit et se ferma de nouveau.
Le cocher se retourna tout d'une pièce.
— Ah ! — pensa-t-il, — si je m'étais trompé tout Jl l'heure, et si c'était ma pratique pour de vrai, cette fois I . . quelle chance I
Mais Gargablou secoua la tête d'un air désappointé. — Ce n'était point sa pratiqua. — C'était un jeune homme. — Ce jeune homme s'arrêta sur le seuil pendant le quart d*une minute. — Ensuite il se mit à marcher, mais comme en chancelant et en hésitant.— Au moment où il passa à côté de Gargablou, ce dernier Tarrêta en lui touchant légèrement le bras.
Le jeune homme tressaillit.
— Que me voulez-vous? — demanda- t-il.
Gargablou ôta son chapeau.
— Pardon, excuse, won bourgeois, — répondit-il,
— toaîs, si c'est un effet de la vôtre, je prendrais la liberté de vous demander quelque chose.
— Quoi?.. — fit René que nos lecteurs ont deviné sans doute.
— Vous venez du n* 17, n'est-ce pas?.. -— Oui. — Après?
— C'est que, voyez-vous, c'est au sujet d'une petite daaie qui est sortie, il n'y a pas encore trois mi' nutes.
René tressaillit de nouveau, mais plus fort que la première fois. ^
— Eh bien! — fit-il vivement, — cette dame?.'.
— Est-ce que vous la connaissez ?
— Peut-être...
— Dame! je vous dirai, mon bourgeois, que c'est moi qui l'ai amenée
— Ah!..
— Même qu'elle m'a pris à rbeure... il y a juste de ça deux heures cinq minutes. — Trois francs vingtcinq, — et qu'elle ne m*a pas payé.
— Où donc est-elle? — fit René.
— Où elle est?
— Oui.
— Ah! elle est loin, si elle court encore. — Elle a passé à côté de moi comme une fusée. — J'ai eu beau l'appeler... bernique... — J'ai couru après, mais autant aurait valu courir après le diable. — J'y ai renoncé, et me voilà...
— Ou vous avait-elle pris? — demanda René.
— Place de la Madeleine.
^ Et vous dites qu'elle ne vous a pas payé?
44 s LBS viviuBÀ ta fkwA.
' — Non, mon boargeois, pas un moaneroa !
— Combien vous est-il diil
— Trois francs vingt-cinq, et le pour-boire à la générosité de la pratique.
René mit la maià dans sa poche*
— Est-ce que vous allez payer, won bourgeois?— demanda Gargablou. .
— Oui.
Gargablou ôta son chapeau.
René lui tendit cent sous.
— Combien faut-il vous rendre? — demaAda le cocher.
— Gardez tout, — fit René.
Gargablou salua jusqu'à terre et s*éoria :
— Merci, mon pirioce !