JEAN NICOD
4UBKaGISTB,
Dtmne à boire et à manger.
Loge à pied et à cheval.
L'h6te et Thôtesse, deux garçons d^écurie et une grosse servante, accoururent tout effarés sur le seuil, stupéfaits d'avoir h loger un voyageur dont Timportance devait être grande, à en juger par le bruit qu'il faisait en arrivant.
Maxime descendit de voiture.
La première question qu'il adressa à Taubergiste, qui se présentait son bonnet de coton bla^^^ et bleu à la main, fut celle-ci :
— Monsieur le baron de Saveuay est bioa à son château, n'est-ce pas ?..
rr- Bon I — pensa l'aubergiste — voilà mw Yoya-
gear qui ya m'édiapper et dire qu'on te okoe au cfaàtoau...
Cependant il répondit, ainsi qae la vérité lui en faisait une impérieuse loi :
— Oui... oui, Monsieur... Qh ! nous avons monsieur le baron...
— Bien I — Alors, faitesnnoi le plaisir de me donner une cbanibre...
L*aubergiste sourit.
«^ J^nne^Antoine, — 'Cria-^til à la grosse servante,
— vite, vite, des draps blancs à la cbambre rouge...
— La soirée est fratcbe — tu allumeras oae bourrée dans la ebemiaée.
La grosse servante disparut, en faisant sauter son cotillon.
L'aubergiste reprit : *
— Si vous voulez entrer un instant à la cuisine, Monsieur, la cbambre sera prëie tout de suite..
Maxime entra.
La cuisine était une graniie pièce qui servait en même temps de salle à manger aux rouliers, hAtes habituels de Tendroit. — Des ustensiles de ménage pendaient tout à Tentour. — D'énormes morceaux de lard fumé étaient suspendus au plafond.
— Je vais faire tuer un petit poulet tendre pour votre souper, Monsieur, avec une bonne omelette et des saucisses grillées, — ce ser»-i-il assez î — dit Tbôte.
-— Ne vous donnez point cette peine — répondit Maxime -^ je ne souperai pas...
L*bôte fit une grimaee de stupéfaction et surtout de déauMokitemeat,
260 LB8 UTIUKS M PAEIS.
Un voyagenr qui arrivait en ebaise de poste et qai ne soapait point, faisait une dépense moins importante qa*un roalier de bon appétit I •— chose inouïe!..
Toutes les idées de Thôte étaient bouleversées.
Maxime^ malgré sa préoccupation, comprit ce qui se passait dans Tesprit de ce brave homme.
Aussi se hftta-t'il d'ajouter :
— Je ne sonperai pas, c'est vrai. . . — mais je payerai comme si je soupais.
Le sourire reparut aussitôt sur les grosses lèvres de l'aubergiste.
Eh I mon Dieu, il ne tenait pas le moins du monde à tuer son poulet, à sauter son omelette, à faire griller ses saucisses.
Qu'on lui payftt tout cela sans l'avoir consommé, — il n'en demandait pas davantage.
En ce moment la grosse fille rentra. — Elle venait annoncer que la chambre était prête.
L'hôte prit une chandelle, enfoncée dans un chandelier de fer, et marcha devant Maxime pour lui montrer le chemin. — Tous deux montèrent un escalier de bois dont les marches disjointes craquaient et tremblaient à chaque pas de ceux qui les foulaient. — Ea haut de cet escalier se trouvait un corridor sur lequel , s'ouvraient trois ou quatre portes.
L'aubergiste poussa une de ces portes et introduisit Maxime dans la chambre rouge.
Figurez-vous une pièce énorme , meublée d*une table, d'une chaise et d'un lit de bois blanc à rideaux de calicot rouge ( de là le nom de la chambre). — A la fenêtre, pas de rideaux. — Dans un coin, un ta3 d'oi*
gnons. — Dans an autre, un amoncellement de pommes de terre.
Un fagot d*épines brûlait en pétillant dans la cheminée et inondait de sa clarté vive les murailles nues, jadis blanchies à la chaux, mais maintenant maculées par le contact incessant des hôtes habituels de cette chambre.
L'hôte posa le chandelier sur la cheminée.
— J'ai de Texçellente eau-de-vîe, — dit-il ensuite, — si vous vouliez en avaler deux ou trois petits verres avant de vous coucher, Monsieur, il n'y a rien de bon comme cela pour la santé, surtout quand on n'a pas soupe... ça tient l'estomac chaud et ça sert de bonnet de nuit...
— Merci, — fil Maxime, — mais je ne bois jamais le soir...
— Alors, si vous n'avez besoin de rien, Monsieur, je vais vous souhaiter le bonsoir et m'en aller...
L'hôte, en parlant ainsi, fit un mouvement vers la porte.
Maxime Tarrêta du geste.
— Combien y a-t-il de temps que monsieur de Savenay est à son château? — lui demanda-t-il.
— Mais quelque chose approchant six semaines ou deux mois... un peu plus ou un peu moins, je ne saurais pas vous dire tout à fait au juste...
— Est-il seul?..
— Âhl bien oui!., s'écria l'aubergiste, accompagnant cette exclamation d'un geste bizarre et dont nous serions fort embarrassé de faire comprendre toute la signification.
SM US fmOM DI f AMS.
— Qui donc a-'t-^ll avee lui ?. ^ réprit Miscime.
— D*abord on Monsieur, — un jeune homme on peu plus Agé que lui, qui a déjà tué deux chevaux depuis qu'il est ici, à force de les faire trop galoper. .
— Et, ensuite?..
— Ah I ensuite, il y a aussi deux petites dames de Paris, deux particulières qui ne m'ont, ma foi, pas Tair trop catholiques, pour dire la vérité I.. — Elles courent à cheval en compagnie de monsieur le baron et de son ami, toute la journée, -^ elles vont à la chasse et elles sont habillées sur leurs chevaux comme des comédiennes que j*ai vu à Dôle dans un cirque, avec du velours, et des galons d*or, et des plumes sur leurs chapeaux. . — Ecoutez, Monsieur, je n'aime pas à me mêler de ce qui ne me regarde pas, tt je ne dis jamais mon mot à propos des autres, à moins qu'on ne me le demande. . . eh bien I voyez-vous, ou ne m'dtera pas de Tesprit que ces particuUères-là, c'est pas grand'chose... — D'abord, le groume de monsieur le baron a dit à Joseph, l'un de nos garçons d'écurie, qu'il y en avait une qui s'appelait Blondine.., vous conviendrez. Monsieur, que ça n'est pas un nom de chrétienne... — et puis, à ce qu'il paraît, ils restent à table, le soir, jusqu'à des minuit, une heure, et ils boivent jusqu'à df s dix bouteilles de vin de Champagne à eux quatre .. du vin à sept francs la bouteille, Monsieur...
Une fois lancé, l'aubergiste ne s'arrêtait plus.
Pour couper court à ce flot d'interminables paroles, Maxime dut l'interrompre.
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— Faites*inoi le plaisir, — lui dit-il, — de me donner du papier et une> plume...*
— A l'instant, Monsieur... — répondit le digne homme.
Et il sortit.
Son absence fut longue.
Au bout d*un quart d'heure, il reparut, apportant les objets demandés, ou à peu près.
Ces objets consistaient eu un carré de papier, — en une écritoire de liège et une plume.
Le papier avait été enlevé au cahier avec lequel l'atné de} enfants de Taubergiste allait à l'école.
L'écritoire contenait une substance sans nom, — une sorte de boue àoirAtre et humide sur laquelle s'étendait une blanche moisissure.
Quant à la plume, il ne lui restait qu'une des moitiés de son bec, et la tige avait été tordue eu forme de soleil d'artifice par quelque caprice enfantin.
Maxime demanda un canif.
Il fut impossible d'en trouver un dans la maison.
Maxime essaya de tracer des mots avec la plume telle quelle, tre:npée dans la boue dont nous avons parlé.
Mais c'était une entreprise impossible.
Le comte dut y renoncer.
MUcti.
Maxime, en désespoir de cause, tira de sa poche son portefeuille, prit le crayon qui servait à le fermer, et sur une page détachée il écrivit les lignes suivantes :
« Le comte Maxime de Bracy prie m^onsieur le baron René de Savenay de lui accorder une entrevue immédiate.
« Il s'agit de choses excessivement graves et qui ne peuvent point se remettre.
« Le comte de Bracy attend la réponse du baron de Savenay à l'auberge du Lion d'Ch' où il est descendu.
« Ce vendredi, — 10 heures et demie du soir, »
Maxime plia ce billet, — traça l'adresse et demanda in pain à cacheter.
L'aubergiste répondit que peut-être existait-il des pains à cacheter chez Tépicier du village (il ne prenait
266 us nvms m paus.
pas fqmdant sor loi de raf&rmer), mais qae ledit épicier, selon son invariable babitode, avait dû se meltre ao lit-i neof beores et qne, attendu qa^il en était dix et demie, il ne consentirait, sons ancnn prétexte, à se lever et à ouvrir sa porte.
En conséquence Maxime, refusant de suivre le conseil de sou bote et de cacbeter avec de la mie de pain, dut laisser sa lettre tout ouverte.
— Monsieur, — demanda-t-il à Jean Nicod, — pouves-vous me procurer quelqu'un qui se charge de porter ce bUtet?
— Est-ce bien loin t — fit l'aubergiste.
— C'est au cbâteau.
— Alors, Monsieur, je le porterai mm-mèoie.
— Fort bien, vous ne le remettrez qu'à monsieur de Savenay, ^-* en mains propres.
— Oh I soyez tranquille, — la commission sera bien faite.
— Je n'en doute pas.
— Y a-t-il une réponse? ..
— Oui.
J^an Nicod sortit de la chambre, emportant le billet.
Maxime, en attendant son retour, se jeta sur son lit, non pas pour y dormir, mais parce que, nous le répétons, à Texception d'une mauvaise chaise, il n'y avait pas dans la chambre d'autre meuble sur lequel ou pût se reposer.
lOb^ate
ui ni. ft'Atuim. Vt
d'Or y H. de Savenay depuis son retour dans ms terres, s*était arrâiigé de façon à ne pas avoir k craindre Tennui de la solitude.
D*abord il avait foit venir Blondine en lui promet* tant qu*il trouverait moyen dé la décharger de toute condamnation correctionnelle prononcée contre elle au sujet de son coup de crava<^e.
Ensuite il avait écrit au jeune vicomte Louis de Riancy , jeune viveur que nous connaissons déjà par sa correspondance, et ii Tavatt engagé i venir chasser avec lui et à amener sa maîtresse.
Ce à quoi le vicomte Louis n'avait point manqué.
Or, cette mattresse se trouvait être précisément cette même Sydouie que nous avons vue, dans le Club des Hirondelles^ jurer avec Eslher et Camélia une alliance ofifensive et défensive dont les résultats n'avaient profité qu'à la seule Camélia.
En compagnie de ces deux jolies filles, MM. de Savenay et de Riancy menaient joyeuse vie.
C'était chaque matin des chasses à courre dans les forêts lie René, — chaque après-midi des promenades à cheval, pendant lesquelles les allures cavalières et les costumes un peu excentriques des pécheresses scandalisaient fort les paisibles habitants du pays.
Chaque soir, enfin, c'étaient des soupers qui se prolongeaient jusque bien avant dans la nuit et qui, «— nous sommes fort- disposés à le croire, — tournaient volontiers à Torgie légèrement échevelée.
Au moment où Jean Nicod arriva au <diftteau, René
26t LBS Tivnms db paru.
était à table avec ses convives, dans la vieille salle i manger boisée en chêne, et très-étonné de voir tant de lumières, tant de fleurs, et d'entendre tant de cris joyeux et de si bruyants éclats de rire.
Blondine chantait le Second couplet de je ne sais quelle chanson un peu plus que leste, quand un domestique entra et vint parler tout bas à René.
— Qu'est-ce que c'est que ce paysan! — demanda ce derniejr.
— C'est un aubergiste du village.
— Qu'est-ce qu'il veut ?
— Remettre un billet à monsieur le baron.
— De quelle part?..
— De la part d'un étranger arrivé chez loi en chaise de poste, il y a une heure.
— Eh bien! qu'il vous le donne, ce billet.
— C'est ce que je lui ai dit, mais il refuse.
— Bah!
— Il prétend qu'il ne doit le remettre qu'à monsieur le baron lui-même-
— Alors, qu'il entre.
Le domestique introduisit Jean Nicod.
Mesdemoiselles Blondine et Sydonie, fort peu champêtres de leur naturel, s'habillaient pour souper comme pour aller au bal.
C'est-à-dire qu'elles portaient des robes de taffetas rose ou blanc, décolletées à outranoe, et qu'elles entrelaçaient dans leurs cheveux des fleurs naturelles.
Le pudique Jean Nicod n'avait jan^ais vu de femmes décolletées.
En fait d'épaules féminines, il ne -connaissait que
Ll PIL d'âeiaub. 269
celles de sa femme, et encore n'oserions-nous affirmer qu'il se fût jamais permis de les regarder. — D'ailleurs madame Nicod était maigre et noire.
Blondine et Sydonie dont les blanches poitrines et les splendides épaules étincelaient sous le feu des bougies, lui semblèrent donc à moitié nues, et tellement séduisantes qu'il se demanda si elles n'étaient point des démons revêtus d'une forme féminine pour tenter les hommes et les induire à pécher contre le sixième commandement.
Jean Nicod devint couleur de coquelicot, et il baissa les yeux, à la grande joie des deux pécheresses, qui devinaient à merveille la cause de son trouble.
— Vous avez un billet pour moi, mon ami, — dit René à l'aubergiste, — voulez-vous me le donner.
— Le voici, monsieur le baron... le voici... — il y a une réponse, s'il vous plaît... ce Monsieur l'attend.
René déploya le billet. — Tandis qu'il lisait, ses traits exprimaient un étonnement poussé jusqu'à la stupeur.
— Qu'est-ce que cela veut dire?.. — se répétait-il.
— Mauvaise nouvelle? — demanda le vicomte Louis.
— Non pas mauvaise, mais si bizarre que je n'y comprends absolument rien.
— Mais, enfin, qu'est-ce que c'est?
— Ecoutez.
Et René lut tout haut ce qu'il venait de lire tout bas.
— Tiens I.. Maxime! — s'écrièrent en chœur les deux femmes, y- Maxime icil Ah 1 ç» ' mais tout le
tro LË$ rwwoBê Ml nuits.
bonleyard des IlalieBs s'y 4oaiieut rendes-yoos, à oe qu'il parait, -«- c'est fort drôle, et mus alJons joUinent rire!..
— Eh bien I — demanda René au vicomte, — comprenez-vous ?
— Parftûtement.
— Ah!..
— Rien n^est plus simple — M. de Bracy est un original, — il vient vous voir et il trouve plaisant de vous annoncer sa visite de cette façon grave et cérémonieuse.
— Au fait, vous avez peut-être raison.
— Rien n'est plus certain
— Que me conseillez-vous de faire î
— RépoDdez*lui sur le même ton, pour Vengager à venir souper avec nous.
— A l'instant même.
Et René demanda tout ùt ^u'ii fallait pour écrire.
Au bout de cinq minutes , Jean Nicod, dont le souvenir de ce qu'il avait vu malgré lui faisait bonillir le sang et battre le eoeur cent vingt fois à la minute. — Jean Nicod, disons-nous, quittait le château en emportant un billet ainsi eooçu :
c Le baron René de Savenay prie monsieur le comte de Bracy de venir le trouver au château sans perdre un imtant.
« // s'agit d'un souper cuit à point et qui ne yeut pas se remettre. • *« L$ iaron de Sâveuây attetèi le comte de Btrêcy
LB ni ll'ÂltAlIB. S7I
en la salle à manger de wh château, &à il te trouve en bonne et joyeuse compagnie .
« Ce vendredi, — 11 heures du soir. »
Maxime, ea entendant revenir son eommissîonnaîre, quitta le lit sur lequel 11 s*était jeté et se tint debout à c6té de la cbeminée.
*^ Ahl Monsieur!.. — s'écria Taubergiste en entrant dans la ebambre et en se laissant tomber sur Tunique cbaise, — ab I Monsieur... si vous aviez vu...
— Quoi donc?
— Cesfenunes...
— Eh bien!..
. — Ah I Monsieur !. . elles étaient, sauf votre respect, comme qui dirait toutes nues, jusque plus loin que le milieu du dos, par devant et par derrière !.. — quelle borreuri abl saprelotte! les belles créatures!., c'est une abomination, Monsieur! et si blanches!., les yeux m'en brûlent... — ab! si ma femme savait que j'ai vu tout ça, quoique je ne l'aie pas regardé, c'est elle qui m'en dirait long ...
Jean Nicod allait continuer, — mais Maxime l'interrompit.
— Avez-vous une réponse? — lui demanda-t-il.
— Oui, Monsieur.
— Donnez.
Maxime lut.
Pendant cette lecture, son front se rida et ses sourcils se rapprochèrent jusqu'à se toucher.
— Monsieur, — dit-il à Jean Nicod, — voulez-vous avoir l'obligeance de me conduire au château, ou, si le
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temps TOUS manque pour cela, voulez-vous m*indiquer le chemin que je dois suivre pour m'y rendre?
— Oh ! je vous conduirai... — s'empressa de répondre l'aubergiste.
Peut-être le digne homme espérait-il revoir ces charmantes choses qui lui inspiraient à la fois tant d'admiration et tant d'horreur.
Maxime et son guide quittèrent la chambre et gagnèrent la cour de l'auberge.
Le toaper.
Pendant le trajet, de l'auberge du Lion dVr au château, Maxime de Bracy garda le silence le plus absolu.
A deux ou trois reprises, Jean Nicod lui adressa la parole, mais le comte ne Tentendit même pas ~ Il était absorbé dans des réflexions d'une nature trop sombre et trop douloureuse pour s'en laisser distraire.
Enfin on atteignit la grille de T avenue.
Celte grille était haute et large, flanquée de deux pavillons et du cachet le plus seigneurial.— De l'autre côté, -aux douteuses clartés des étoiles, on voyait s'étendre, dans une perspective qui semblait infinie, une double rangée d'ormes séculaires.
Une masse sombre et imposante, percée çà et là de trous lumineux, formait, ,à une grande distance, le fond du tableau. — C'était le château de Savenay.
Jean Nicod agita une petite chaîne qui pendait le long du mur, à portée * la main, et l'on entendit