‹ Les viveurs de Paris (volume 2)Chapitre 46 sur 53 · Mais, Maman, puisqu'il vous plaît, il doit me plaire · texte numérisé non relu

Mais, Maman, puisqu'il vous plaît, il doit me plaire

» — Sans doute, mais cependant tu dois avoir un avis qui ne soit point entièrement basé sur le mien.**— Il ne s*agit en aucune façon de ma maniëre de voir... dis-moi ce que, toi, tu penses de monsieur Latour.

» — Je le trouve bien... très-bien.

» — Peut-*tre un peu timide, n'est-ce pas?

» ^ Oh ! maman, ce qui me plaît le plus en loi c'est cette timidité.

9 — Alors, aujourd'hui, tu comprends l'enthousiasme qu'il m'inspire et qui te choquait presque hier au soir. ,

» La rougeur de Marie se colora d'une nuanee nouvelle.

9 — Oui, — balbutia-t-elle, — je le comprends.

» ^^ Et f 0 seras bien aiée que nous le vo'yons souvent?

» — Oui.

• — Oui... tous les jours.

n — > Jusqu'au moment où il quittera ce village pour retourner à Paris... dans deux ou tfois mois.

» A peine avals-je prouonoé ces mots, que Marie devine très^pftle. ^ Je m'aperçus qu'elle diancelait. — ^ Elle s'efforça cependant de faire bonne contenance et de dominer son émotion; -^ mais elle ne put y par-*

venir. — Son cœur trop gonflé déborda. — Elle fondit en larmes tout à coup et elle vint se jeter dans mes bras et cacher sa tête dans mon sein en s*écriant :

• — Oh! maman !.. maman!., maman!

» Cette crise ne m'inquiétait point. — Je savais k merveille que ces larmes, comme une pluie d'orage, allaient soulager les nerfs trop tendus de Marie.— Cependant je lui demandai :

j» — Voyons, mon enfant, ma chère enfant, qu'y at-il et pourquoi pleurer?

» — Je ne sais, — répondit Marie d'une voix entrecoupée de sanglots. — je n'ai rien... je ne souffre pas. .. il me semble seulement que mon cœur est trop plein... et jamais... jamais... je n'ai rien éprouvé de semblable à cela.

» — Allons, — pensais-je, — elle l'aime! — cet amour est évident comme le soleil. — Chère Marie, elle sera heureuse, elle!— plus heureuse que sa mère!

— Hélas!

» Marie aimait le jeune Français. — Au bout de bien peu de jours, cette affection nouvelle avait envahi son âme tout entière, si bien que moi, moi, sa mère, je n'avais plus dans son cœur que la seconde place !

» En voyant les progrès rapides de cette passion qui grandissait comme un incendie et dévorait tout, n'aurais-je point dû faire ce que monsieur Latour luimême m'avait proposé? — N'aurais-je point dû ne négliger aucune information, aucune précaution, et me renseigner auprès des gens souorables dont il m'avait promis la caution? •— Oui, certes, je l'aurais dû!

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• Mais, que Youlez-yous, Maxime, je n'avais pas nn soupçon, je n'avais pas un doute ! —Je vous le répète, j*étais fascinée, et qui ne l'eût été de même k ma place? — Je laissai donc les choses suivre leur cours naturel.

» Monsieur Latour devint TbAte habituel, le commensal de notre demeure. — Il était de toutes nos promenades. — Sous sa conduite, nous nous hasardions en des excursions beaucoup plus longues que celles que nous avions osé entreprendre jusqu'alors.

— Marie ne pouvait plus se passer de Raoul, et quand il n'était pas là, notre maison semblait être déserte.

— On ne parlait dans le village et dans tous les alentours que du mariage de Marie avec le jeune étranger.

— Je laissais dire et je ressentais une joie sans mélange en pensant que, par un hasard inouï, par une réunion de circonstances fortuites, Marie allait trouver toutes les chances du plus complet bonheur dans un mariage si éclatant, si magnifique, que je n'aurais jamais été en droit ni de l'attendre ni de Tespérer.

ji Soudain, au milieu de cette joie, je ressentis un frisson douloureux. — Une pensée désespérante venait de me mordre en plein cœur.

t — Mon Dieu!... — m'étais-je dit, — monsieur Raoul ne connaît pas le mystère de la naissance de Marie. — Il ignore la flétrissure de sa mèrel — Il ignore que je n'ai pas de nom à donner à ma fille I — Si cette tache lui semblait une infranchissable barrière! — S'il allait reculer!..

» Je me dis tout cela.

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» Cert^ an évènemeut 4e eetle nature était peu

probable» — Le monde, dan» ses pr^ugés atoordes et souvent infftœe, peut bien faire porter à une pauvre enfant innocente la peine de la faute que sa mère a commise. — Mais^unjeuuô> homme, un jeune bomme à l'âme généreuse, w- uu jeune bomme mattre de luimême, •— libre de ses actions, **^ un jeune homme amoureux, enfin, ne devait ni reculer ni hésiter I

» Le contraire était possible, cependant. — Et alors, quels incalculables malheurs l -^ Par ma faute, j'aurais perdu le repos et l'avenir de ma fille. ^^ Oui, par ma faute, car n'étais-je pas coupable, et coapable sans excuse I.: —Ne devais«*je pas, avant toute cbose, et dès le jour de ma première entrevue avec monsieur Latour, lui dire nettement la vérité? — - Qu'éiait-ce que ma honte, mise dans la balance à côté du bonheur de ma fille ?

» Ces réflexions étaient trop tardives. — Ce que je n'avais pas fait jadis, il fallait le faire maintenant.

• Le même soir, à l'heure où Raoul allait venir, j'éloignai Marie sous quelque prétexte, et je me trouvai seule pour recevoir le jeune homme. — Il parut étoimé de cette solitude et de l'expression d'inquiétude et d'anxiété qui, sans doute, se peignait sur mon visage.

» — Qu'avez-vous donc? — s'écria-t-il.

» — Mon enfant, — lui répondis-je, — il faut que vous entendiez ma confession.

» — Votre confession I — répéta-t-il.

» — Oui, —^ je suis bien coupable et je vous dois l'aveu d'une faute.

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» — A quoi bon? — murmura-t-il. .

» — J'ai manqué de franchise avec vous — je vous ai trompé... vous, si loyal et si droit. — L'heure de l'explication est venue — Ecoutez-moi, Raoul...

» Et je lui racontai, sans cependant vous nommer, Maxime, toutes les particularités de la naissance de Marie.

» Je parlais, la tête inclinée et le front rouge de confusion

9 Quand j*eus achevé, monsieur Latour saisit ma main et la porta à ses lèvres.

» — Ehl — s'écria-t-il, — que m'importe le passé! — Croyez- vous donc. Madame, que je vous estime moins parce que vous avez été malheureuse?.. — Une faute noblement réparée par toute une vie comme la vôtre, équivaut à une vertu. — Si j'ai eu le bonheur de plaire à Marie, je vous supplie à genoux de m'accorder sa main.

Trablfini.

— Elle est à vous, — m'écriai-je, — à vous, à TOUS, mou fils!., je vous la donne, et avec quel bonheur !..

j» L'expression d'une joie poussée jusqu'à l'ivresse se manifesta sur les traits de H. Latour. — Il saisit mes deux mains qu'il couvrit de baisers, en m'appelant sa mère.

» — Et, — murmura-t-il au bout d'un instant avec une hésitation inquiète, — et... Marie... croyez-vous qu'elle m'aime?..

» — Elle vous aime à en devenir folle !.. elle vous aime à en mourir, si, vous, vous cessiez de l'aimer...

» — Oh ! — répondit-il avec transport, — avant que ce jour arrive, mon cœur aura cessé de battre...

» Puis il me conjura de fixer l'époque, ou plutôt le jour du mariage.

0 •— Mais, — lui répondis-je, — le plutôt possible

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sera le mieux... — Étes-voas en mesare de faire £ûre immédiatement les publications légales?..

» — J*y serai dans une ou deux semaines au plus tard, — le temps d'écrire à Paris pour avoir les papiers indispensables*..

» — Écrivez.

» — Oh l des demain. .. — Les quelques jours qui vont s*écouler me sembleront longs comme l'éternité.

• — Maintenant, mon enfant, que nous voici d'accord et que tout est convenu, parlons un peu d'affaires sérieuses... *

» — Que voulez- vous dire?..

» — Vous êtes riche...

» — Oui, et j'en suis bien heureux, puisque ma fortune pourra eontribner en quelque ehose au bonheur de Marie...

» — Vous êtes riche, — répétai-je, — mais Marie n'est point tout à fait pauvre... — Je lui donne cent mille francs...

» ~ Chère madame Muller, — interrompit vivement M. Latour, — je vous ai déjà dit ma façon de penser sur ce point... — je ne veux de Marie qu'ellemême et je n*accepterai pas de dot...

t — Cependant...

» — Je vous le demande à genoux, n'insistez plus. . . — Vous n'obtiendriez rien de moi, et j'aurais le vif chagrin de vous affliger par un refus...

» — Oui, Raoul, vous m'affligez..

» — Ce sera, je vous l'affirme, la seule fois qu'il m'arriverAi dans toute ma vie, de commettre cette

faute, 6t l'avenirp hearensemem, me permettra de la réparer.

» En ce moment Marie rentra. — Je savais qne les émotions joyeuses ne font jamais de mal.

• — r Mon enfant, — lui dis-je en la prenant par la main et en mettant <sette main dans celle de monsieur Latour, — mon enfant, voilà ton fiancé...

» Une éclatante rougeur couvrit aussitôt les joues et le front de Marie et ses yeux étincelèrent — Puis elle devint pftle comme une morte. — Tout son sang affluait vers son cœur... vers son cœur où la joie débordait.— Ses jambes chancelèrent... Elle ploya comme un jeune lys, et elle serait tombée si monsieur Latour ne Tavait soutenue dans ses bras.

» — Ce n'est rien... — balbulia-t-elle, — ce n'est rien... Je ne souffre pas... et je suis heureuse... si heureuse qu'il me semble que je ne suis pas assez forte pour porter tant de bonheur. ..

» A partir de cette scène, le bandeau qui couvrait mes yeux s*épaissit de plus en plus et mon aveuglement alla grandissant. — J'oubliai les lois le$ plus simples de la prudence maternelle. — Je considérai en quelque sorte Raoul comme le mari de ma fille» — Ma confiance en lui était absolue et sans limites. — Nonseulement je tolérais, mais encore je favorisais les tête-à-tête entre lui et Marie. — Leur amour si profond et si chaste n'àllait-il point être légitimé par la bénédiction d'un ministre de Dieu !

» Malheureuse ! . . malheureuse mère que je suis ! . .

» Ma conscience, aiyourd'bui, me crie que par ma faute j'ai perdu Marie.

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» Maxime, c'est aussi de votre enfant qà*il s'agit ; i — an nom du del, répondez, devant vons snis-je coapable ?. .

— Non, pauvre femme... — non, pauvre mère, — balbutia H. de Bracy. — Devant Dieu et devant moi, je vous le jure, vous êtes innocente...

— Oh ! merci, — s'écria la mourante, — merci, Maxime !.. cette parole me lait du bien...

Puis, après un silence, elle reprit :

— Quatorze jours s'écoulèrent, t Le soir de ce quaforzième Jour, monsieur Latour,

au moment de nous quitter, annonça que, d'après son calcul, les papiers nécessaires aux publications de bans devaient arriver le lendemain.

» — Aiors^ — lui répondis-je, — avant la fin dn mois vous n'aurez plus à franchir le soir le seuil de cette porte pour retourner dans votre chalet solitaire.

« Je vis le jeune Français sourire, — mais je ne compris point la signification de ce sourire.

» Je m'aperçus que Marie rougissait, — mais je n'attribuais pas cette rougeur à sa véritable cause.

» Monsieur Latour sortit, et la porte se referma sur lui.

» Cette nuit-là, je dormais d'an sommeil pénible et interrompu. — Des images sinistres, des rêves de mauvais augure venaient passer tour à tour devant mes yeux fermés. — Tout à coup je tressaillis dans mon lit. — U me semblait que je venais d'entendre un léger bruit dans la pièce voisine, qui était la cham* bre de Marie. — On eût dit qu'on ouvrait une fcaêtre

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avec précaution. — J'ouvris les yeux, — je me soulevai sur mes deux coudes et je prêtai Toreille.

» Je restai ainsi pendant quelques minutes, — immobile, — le cou tendu, — le regard fixe, — retenant mon haleine afin d'écouter mieux. — Je n'entendis plus rien. — Je pensai que je m'étais trompée, je me laissai retomber sur mon oreiller et je m'efforçai de me rendormir. — Je iTy parvins qu'à demi. — Mon douteux sommeil fut plus agité encore, plus peuplé de visions qu'il ne l'avait été dans la première partie de la nuit. — Un nouveau bruit vint me réveiller tout à fait. — Ce bruit était le même que j'avais entendu déjà. — Evidemment on fermait une fenêtre dans la chambre de Marie, et on s'efforçait de la fermer sans donner l'éveil.

» Peut être Marie, se trouvant un peu souffrante, avait-elle ouvert cette fenêtre pour respirer l'air frais de la nuit. — C'était possible et vraisemblable. — Je sautai en bas de mon lit pour m'assurer que ma supposition était fondée.

1 Mais, au moment d'ouvrir la porte de ma chambre, je meravisai et je courus à cette fenêtre qui donne sur le jardin comme celle de Marie. J*entrevis une forme vague qui s'éloignait de la maison et qui disparut aussitôt derrière un massif de sapins.— Evidemment quelqu'un sortait de chez ma fille. — CSe quelqu'un était un homme. — Cet homme ne pouvait être que monsieur Latour.

» Pendant les quelques secondes qui suivirent cette découverte, mon âme resta flottante entre la colère et la douleur. — Je voulais entrer chez Marie, lui mon-

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trer mes larmes, lui faire de jastes reproches. — Mais la réflexion m'arrêta. — Certes, la pauvre enfant était coupable, mais je Tétais plus qu'elle. — Mol que Tamour ne fascinait pas, — moi, sa mère, j'aurais dà veiller sur elle et veiller pour elle. — Le mariage allait tout réparer.

» A quoi bon forcer une fille à rougir devant sa mërel

» Et pnis, enfin, comment oser parier au nom de la vertu, moi qui ne pouvais remonter dans mon passé sans y trouver une tache semblable et que rien n'avait effacée. — Je pleurai jusqu'au matin. — Qnand arriva le jour, j'ouvris doucement la porte de Marie.

» La pauvre enfant se réveilla en sursaut et promena autour d'elle un regard effaré: — Pois je la vis bondir hors de son lit et se précipiter sur un objet que je n'avais pas aperçu d'abord. — Cétait une lettre qui gisait sur le plancher, fille cacha cette lettre dans son sein.

» Demander une explication, c'était nécessiter un aveu ou un mensonge —Je ne voulais ni Tun ni l'autre.

» Je fis donc comme si je n'avais rien remarqué, et je me mis à parler à Marie de choses indifférentes avec une tranquillité affectée.

» La matinée s'écoula. — Vers midi, la paysanne qui servait de domestique à monsieur Latour arriva tout effarée à la maison.

» — 2Qû*e8t-ce que vous avez donc? — lui demandài-je.

» — Mon Dieu! Madame, — s'écria-t-elle, — puis-

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que mon jeune mattre épousera mamzelle Marie, vous devez savoir ce qu'il est devenu?

» — Je ne vous comprends pas, — répondis-je, le cœur serré par uu pressentiment funeste.

» — Oui, — poursuivit-elle, — vous devez savoir s*il reviendra ou s'il ne reviendra pas... vous le savez certainement.

» — Revenir!., qui!., de qui parlez-vous?

» — De monsieur Raoul Latour.

» — Est-il donc parti ?

1 — Hélas! oui.

i — Quand?

» — Ce matin, — à cinq heures précises, dans une voiture de YHôtel de France, avec des chevaux de poste, ses paquets étaient faits d'avance, pour sûr... ~ hier, il m'avait payé mon mois et une quinzaine d'avance... mais il ne m'avait prévenue de rien.

» Il me sembla que je, recevais un coup de tonnerre en plein cœur! — Je comprenais que Marie était perdue!

IVH

Cne lecire per4ac«

— Aepuîs ta chambre voisine, la malheureuse enfamfl avait éeiMité toiite la. ^nvev^anièvi (]pie jô vieAs de voB» rapporter^

» Je rentendi» pousser «n cri éUrtdté.

» Jg congé<)itti ta payM»ti6 et ye coûtUB auprès de Marte. ^ Elle s'était agefnonitlée^ âev^i sotl lit, -^ elle cfaehait sa tôte dans (éis ^ap^ et ellie éclatait ^ sanglots silencieux que je ne devinais qu'aux mouve^ ments précipités de ses épaules.

» Quelle consolation apporter aux premiers déchirements d'une telle douleur?.. — Quelles paroles employer poûf donneff tlti eSpôir qu'au fond du cœur je n'avais plus?. . — Je sôflis de fâ chambre sans que Marie eût semblé s'apercevoir que j^y étais entrée.

% Ifeta. heures après, je frappai doucement à la porte. — Rieil ne répondit. — J'ouvris. — Maxime!.. la chambre était Vîde !.. — M^rfe éWf partie ! . . partie

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