LB8 YITBUBS DE PARIS
Maxime sortit de la pièce dans laquelle il avait reçu Tex-agent.— Il y revint au bout d'une minute, tenant dix billets de banque, de mille francs chacun. — II présenta ces billets à Thévenin.
— Voilà, —dit-il.
Thévenin les prit et les serra dans son portefeuîne en disant :
— Je ne compte pas après monsieur le comte.
— Puis il ajouta :
— Faut-il un reçu ?. .
— C'est complètement inutile, — répondît Maxime.
— L'ex-agent reprit son chapeau.
— J'ai l'honneur de vous présenter mes respects, monsieur le comte, — dit-il en saluant, — je vous laisse mon petit rapport, — il peut vous être utile... Je désire bieh vivement que l'occasion se présente de faire de nouvelles affaires avec vous...
Et, après avoir salué une demi-douzaine de fois, Thévenin quitta Maxime.
Le soir de ce même jour, le comte de Bracy partait par le train-poste du chemin de fer de Lyoa.
Le trajet n'était point alors, comme il l'est aujourd'hui, direct de Paris à Chalons — De Tonnerre à Dijon la ligne était inachevée. — A Tonnerre, Maxime fil atteler des chevaux de poste à sa voiture, et il prit la roule du Jura. — Avant d'aller chercher sur les bords du Léman la confirmation d'une vérité sinistre, Maxime voulait revoir son vieux chftteau de Bracy, si
LE FIL D*ARIA1IB. 444
près duquel s'étaieut passées les scènes douloureuses que nous avons racontées dans le prologue de cette longue histoire, et dont le dénoûment approchait. — U voulait aussi revoir cette petite maison perdue dans les nionlagnes, — cette humble demeure où il avait accompli le plus lugubre de tous les drames et où il avait laissé le repos et le bonheur de sa vie entière. — U voulait, enfin, se retrouver sur les bords de ce torrent dans lequel il avait cru, pendant si longtemps, que Marie avait trouvé la mort.
U espérait peut-être arracher leur secret aux blocs de granit qui brisaient le courant — aux noirs sapins penchés sur Teau profonde.
Maxime, vingt-quatre heures après avoir quitté Paris, arriva dans le domaine dont il portait le nom. — Depuis plus de vingt ans, il n'était point revenu au château de Bracy. — Le gardien, qu*il avait laissé dans la force de rftge, était maintenant un vieillard tout courbé. — U ne reconnut son maître que quand ce dernier se fut nommé.
Le château se trouvait dans un état de délabrement dont nous donnerions difficilement une idée.
Il ressemblait à Tun de ces vieux manoirs décrits par les romanciers de la fin du dernier siècle et du commencement de celui-ci, — Anne Radcliffe, etc. — Les marches du perron gisaient disjointes et couvertes de mousse. — Les volets pendaient, disloqués et retenus par un seu^ ^ . — L'eau des grandes pluies,
us us VIVIUBS DB FAUS.
coolant le long de la façade à travers les gouttières brisées, avail laissé partout des taches yerdâtres. — Les allées do parc avaient été envahies par des végétations touffaes et inextricables.
Les arbres des charmilles, jadis si régulièrement émondés à la façon de ceux des avenues du royal Versailles, lançaient maintenant à travers Tespace de grands bras tordus et dégingandés qui leur donnaient un aspect étrange et presque fantastique.
— Hélas ! — pensa Maxime en regardant d*un oeil mélancolique ce que nous venons de décrire, — ce château ressemble à mon cœur, — dans l'un comme dans Tautre, tout est ruines I
Maxime ne passa qu'une seule nuit à Bracy. — Le lendemain, de très-bonne heure, il envoya demander un cheval chez un de ses fermiers, — il le fit seller, et, s'élançant sur cette lourde monture, qu'il ne décida qu'à grands coups d'éperons à prendre le galop, il dirigea sa course du cdté de la montage. — Nous savons déjà où il allait.
Notre plume rend trop de justice à sa propre faiblesse pour essayer de décrire ce qui se passait dans l'âme de Maxime ati moment d'arriver à cet endroit d'où, à travers une éclaircie dans la forêt, on devait apercevoir la maisonnette de madame Simon.— Hélàs! là aussi il y avait des ruines, et des ruines plus désolantes encore que celles de Bracy. — La maisonnette n'existait plus. — - Elle n'avait j>as été vendue. — Per-
LE m d'âriâiib. 443
sonne ne s'en était emparé. — Moins solidement construite que le château féodal, elle avait résisté moins longtemps. — Le toit qu'on ne réparait point s'était d*abord entr'ouvert sous Teffort de la pluie et des vents. — Bientôt il avait cédé tout à fait, tombant sur le premier étage. — Le premier étage, à son tour, s'était affaissé sur le rez-de-chaussée, ne laissant debout que les quatre murailles. — Celles-ci, lézardées, ébranlées, disjointes, avalent succombé comme le reste.
De celte demeure modeste, mais hospitalière, — de ce nid parfumé, — de cette fratche oasis où avaient fleuri ces deux sœurs de beauté, Marguerite et Marie, il ne restait maintenant qu'un amas de débris informes que recouvrait déjà le lierre, — ce fidèle courtisan de tous les débris, — ce manteau royal de toutes les ruines.
Maxime descendit lentement de son cheval. — Il mit un genou en terre et pria.
IMl.
Les informations prises par ie comte de Bracy, dans les alentours de Tancienne demeure de madame Simon, furent aussi infructueuses qu'elles l'avaient été vingt ans auparavant. — Maxime n'apprit rien. — On avait oublié jusqu'au nom de celles qui, jadis , avaient habité ces ruines.
Maxime, alors, se rendit sur les bords du torrent où, s'il fallait en croire le bruit public, Marie avait cherché la mort. — U se pencha sur les eaux rapides.
— U interrogea les noirs sapins, — les rives escarpées,
— l'écho de ces lieux solitaires. — Le torrent garcbi ses secrets.
Maxime, dès lors, n'avait plus rien à faire dans ce pays néfaste — U se remit en route sur-le-champ. — Il arriva dans la nuit au château de Bracy, et, dès le lendemain matin, il reprenait en poste le chemin de la Suisse*
us VIVBIIU M rAMIS.
A Lausanne, Maxime se renseigna snr la position da Yillage de ***.
de Yîllage élait distant de trois lienes et 'sitné dans la position la plus pittoresque.
Artistes et touristes ne manquaient guère de Tailer Tisiter dans leurs eicursions sur les bords du lac. — Maxime s'y fit conduire aussitôt. ^ Il descendit de voiture à Tune de ces confcirtables hôtelleries où Ton traite ti s les voyageurs de mylards, et où on les étrille mme s*iis étaient effectivement possesseurs des iiu enses fortunes de faristocratique Angleterre. — A [ ineinstalié, Maxime fit monter dans sa chambre un des domestiques de l'hôtel. — Ce domestique n'avait point la physionomie délurée des valets parisiens. «*^ lift MispHeive ei la woniiOBiie 9e Hsueiit siif ses nwiS) et sa vBûiarcne viait ettppei&te tie lOunteor Mvélique.
n pouvait «voir vktgt-desx M vingt-^lrof s ans.
«M» Mon aaoïi **** iiii QeflMiMia RaxiiBe} '*** eoHmeH i vous appelez-vous ?
-^ Fritz, Monsieur.
«^ Éte»*veiis de ce payst
**^ le strie de LatEMmei Monsieur.
'^ Y a*l-il longtemps que tous serrez èa&s cet lAtel T
— Six ans, Monsieur.
--*> Alors vous devez connaître à peu près tout le monde dans le village et aux alentours ?
*-* Je ne connais pas tout le monde, Monsieur, parce que nous avons beaucoup de besogne 1 Tliôtrt, et qae ya empêche de s'occuper du dehors..*
us riL •AjuAifi. 147
;, ^fin, flt OD TOUS deoundait des reoseignements sur quelqu'un d*ici, vois pourries tous les procurer?
— Oh i pour cela, oui.
— Fritz, mou garçon, ètes-vous curieux ?
— Je ne crois pas, Monsieur.
— Et bavard?
-^ Oh 1 par exemple, non.
— Ainsi, 1*00 pourrait an besoin coinpLer sur votre discrétion ?
— Oui, Monsieur.
— Voalex-vous gagner Tiogi-cinq kNiis, Fritz î
— Viagt*cînq louis I
— Tout autant.
— Certaînement, Monsîeor...«^b! je ne demande pas mieux... — C*est>à-dire, si...
Fritz s*interrompit.
— Si ?.. — demanda Maxime.
— Si, pour gagner cet argent, il ne faut rien fkife de mal.
— Soyez tranquille, — dît M. de Bracy, — je n'ai à vous demander que la chose du monde la plus parfaitement innocente.
— Et, si je fais celte chose, J'aurai vingt-cinq louis ?
— Oui.
— Alors, Monsieur, je suis tout prêt.
— Écoutez-moi avec attention.
— Oui, U4Uisieur.
— N'avezrvoas pas logé ici» il y a deux ou Irois
148 LB8 VI^VM Wt PARIS*
mois, un jeune homme, un Français, qui s'appelait le baron René de Sa?enay ?
— Comment était-il, ce jeune homme ?
Maxime fit de René un portrait fort détaillé et trèsexact.
Fritz secoua la tète.
— Nous avons bien logé, — dit-il, — quelqu'un qui ressemblait trait pour trait à ce que vous venez de dire, — mais ce jeune homme ne s'appelait pas le baron de Savenay...
— Vous souvenez- vous de son nom?..
— Attendez. • . il se nommait ... il se nommait Raoul Latour, et il se prétendait artiste, quoiqu'il ne dessinât jamais et qu'il eût beaucoup d'argent.
— Ah t — fit Maxime, — et combien est-il resté de temps dans votre hôtel ?
— A peu près trois semaines... — Mais je crois qu'ensuite il a loué une petite maison dans le pays .. car je l'ai rencontré après qu'il ne demeurait plus chez nous...
— Et, maintenant?..
— Dame 1 maintenant, est-il encore ici, n'y est-il plus, voilà ce que je ne pourrais pas vous dire, car je n'en sais pas le premier mot...
— Bien I — fit Maxime, — autre chose. .
— Tout ce que vous voudrez, Monsieur.
— Savez-vous si, il y a six semaines environ, une jeune fille de vingt à vingt-deux ans, d'une beauté remarquable, très-blanche dé visage avec des cheveux et des yeux noirs, demeurant avec sa mère, seloiî toute apparence, a quitté subitemeut ce village?
u riL D*AftrÂiiB. Ut
— - Ma foi, non, — * dit Fritz.
— Pourrie^vous arriver & le savoir ? *
— Dame! en m'informant, pent-ètre...
— Eh bien I mon garçon, informez-vous.
— Est-ce pressé, Monsieur?
— Oui.
— Alors, je vais m'y mettre tout de suite.
— Je vous y engage. --* D'ailleurs c*est aussi votre iutérèt, car, aussitôt que vous m'apporterez le renseignement que je vous demande, je vous remettrai vos vingt-cinq louis.
— Oui, Monsieur, — dit Fritz, qui salua et sortit.
Avant la fin de la journée, Thonnête Helvétien rentra dans la chambre de Maxime. — Son visage un peu bouffi exprimait le contentement de soi-même et une certaine nuance d'amour-propre.
— Eh bien ? — lui demanda Maxime.
— Eh bien I Monsieur, je crois que j'ai gagné vos vingt-cinq louis.
— Ah ! — s'écria Maxime.
Et son cœur battit à rompre sa poitrine. — Sans doute il touchait au but. — Sans doute la lumière allait se faire. — Qu'allait-il apprendre?,. — Il tremblait !..
— Eh bien? — répéta-t-il d'une voix basse et indistincte.
— Monsieur, — dit Fritz, — j'ai bien couru, bien trotté, bien cherché, mais je ne le regrette pas, puisque je crois que j'ai réussi...
— Voyons ? — fit Maxime.
— D'abord, il n'y a dans tout le village, et aux environs, qu'une seule jeune fille qui soit partie depuis
190 LB8 yirms dk fkïïm.
deax mois, sans dire oii elle allait... — Cette jeune fille, d*après ce que j*ai appris, — était beUe eomme le jour, — elle avait vingt-un ou viu§[l-deux ans, et ses yeu:^ et ses cheveux étaient n<Nrs...
— Oh ! — murmura Maxime. -- C'est cela ! c'est bien cela !
Puis, après un instant de silenee, il reprit :
— Dites-moi. Fritz, quelle était dans le pays la réputation de cette jeune fille Y
— Bonne, Monsieur, très-bonne, — du moins pendant longtemps... car, à ce qu'il paraît, depuis deux mois on parlait un peu trop d'elle.
— Ah* et pourquoi?
— A cause d'un jeune homme, et tenez, précisénieut de ce môme Jeune homme que je vous ai dit qui avait demeuré chez nous... M. Raoul Latour.
— Ainsi, en quittant Thôtel, il n'avait pas quitté le pays I
— Non, Monsieur. — On m'a appris qu'il avait loué une maisonnette sur le bord du lac . — Mais il est parti, et c'est le lendemain même de son départ qae mademoiselle Marie est partie à son tour. .
-A Marie ! — s'écria Maxime. — Cette jeune fille se nommait Marie?
— Oui, Monsieur, MarieMuller...
— Et, vivait-elle seule ici?..
— Non, Monsieur, avec sa mère, madame Huiler, qui, Je crois, s'appelle aussi Marie...
Les derniers nuages se déchiraient.
Il était désormais presque impossible pour Maxime de conserver l'ombre d*nn doute.
LIE PIL d'ARIÀNB. 15 1
Cependant la Térîté était trop terrible, trop douloureuse, pour qu'il ne chercbftt pas à lutter jusqu'à la fin c^ontre révidence elle-même.
Maxime ouvrit le tiroir d*un secrétaire.
Il prit un rouleau d*or qu'il tendit à Fritz.
— Tenez, mon garçon, — lui dit-il, 7- voilà votre argent...
Et, comme Fritz se confondait en remerciements et en salutations, Maxime reprit :
— Maintenant, menez-moi chez madame MuUer. -^ Vous voulez aller chez madame MuUer?.. — demanda Fritz d'un air surpris.
— Oui. — Est-ce donc bien difficile de m'y conduire?
— Rien n'est plus facilCi au contraire... mais... •— Mais, quoi?
— Parce que, depuis que sa fille est partie, elle est à la dernière extrémité, et que le médecin disait tout à l'heure que, maintenant, elle n'avait pas deux heures & vivre.
— Mon Dieu! — s'écria Maxime, — mon Dieu!., serais-je arrivé trop tard!.. Venez, Fritz 1 venez!., courons!.. .
Et il entratna le jemie homme.
La mourante.
La maisonnette qnliabitait madame Mnller était située sur les bords du lac, dans une position isolée, à quelques centaines de pas du village.
Un autre chalet, celui sans doute qu'avait occupé le prétendu artiste Raoul Latour, dans lequel Maxime ne recoimaissait que trop bien René de Savenay, se voyait un peu plus loin.
Maxime de Bracy et son guide arrivèrent auprès de la première de ces deux demeures.
— G*est là, Monsieur, — dit Fritz en montrant la porte.
Et il s*arrèta sur le seuil. — La porte était entr'ouverte. — Maxime entra. — Il se trouva dans une première pièce qài semblait devoir servir de salle à manger et d'antichambre tout à la fois.
Cette pièce, d'une grande simplicité, était garnie de ces modestes meubles en bois blanc qui se retrou-
454 US Titnms m pâiiis.
yent dtns la plupart des maisons suisses dont les habitants ne sont pas riches. — Tout éiait en désordre, et cependant on voyait que la propreté la plus minutieuse avait dû, il y avait bien peu de temps encore, donner son lustre à ce simple ameublement.
Il n*y avait personne dans cette pièce.
Au fond se voyait une porte. — A travers la cloisou fragile, on entendait comme un murmure de paroles étouffées.
Maxime comprit que c'était là que devait se trouver celle qu*il cherchait.
il s'approcha et frappa doucement. • — Le murmure de voix s'interrompit aussitôt. — Maxime frappa une seconde fois.
— Qui est là? ~ denaud«<*i-m).
-^ Un aMi, «« répondit M. de Bracy.
— Entrez,
Maxime souleva te loqu»! et se trouva dans la seconde pièce.
Un spectacle lugubre et s<dennel s'offirit à ses yeu* — 3ur un lit en désordre, assombri par de longs ri* deaux de serge rayée, une femme movaste était étendue.
Un prôtre de la religion catholique, penché auprès de cette couche de douleur, prononçait ces paroles saintes qui font entrevoir aux ftmes défaillantes les divines splendeurs du cieL
— Vous le voyez, Monsieur, ^ dit alors le prôlre en s'adressant au comte de Bracy, -«* rbeure est suprême, — - je suis te consolateur qui parle au non du Dieu de paix ; — n'interrompez point mon mîaiatère
LB fIL D*AllâllB 4y^
swcrk. — Eaeim une fois^ Thenre est suprême, — la
religion doit prendre ici la place des terrestres amitiés. Maxime s'inclina profondément derant le prêtre. — Il cherchait une réponse et n'en trouvait pas.
— Je me retire, monsieur, j'attendrai.
Mais, depuis une seconde, la mourante, tout épuisée qu'elle fût, s*était loYée sur son séant, et, se sou* levant à l'aide de ses deux mains, elle attachait sur le visage du visiteur mi regard fixe et ardent.
Quand M. de Bracy parla, la mourante tressaillit. — Une sourde exclamatioa s'échappa de sa gorge haletante, et elle s'écria :
— Maxime! !l
M. de Bracy, en entendant son nom prononcé par ces lèvres qui bientôt allaient exhaler leur dernier soufûe, ne put se contenir. — Il courut jusqu'auprès du lit. — Il se précipita à deux genoux, et, saisissant entre ses mains une des mains amaigries et d^lorées de celle qu'on nommait madame Muller, il balbutia :
— Oui, Maxime .. oh! Marie!., pauvre Marie... est*ce donc ainâi que je devais vous retrouver?
Et il baigna de larmes amères la main de la mourante.
Le prêtre s'était écarté de quelques pas, et, s'absorbant dans la prière, il demeurait étranger à cette scène.
— Maxime, — murmura madame Muller, — puisque je vous revois... puisque vous êtes là, après vingt ans. . . c'est que vous avez deviné ma fille. . . votre fille, Maxime.
456 LBS VniNniS DE FAfttS.
Le cœur de M. de Bracy se gonfla comme s*il allait éclater.
Madame Muller reprit :
— Vous l'avez vue,., n'est-ce pas? — Ohl ditesmoi que vous l'avez vue. — Dites-le-moi, Maxime, et je vous pardonne le passé?
— Oui, — murmura le comte, — je l'ai vue,, je l'ai devinée.
— Ainsi, vous savez où elle est?
— Je le sais.
— Ainsi, je la reverrai bientôt?
Le cœur de Maxime se gonfla de nouveau. — C'est à peine si le visiteur put prononcer ces paroles indistinctes :
— Oui... Vous la reverrez, — vous la reverrez bientôt.
Maxime savait ne pas mentir.
Hélas I la mère et la fille allaient se rejoindre làhaut!
— Ah ! — s'écria Marie d'une voix éclatante, — merci, mon Dieu, merci! — Vous m'avez durement punie de la faute de ma jeunesse. — Vous étiez juste, mon Dieu ! .. . mais aujourd'hui. . . aujourd'hui que vous avez pitié de mon agonie... aujourd'hui que vous me rendez ma fille, je vois bien que vous m'avez enfin pardonné.
Puis, après un instant de silence, elle reprit :
— Pendant quelques minutes, Maxime, éloignezvous de moi... — vous pouvez cependant rester dans cette chambre, mais de façon à ne point entendre mes paroles. — Et vous, mon père, venez, — dit-elle en
Li m. »*iUA]iB« 4IS7
s'adfessant mi prêtre, — - achevez Tœavre de Diea... — le terrain est mieux préparé qu'il ne Tétait tout à l'heure pour recevoir vos saintes paroles... — venez, mon père, je vais continuer ma confession.
Ainsi que le demandait la mourante, Mûime se retira dans l'un des angles de la chambre. — De là iJ pouvait tout voir, mais il ne pouvait rien entendre.
Ses regards, alors, s'attachèrent sur le visage de Marie. — Cette malheureuse femme était jeune encore. — Elle avait quarante ans à peine. — Ses traits pâles et amaigris conservaient d'irrécusables traces de leur ancienne beauté, mais ils étaient flétris par le chagrin et par la souffrance. — Ses grands yeux, quoique un peu ternis par les pleurs, avaient une expression angélique, qui, dans ce moment, devenait déchirante. - Ses cheveux noirs flottaient autour de sa figure. — C'était toujours cette même chevelure spiendide, soyeuse, épaisse et longue, — si douce jadis aux lèvres de Maxime. — ^ulement, des fils d'argent commençaient à trancher sur ce manteau de velours noir.
En présence de celte femme qu'il avait aimée, — qu'il avait séduite, et qui, après vingt ans, allait mourir des suites de cette séduction ; — en présence de cette femme dont la beauté passée se retrouvait si bien, Maxime se sentit transporté par la pensée à côté de cette autre Marie, sa fille à lui, si jeune, si belle, si pleine de sève, d'espérance, d'amour, et qui était. à cette heure couchée sous la froide pierre d*un tombeau où elle attendait que sa mëie vînt la rejoindre.
— Dieu me pardonne.. . -— s'était écriée la pauvce
48t LB» nfSVM M mus.
mère en erovMit comprendre qu'elle reverrni sa lUle. — Dîe« me mantfit. .. — bslbntia Maxime, — Dteu me poeit ! — Dîea se venge! — Dieu est jaste I
C^ieodant la eoolesBioa s'acheva.
«— Je reviendrai, -* dit le prtoe.cn se préparant à sortir, — je reviendrai bientôt*., âme dirétienae, espères! -^ pensez an Dien qui voas appelle!.. 1 ce Diea qai est la bonté infinie et l'éteradle et inépuisable miséricorde 1
— Oh! mon père, — répondit Marie, -~ je pense à Dîen, je crois, j*espère et j'attends I
Le prêtre quitta la chambre. — Maxime fit un moa- ?ement pear se rapprocher du lit. — Mais, en ee moment, le docteur entra. — Après le médedn de l'âme, venait celui du corps. — La présence de Maxime sembla l'étonner.
— Ai-je le plaisir de t^e trouver avec un confi^ère? — demaiida*t^l.
— Non, Monsieur, — répondit le comte, — je sais an ami. .. un très^ancien ami de Madame.
Le médecia s'inclina, et, sans rien ajouter, il se dirigea vers le lit.
Deux seeendes lui suffirent poar examiner le visage et tàler le poals de la mourante. — Maxime saivit ses moavements avec anxiété.
. — Reste-t-il <eiKore de la polkm que j'ai «rdomiée ee matin? — demanda le médecin,
— Oui, Monsieur, — répondit Marie, — la fiole qui ta contient est là sur cette taMe.
LE riL 0*AKU1B. 419
— Il faut continuer à en prendre une cuillerée d'heure en heure, et tout ira bien.
— Gela sera fait, Monsieur.
— Où donc est votre garde?
— Elle va revenir, sans doute. — Je l'avais priée de me laisser seule avec mon confesseur.
— Bon, — fit le médecin, — une cuillerée d*heure en heure, — n'oubliez pas.
— Soyez tranquille,* Monsieur, — dit alors Maxime. — Je ne ^piitterai pas Madame, et vos prescriptions seront exactement remplies, vous pouvez en être certain.
Le médecin s'inclina.
Il prit son chapeau qu'il avait posé sur une chaise, sa canne qu'il avait placée dans un angle, — il salua madame Muller, il s'inclina devant Maxime et il sortit.
Maxime le suivit. -^ Quand ils furent tons deux dans la première pièce dont nous avons parlé, le médecin s'arrêta. — Maxime en fil autant.
Gondamnée.
— Vous avez à me parler, Honsieurt — « demanda le médecin.
— Oui, Monsieur. •
— Je suis à vos ordres.
— .Je voudrais savoir, d'une façon positive, sMl est permis de conserver quelque espérance?
Le médecin secoua la tète.
— J'en doute fort, Monsieur, — fit-il.
— Quoi! — s'écria Maxime, — vous désespérez?
— Mon Dieu! oui.
— Cependant, les ressources de la science sont immenses.
— Oui, dans certains cas, mais, dans celui-ci, la science se reconnaît impuissante.
— Pourquoi donc?
— Parce qu'ici la machine est usée complètement. — Aucun des organes ne fonctionne, — la lampe s'é-
46t LES TIVBDRS DB PAR».
teint faute d*hnile, et malhenreuseinent nous n'avons pas encore trouvé le moyen de remettre dans la lampe humaine cette huile qui s'appelle la vie.
— Ainsi, Monsieur, vous croyez que madame Mul- 1er est perdue sans ressources?
— C'est chez moi plus qu'une croyance, — c'est une certitude.
— Combien de jours d'existence lui accordez-vous encore ?
— Ce ne sont pas des jours, Monsieur.
— Comment?
— Ce sont des heures.
— Ah! — s'écria Maxime.
— Mon Dieu ! oui.
-^ Eh bien! combien d'heures?
— Ce matin, j'aurais dit vingt-quatre.
— Et cî soir?
— Tout est changé.
— Tout est changé, dites-vous î
— Oui, — depuis ce matin, la malade a éprouvé une très -forte émotion... — émotion qu'on doit, j'imagine, attribuer à votre présence. — De là, des ravages incalculables dans l'ofganismô. — Bref, je ne lui donne maintenant que cinq heures de Vie» • — six, tout au plus.
Maxime fit un geste de désespoir.
— Dame! -^ Monsieur, — fit le médecin, •*- vous m'avez demandé la vérité^ je vous kt dis.
— Et vous faites bien, — répondit Maxime.
Il y eut un instant de sileiiee enlfô les deux i&terloçttteani.
LE FIL b'/.RliiNB. 463
M. de Bracy le premier rompit le silence.
— Monsieur, — dit-il, — je suis riche. . . Le médecin s'inclina.
— Fort riche, même, — continua Maxime.
— Eh bieni Monsieur, tant mieux pour vous... — la fortune est une belle chose^ qui donne la possibilité d'en faire de grandes.
— Ne vous déclarez pas vaincu , — poursuivit le comte. — Cherchez quelque remède étrange, — inouï, — énergique. — Que risquez- vous, puisque vous considérez la mourante comme déjà perdue?.. — Si vous réussissez... — si vous sauvez madame MuUer, — je vous donne cent mille francs...
Le médecin s*inclina de nouveau.
— Cent raille francs. Monsieur, — dit-il , — sont uae somme fort ronde, jet que je gagnerais avec un véritable plaisir. .. — mais je ne suis pas un charlatan. Monsieur, — je suis un médecin , et je vous déclare franchement qu'à Theure qu'il est uu miracle seul peut sauver madame Muller. ..
Et le docteur, incrédule et matérialiste comme beaucoup de ceux du sa profession, ajouta :
— Et je ne crois point aux miracles... — j'ai bien, Monsieur, l'honneur de vous saluer.
Le médecin fit quelques pas pour quitter la pièce dans laquelle il se trouvait.
Mais, au moment d'en atteindre le seuil, il se retourna :
— Cinq heures, au moins, — six au plus, dit-il, — n'oubliez pas ceci. Monsieur... — Administrez la potion d'heure en heure. .. — cela permettra à la malade