‹ Les viveurs de Paris (volume 3)Chapitre 11 sur 14 · LB8 YIYBIIR8 DB PARIS. 2S · texte numérisé non relu

LB8 YIYBIIR8 DB PARIS. 2S

Il y eut un moment de silence.

Camélia le rompit.

— Est-ce que ce monsieur auquel tous parliez tout à rheure, est le mari de cette jeune femme?...

— Oui.

— Comment se nomme-t-il?

-r- Le comte de Croï.

— £st-*ce un de vos amis intimes ?

— Non, — c'est tout bonnement une de mes connaissances.

— Comment trouvez-vous sa femme?...

— Je ne la trouve pas mal, — répondit René avec une indifférence affectéee.

— Pas mal ! ... — s'écria vivement Camélia. — Vous êtes difficile, mon cherl... elle est ravissante et je n'ai jamais rencontré aucune femme qui lui puisse être comparée!...

— Pas même vous ? — demanda René en riant.

— Pas même moi.

— Quel enthousiasme!...

— Ce n'est pas de l'enthousiasme, c'est de la bonne foi, et je suis assez jolie pour pouvoir rendre justice à la beauté des autres... — La laideur seule, mon cher aaii, a le droit de se montrer jalouse...

— Alors, — répliqua le jeune homme, — vous n'avez jamais dû l'être et vous ne le serez jamais !...

— Assez de compliments comme cela... — Revenons à cette jeune femme...

— Je ne m'explique point votre préoccupation à son eudroit...

— Ma foi, ni moi non plus, mais, sans que je puisse

^4 Ll» tlVmiM M I^ARIi.

deviner pourquoi, je m'intéresse Tîvteinent à allé et je ftie sens curieuse de tout ce qui la concerne... ^ Comment s'appelait-elle avant son mariage?..

— Mademoiselle de Lespars...

— Ah! — murmura Camélia en elle-même, — J'étais bien sûre de ne pas me tromper...

Puis elle poursuivit tout haut :

— Y a-t-il longtemps qu'elle est mariée?...

-^ Deux ans, je crois...

— Aime-t-elle son mari?

— Follement.

•**• Comment est-il?

— C'est un garçon de mérite, mai!» prorin(;1al et un pea sauvage.

— Il se formera.

— J'en doute.

— Pourquoi?

— Parce qu'il RÎme trop sa fetnme, et, comme il lui platt tel qu'il est, il ne changera pas...

— Est-il riche?

— Oui.

— Est-il jaloux?

— Il n'a pas sujet de l'être.

— Il le deviendra.

— A quel propos?

— A ce propos que sa fëmaie, qu'elle le veuHle ou non, ne tardera guère à se voir assiégée d'adorateurs, et que le mari, naturellement, se mettra martel en tète. . .

— C'est possiWe...

— C'est certain, — où demeure- t-elle, cette comtesse 4e Crd?..

LES VIVEURS DE PARIS. 2îS

— Rue TroTichet.

— Vous allez chez elle?..

— Quelquefois.

— René?..

— Camélia?...

— Je parie que vous y allez souvent...

— Vous vous trompez, ma chère, — réph'qua le jeune homme avec un involontaire embarras.

— Voulez- vous être franc ?

— Sans doute.

— Eh bien 1 convenez que vous faites quelque peu la cour à madame de Croï. . .

— Ahl par exemple, nonl.., — s'écria René en rougissant malgré lui jusqu'au blanc des yeux.

Camélia n'eut point l'air de s'apercevoir de ce trouble accusateur.

— Mon dieu ! — dit-elle avec indulgence, — il n'y aurait pas grand mal!. Croyez- vous donc que je ne connaisse pas les hommes?.. — lis sont tous les mêmes!.. Mettez le plus sage d'entre eux auprès d'une femme jeune et jolie, il ne se passera point une heure avant qu'il lui ait débité des serments d'amour dont il ne -pensera pas un mot .. — Fort heureusement pour tout le monde, cela n'engage à rien... %

René se renferma dans une. dénégation obstinée et, de guerre lasse. Camélia parut convaincue.

L*atelier.

Jusqu'à ce moment nous nous sommes renfermés, en écrivant ce livre, dans les bornes à peu près strictes de la classique unité d'action. — Ce qui veut dire que l'intérêt de notre œuvre (en admettant toutefois qu'elle renferme un intérêt quelconque) s'est concentré sur un petit nombre de personnages principaux. — Maxime de Bracy, — René de Savenay, — Marguerite, — Marie, — Blondine, — Camélia et Berthe de Croï ont accaparé tous les rôles et n'ont guère laissé que des comparses graviter autour d'eux. — Mais maintenant il importe d'introduire dans notre récil^de nouvelles figures, et ces -figures nous allons les présenter à nos lecteurs sans préambule, et sans périphrases.

Il existe sur le boulevart Pigale une imprimerie dont nous taisons le nom, pour des raisons faciles à com-

prendre. Cette imprimerie est une sorte de république. Des compositeurs habiles, ouvriers laborieux pour la plupart, y travaillent pour leur compte, ne recevant aucun salaire du titulaire de l'imprimerie auquel ils payent une redevance par chaque feuille imprimée qui sort des presses qui lui appartiennent. Ces ouvriers réalisent ainsi un bénéfice un peu plus considérable que s'ils étaient à la solde d'un patron. — Quelques petits journaux littéraires, — quelques revues, — quelques romans, — un petit nombre de pièces de théâtre, tels sont les travaux qui alimentent l'actif labeur de ces typographes.

Nous demandons à nos lecteurs la permission de les introduire dans cette imprimerie.

C'est un lundi. — Cinq ou six travailleurs seulement sont à leur poste, car les ouvriers de Paris ne dérogent guère à la vieille coutume de fêter la Saint-Lundiy comme ils disent dans leur langage toujours coloré et souvent spirituel. Les typographes modèles présents à Fatelier sont vêtus de blouses bleues, toutes maculées de taches d'encre grasse et noire. Quelques-uns ont les manches retroussées jusqu'au coude. Trois ou quatre portent des bonnets de police, très-habilement fabriqués en papier, et posés sur l'oreille droite d'un air crâne et tapageur.

Disons en passant que presque tous les typographes ont reçu quelque instruction, et que leur contact incessant, sinon avec les écrivains, du moins avec les manuscrits, en fait des êtres quasi-littéraires.

Nous devons ajouter, pour être dans le vrai, que ceux qui trav(^ii|^nt habitueUçmenf pour les grands journaux

L9$ YIVBDBÇ DS PA^^S. 229

quotidiens deviennent assez souvent d'insupportables polUiqueurs et donnent volojQtiers leur petit coup de mai» à toutes les révoiutiops naissantes. — Que les émeutes leur soient légères ! — Dai^s i\n coia de Tiinprijq[ierie, un apprenti d'une douzaine d'années, qi^'on appelait indifféremment Clampin ou le Uôvn^, é^aiç eu train de trier des caractères épars sur un large marbre. Un des ouvriers leva la tê^e et dit, qn secouai^t leç cendres de sa pip^ :

— Y a-t-il encore de la copie du roman?..

— Non, — répondit uqe voix, —te dernier feuillet est en main...

— L'auteur n'en a donc pas donné ce matin?. .

— Il s'en est privé.

— Nom d'une pipe I.. — s'écria le premier interlocuteur. — voilà un auteur qui ne va pas vite !.. — il ne lui faut que dix minutes pour faire un chapitre, mais il n'a pas souvent le temps de trouver ces dix minutes...

— Qu'est-ce que tu veux, ces auteurs, ça rigole toujours?., cane songe qu'à s'amuser !..

— Pourtant celui-là en fait joliment, des livres !..

— C'est possible ! mais toujours est-il que nous n'avons pa§ de copi^, et que dans un quart-d'heure il ne nous restera qu'à touruer les pouces et à nous regarder dans le blanc des yeux...

. — Ça, c'est bien vrai!..

— Eh! Clampin?..

— M'sieu Dubpurg?.. — répondit l'apprenti en levant vivement la tête.

— Joue dôs gfjLibffles , mon giai'ço^ , — pre^ids tes échalas à ton cou, file chez l'auteur et depxie^n^e-rlui djS

la copie. — S*il n*y en a pas, tu lui diras que tu vas attendre un moment et il en fera. .. •— surtout va comme le vent et reviens pareillement... — Allons , le Môme, pousse-toi de l'air!,.

L'enfant, enchanté de l'occasion de flânerie qui s'offrait à lui, saisit sa casquette et s'élança hors de l'atelier. Aussitôt après le départ de Clampirij l'ouvrier qu'on nommait Dubourg se mit à chanter à tue-tête le fameux refrain du Chevalier de Maison-Rouge :

.Mourir pour la patrie, Mourir pour la patrie, C'est le sort le plus beau, Le plus digne d'envie, C'est le sort le plus beau, Etc., etc., etc..

Tandis qu'un autre typographe entonnait avec non moins d'ardeur l'air patritique de Charles VI :

Non, non, jamais,

Jamais en France,

Jamais l'Anglais ne régnerai...

Et qu'enfin un troisième fredonnait sur un ton moitié grivois, moitié sentimental, un couplet de Béranger.

Avons-nous besoin d'ajouter qu'une effroyable cacophonie devait résulter et résultait en effet du choc de ces trois dissonances.

Après une lutte de quelques minutes entre ces poumons robustes et ces gosiers de fer, les chanteurs assourdis se turent presque en même temps les uns que les autres.

— A propos, — Demanda Dubourg,— Quelqu'un a-t-il rencontré Cabirol, hier ?..

— Moi, — répondit un compositeur.

— Toi, Folichon?

— Moi-même, en personne véritable et naturelle.

— Et, où donc ça, que tu Tas vu?

— Chez Ramponneau.

— Escusez !.. — plus que ça de chic I . , — tu te paies Ramponneau le dimanche !..

— Mais-z'-oui, un peu que je me le paie!..

— Dieu de Dieu! est-ii sur sa bouche, ce Folichon!..

— Qu'est-ce que tu veux? — ^j'adore la bombance!.. — le lapin sauté me subjugue et le fricandeau a pour moi des attraits irrésistibles... — Tous les goûts sont dans la nature, — il y a des particuliers qui feraient des folies pour le beau sesque, — moi je préfère le petit bleu !..

— Et tu as, ma foi, bien raison, mon ami Folichon ? — c'est plus sûr et moins trompeur!..

— Je l'ai toujours pensé! — la bouteille est l'amie de l'homme!..

— Bravo! Folichon!., t'as mon estime!..-^ tu n'es pas comme ce farceur de Cabirol ! . . nom d'une pipe !.. en Toilà un que le cotillon subjugue !..

— Ah! oui!., quel être amoureux que ce particulierlà!..

— Est-ce qu'il était tout seul , hier, chez Ramponneau?

— Plus souvent...

— Il se trouvait en socilliété?.,

— Parbleu!

— J}vi$€$quef

233 Lll^VIT^ynS PI PA^IS.

— Et du soigné I.. — unç jeunesse entre quinze et seize, qui ne m'a point paru piquée dpsrifrljannetûr^s.. . — un vrai bouton de rose, quoil..

— Voyez-vous ça!., scélérat de Cabiroll..

— Du veste, faut tout dire, — il y avait à côté de cette jeunesse une fenanie d'âge eu bonnet vertue^i^, laquelle m'a fait diantrement l'effet d'une tante ou d'une grand'mèr^ légitime...

— Tiens I tiens I tiens !.. est-ce qu^ par JiasardCabir^J tournerait au conjugal et soupirerait pour le bop motif? — rÇa Siérait drôle!..

— Lui qui était toujçurs à se moquer des msiri^ !.. T- BabI ou s^ bieau être flâneur, noceur, gous^peur et

gobichonuiçur, enûu un viveur fini, comme ils disent ds^nç la haute, faut toujours en finir par l'écbarpe de monsieur le maire et le surplis de monsieur le curé. — Et nous y passerons comme les autres, mou^miDub^urg...

— Tu crois ça, Folicbon?..

— J'en suis atteint et conva\nçu.,.

— Dam ! faudra voir !..

— Vois-tu, l'état de célibalaire, c'est pjas up^ position §Qciale!.. — le conjugal a ses chari^ies...

■— Le fait est que ça doit être bien gentil, quand pu rentre après sa journée, de trouver une soupe chaude et des mioches à qui on donne le fouet...

— Sans con^pter qu'une épouse est très-utile dans un ménage. — Quand on est un peu en colère, on tap<ç d^^us et ça vous calme tout de suite. . .

— Oui nia foi, et peut-être bien que si Cabirql pense à l'hymen, Cabirol a raison...

En ce moment la porte de l'imprimerie s'ipUYvU et un

nouveau personnage y fit son entrée en s'écriant joyeusement :

— Qui est-ce qui parle de Cabirol? voilà le Cabirol demandé... Vive la joie et les pommes déterre! ... — bonjour, mes vieux !.. — ça va bien? merci,— pas mal, — et vous?.. Et après avoir débité ce speech burlesque, le nouveau verni prit une pose comique et fit un salut militaire.

Un éclat de rire universel lui prouva surabondamment que sa turlupinade n*avait point manqué son efifet. Cabirol, — car c'est bien lui que nous venons de voir — était un jeune homme de vingt-cinq ans, — fort joli garçon, et son Fextérieur n'aurait point manqué d'une distinction réelle s'il n'eût afifecté dans sa tenue et dans son langage une allure excentrique et de mauvais goût dont les quelques mots que nous venons de reproduire ont déjà pu donner une idée. Sa taille moyenne et bien prise avait quelque chose de militaire et de dégagé, — il le savait et comme, dans son amour-propre, il trouvait extrêmement flatteur de pouvoir être pris pour un sous-lieutenant vêtu en bourgeois, il ne négligeait rien de ce qui pouvait contribuer à lui donner l'air martial. Ses petites moustaches noires se retroussaient en crocs formidables sur ses joues presqu'aussi bronzées que celles d'un ' spahis. Il portait ses cheveux très-courts et taillés en brosse. Ses pantalons, démesurément larges, afifectaient cette coupe hardie, dite à la houzarde et que les militaires en congé affectionnent plus que tout autre. Enfin son chapeau, placé tellement de côté qu'il ne semblait tenir sur sa tête que par un miracle d'équilibre, ne contribuait pas peu à lui donner une apparence tapageuse et soldatesque.

GaMrol.

Malgré les petits ridicules que nous venons de mettre en évidence à la fin du précédent chapitre et dans lesquels le jeune homme se complaisait, le visage de Cabirol n'en exprimait pas moins la loyauté, la franchise, et un intarissable fond de joyeuse humeur. Dans tous les ateliers où l'avaient conduit les hasards de sa vie inconstante et un peu bohémienne, Cabirol avait été adoré. Partout en effet il amenait avec lui Tentrain le plus irrésistible et une gatté conmiunicative. Par sa faconde, ses lazzis , ses calembours , et ses chansons , il faisait paraître moins longues les heures du travail. Il n'y avait pas un typographe dans Paris qui ne. le connût de réputation, et sa venue dans un atelier était accueillie comme un heureux événement.

Cabirol pouvait passer pour mi excellent ouvrier. Quand il voulait travailler, personne n'égalait la prestesse merveilleuse avec laquelle il faisait passer les lettres métalliques de la case dans le composteur , seulement il

ne voulait pas souvent; nous savons déjà pourquoi. — Nous avons entendu ses camarades déclarer qu'il était noceur, — rigoleur, — bambocheur , etc.. — C'était, en outre, un véritable Don Juan, un Lovelace au petit pied. — Il ne trouvait guère de cruelles. — Les plieuses de journaux reconnaissaient son empire. — Les brocbeuses ne lui résistaient que pour la forme. — Enfin, il avait laissé des Arianes dans tous les quartiers de Paris, — depuis les hauteurs du pays latin jusqu'à celles des buttes Montmartre.

Caftirèl, ausfeilôt entré dans l'atélier du bottlôvart Pigàle, se diàposa à se mettre à l'œuvre : il éteignit un cigare à bout c&upê qu'il fumait en arrivant ; — il suspendit sôii diapeaii à uh êiou ; it Ôta sa redingote 6t la plia sôigrteUâement. Oe jour-là, CabiM était vèïm à Timprimérie dans sa grande tenue des dimanches et fêtes. En voyant les préparatifs que nous venons de ùéùvite il y eut parmi les ouvriers un marmu/'e d'étonôement et presque d'incrédulité. La chose était, en effet, si surprenante (}u'au pfeteiier coup d'ceil elle pouvait paraître dottieuse. — Dubourg se ât l'interprète de la stupeur générale.

— Comment !.. — s'écria-t-il, — -lu vas travailler, Cabirol ! . . tû vas ti*âvaillef I . . un lundi ! . .

*^ Ma foi, mort garçon, — ^à mô fait assez eet effetlà!... àriioiûJ toutefois que je ne sois nociïrmb'nle et que je ne rêve tout éveiiW

LBS yiYBUnS DE PARIS. 237

— Mais, explique-ttous ... ^

— Comment ça se fait que je me dispose à piocher?..

— Tout juste.

— Eh I mon Dieu, mon pauvre vieux, tout bonnement parce que je suis dans la panne !.. Crédit est mort, les Cabirol Vont occis !.. — Ma poche est veuve de toute espèce de monnaie!.. Nib de braise!.. Débine et compagnie!., pas un monneron, et c'est gênant!.. —J'ai fait hier des dépensas exagérées I...

-— Chez Ramponneau?.. — hasarda Dubourg en clignant de l'œil d'une façon qu'il voulait rendre significative et spirituelle.

— Tiens !.. — s'écria vivement Cabirol, — tu sais ?. .

— Comme tu vois.

— Tu y étais donc aussi, toi, chez Ramponaftan?

— Non, mais Folichon t'a coudoyé.

— Même, — ajouta Folichon, — que tu étais dans une soci//iéf^ assez rupe, et que ça t'absorbait au point de t'empêcher de reconnaître les amis...

-^ Farceur 1 .. — reprit Dubourg d'un ton jovial et en donnant un grand coup de coude à Cabirol, — il paraît qu'elle est un peu soignée, la petite !..

— Oh 1 — appuya Folichon, — il est bien connu que mossieu se paye des bonnes amies dans le grand chic!.. *— Yolupeté numéro 1 !..

— Silence dans les rangs, vieux vicieux! — s'écria Cabirol avec une gravité qui ne lui était point habituelle. — La personne auprès de laquelle je me trouvais hier n'est pas au nombre de celles dont on peut parler en plaisantant... — Glest une honnête fille, mes compères, et je l'épouserai dans trois mois ...

— G*est-il vrai, ça? — demanda Dubourg.

— Vrai comme la vérité I . .

— Tu te maries...

— A un arrondissement sérieux, — oui, mes vieux.

— Toi, Cabirol?..

— Moi, Cabirol...

— Ohl par exemple, j'en suis si stupéfait que je n*en peux pas revenir!..

— C'est pourtant comme ça !.. Je suis las de la noce et de la bamboche !.. — je me retire de la circulation !

— je me range des voitures I — j'épouse!.. Faut bien faire une fin, — vois-tu, — et puis j'ai rencontré un ange, et c'est rare, les anges, sur le pavé de ce galopin de Paris!.. Bref, je serai très-heureux, et j'aurai beaucoup d'enfants.. .

— Tiens, — dit Dubourg, — ça fera des petits compositeurs!...

— Parbleu! — répondit Cabirol en riant, — ils n'auront pas encore dix-huit mois qu'ils sauront distinguer le cicéro an petit romain j et Vitalique de la gaillarde*

— A trois ans et demi, ils seront ferrés sur la mise en page^ et à sept ans ils entreront comme correcteurs chez messieurs Didot...

— N'empêche, — poursuivit Dubourg, — le diable m'emporte si je m'attendais à te voir entrer sitôt dans la grande confrérie!..

— Ma foi, mon vieux, — répliqua Cabirol, -r je ne m'y attendais pas non plus ; — mais je suis pincé, — le cœur est pris, je dirai le oui solennel...

Cette conversation fut interrompue par le retour de Clampin qui rapportait de la copie. Les ouvriers se par-

tagèrent aussilôt les feuillets, du romancier, et une activité prodigieuse régna dans l'atelier jusqu'au soir.

Une fois son travail achevé, Cabirol revêtit le luxueux habit dont il s'était dépouillé en arrivant. — Il ralluma son cigare, et il alla s'attabler dans une des gargotes infimes qui pullulent sur les boulevarts extérieurs, et où on lui servit, moyennant quelques sous, une nourriture nauséabonde et peu abondante. Ainsi restauré tant bien que mal, Cabirol se dirigea d'un pas leste et joyeux vers la rue Saint-Nicolas, cette artère nauséabonde et mal habitée qui dépare le beau quartier de la Chausséed'Antin. — Il s'arrêta en face du n® 16. - La maison était vieille et laide. — Il n'y avait pas de portier et une allée noire et puante conduisait à un escalier vermoulu. Cabirol franchit l'allée, s'engagea dans l'escalier et monta jusqu'au quatrième étage. Là, il frappa légèrement deux ou trois petits coups contre une porte qui s'ouvrit presque aussitôt.

— Est-ce vous, Armand? — demanda une voix jeune et fraîche.

— Oui, ma chère Aline — répondit le jeune homme, — c'est moi. Et il suivit sa conductrice à travers l'obscurité, car, depuis une heure, la nuit était venue et il n'y avait aucune lumière dans la première pièce.

La personne que Cabirol venait de nommer Aline, Introduisit l'ouvrier dans une seconde chambre à coucher qui était meublée très-simplement, mais avec la plus

jB40 tn TiTtVRs im fabis.

scrupuleus propreté.— Sur une table en bois de noyer se trouvait posée une petite lampe à réflecteur. A côté de cette table, et à demi-couchée dans un grand fauteuil de forme très-ancienne, sommeillait une femme âgée, de l'aspect le plus respectable.

— Ne faites point de bruit, — dit Aline d'une voix très-basse, au moment où Gabirol franchissait le seuil de la 'porte — grand maman dort, — il né faut pas l'éveiller...

— Soyez paisible , — murmura le jeune homme, — je serai léger comme un papillon et silencieux comme une carpe !.. — ajoutez à cela que votre grand maman est un peu sourde, ei, franchemjent, j'aurai bien du malbeur si je la réveille:..

Cabirol, tout en parlant ainsi , prit une chaise, et la jeune ûUe s'assit, souriante, en face de lui.

Aline Girard, — on l'a deviné déjà — était la fiancée du typographe, et c'est elle et sa grand mère qu'il avait conduites la veille dîner chez Ramponneau. Aline, petite et frêle, gracieuse et mignonne , avait seize ans à peine et n'en paraissait guère plus de quhize. Ses cheveux étaient blonds et abondants. Ses grands yeux bleus exprimaient la candeur et pétillaient cependant de vivacité et d'enjouement. Son costume était celui des plus humbles et des plus pauvres grisettes parisiennes. Mais elle portait sa robe d'indienne flivec une grâce et une élégance qui la faisaient trouver charmante — et sa tête virginale embellissait son petit bonnet d'ouvrière. Elle tendit sa main à Cabirol qui la porta à ses lèvres avec l'expression du plus vif et du plus sincère amour.

Aline Girard.

Armand Gabirol, nos lecteurs le savent, et d^aîUenrs lui-même ne s'en cachait guère, appartenait à cette classe de joyeux fils du peuple que les apôtres socialistes appellent les déshérités du bonheur j et pour lesquels, au contraire, la vie est une succession de plaisirs, un peu grossiers peut-être, mais vifs, interrompus par de rares instants d'un travail nécessaire dont Tassujétis-'' sèment momentané fait paraître meilleures les franches joies qui les remplacent. Dans les étages inférieurs de là société, aussi bien que Maxime de Bracy tout en haut de l'échelle, Armand Cabîrol était un type. L'un représentait le Viveur de la bohème élégante, aristocratique et raffinée. L'autre était l'expression la plus parfaite du Viveur de la bohème de dixième ordre , qui boit du piéton d'Argenteuil au lieu de vin de Champagne, et qui fait ses galeries de Ramponneau et de la Courtille. Seulefoent le mot change en même temps qm le type se modifie. L'élégance du personnage a dispara, l'appella-

%i% LES TITEUBS DE PARIS.

tiou devient triviale, le mot Vivet^r cesse d'exister, celui de Noceur le remplaice. Armand Cabirol était le roi des Noceurs, comme Maxime de Bracy était celui des Viveurs. Or, aussi bien dans le bas peuple que dans le gfand monde, ceux qui portent le sceptre de cette triste royauté, ont de nombreuses amours, mais ne se marient guère, — le temps leur manquant pour les choses sérieuses. Comment donc se faisait-il qu'Armand Cabirol abdiquât sa suprématie et vint humblement plier le genou devant l'autel conjugal ? Voilà ce que nous allons expliquer brièvement.

L'histoire d'Aline Girard était simple. Orpheline de père et de mère dès Fâge de trois ans, la pauvre enfant vivait seule avec sa grand'mère qui poussait la tendresse pour elle jusqu*à l'adoration, mais qui cependant l'avait élevé sans faiblesse dans les principes de la piété la plus douce, de la vertu la plus pure et la plus Solide. Cet humble ménage était pauvre, et il fallait travailler pour vivre. Madame Girard exerçait la profession sédentaire et presque élégante de raccommodeuse de cadiemires. Elle apprit cet état à Aline, qui ne tarda guère à devenir une ouvrière habile, et qui se montra laborieuse. C'est ainsi qu'à force de travail ces deux femmes, dont l'une était presque une enfant, parvinrent à introduire et à conserver dans leur intérieur une sorte de confortable et un véritable luxe de propreté. Aline*^ vivait heureuse. Ses distractions n'étaient point fré* quentes, mais elle ne souhaitait guère des plaisirs qu'elle ignorait, et une promenade le dimanche eu compagnie de .

sa graad'mëre à Montmoreney ou à Romaiayllle, suffisait pour la rendre joyeuse par le souvenir et par Tespérance pendant toute une semaine. Aline n'avait d'autres amies que deux ou trois jeunes filles^ ouvrières comme elle, — les unes fleuristes, — les autres repriseuses dé dentelles, -^ dont les parents habitaient la même maison que sa grand'mère. Ces familles de braves artisans se réunissaient quelquefois à madame Girard pour les promenades du dimanche. Ce jour-là, le plaisir d'Âlrne prenait des proportions gigantesques. Mais il n'y avait pas d'exemple que la jeune fille fût sortie avec ses amies sans être accompagnée par sa grand'mëre.

Un jour, — quatre ou cinq mois environ avant l'époque où se passent les faits que nous racontons, — madame Girard tomba malade d'une fluxion de poitrine qui prit bientôt le caractère le plus alarmant. Pendant une semaine, on .crut qu'elle allait succomber, et, pendant ' cette semaine, Aline ne s'accorda pas un seul instant de repos. Jour et nuit elle veilla auprès du chevet de sa grand'mëre agonisante. Enfin, sans doute. Dieu eut pitié de la douleur de cette pauvre enfant innocente qui, si sa seule parente lui était enlevée, allait se trouver abandonnée en ce monde. Après une crise terrible, le médecin déclara que madame Girard était hors de péril. Une semaine encore s'écoula, et la convalescence fut en bon train. Mais alors ce fut Aline, écrasée par la fatigue, qui dut se mettre au lit à son tour. Seulement, pour elle, il n'y eut pas de danger, et, au bout de quelques accès d'une fièvre occasionnée par l'épuisement, Aline se retrouva sur pied, mais si pâle et si amaigrie que madame Girard effrayée fit revenir pour sa petite fille le médecin

til ÏM TITftORft Dl PARIS.

qui rarait 90%aée eUennéme. Ge médecin dédara qu*il n*y avait d'antres reoièdes efficaces que beaucoup de mouvement et de distractions, mais que l'un et l'autre étaient indispensables. Ceci p!ongea la grand'mëre d'Aline dans une perplexité profonde. Comment, en effet, accomplir les prescriptions du médecin ? Madame Girard était trop faible pour accompagner sa petite-fille, et nous savons déjà qu'Aline ne sortait jamais sans elle. — Né* . eessité n'a pas dé loi! — dit un vieux proverbe, qui, dans cette circonstance, reçut une fois de plus sou application.

Afin de procurer à sa petite-fille quelques-unes de ces distntctîoRS que son état de santé réclamait d'une façon si impérieuse, madame Girard se relâcha de son rigorisme accoutumé. Elle abdiqua momentanément la tutelle vigilante de son coup d'œil expérimenté et maternel, et, un dimanche matin que le soleil se levait radieux,, elle pria l'une de ses voisines d'emmener Aline à la pro- ' ttienade avec ses filles. On devine que cette demande fui accueillie avec un véritable plaisir. La journée s'écoula rapidement, et, le soir, lorsqu' Aline rentra chez sa grand'mère, son visage avait repris en grande partie les fraîches couleurs de la santé. L'effet produit était trop satisfaisant pour que madame Girard ne voulût pas en renouveler les causes. Le dimanche suivant une nouvelle promenade eut lieu, — promenade à laquelle Aline assista encore. Ge jour-là, une jeune fille qu'Aline ne connaissait point avait été conviée à l'excursion avec ses parents. Cette jeune fille pouvait avoir dix-sept ou dix-huit ans, — elle était grande, brune, très-amplement douée êè cette l)eauté qu'on est convenu d'appeler la beauté du

LIS ^ysfus M PàaïA. %i(^

diable et qui consiste surtout dans la richesse séduisante des formes et dans la fratcheur veloutée de la première jeunesse. Elle portait avec une joyeuse insouciance Taffreux nom àePaméla. C'était la première fois, nous le répétons, qu'Aline se rencontrait avec Paméla, et ce$)endant Cette dernière vint àelle sans aucun embarras, lui fit les plus gracieuses' avances, et, au moment du départ poiu* la promenade, prit son bras avec une familiarité charmante. Aline, un peu étonnée d'abord de cette intimité subite, finit par s'y abandonner sans résistance, et lagaîté expansive de la nouvelle venue ne tarda pas à développer chez elle-même une gatté pareille. Au bout d'un peu moins d'une demi-heure, Aline et Paméla se tutoyaient. Le but de l'excursion, ce jour-là, était Vîle Sant-Ouen, ce classique pays du plaisir pour la petite bourgeoisie parisienne. On devait y déjeuner d'une façon champêtre, — s'y promener en bateau, — y dîner sur l'herbe, ' — s'y livrer enfin, jusqu'au soir, aux jouissances les plus variées et les plus innocentes. L'air était pur, le soleil doux et tiède, et les familles auxquelles Aline avait été confiée traversaient joyeusement les BatignoUes pour gagner les bords de la Seine. Les jeunes filles marchaient en avant, par petits groupes rieurs et babillards. Les parent;» fermaient la marche. •

— Mesdemoiselles, — dit tout à coup Paméla à ses compagnes en leur faisant signe de se rapprocher, après avoir jeté un coup d'œil en arrière et s'être ainsi assurée qu'il y avait au moins quinze ou vingt pas de distance entre elles et les familles réunies.

Les jeunes filles s'empressèrent curieusement autour de la jolie brune.

246 tES VIVEURS DB PARIS.

— Eh bien? — demandèrent deux ou trois voix.

— Mesdemoiselles, — reprit Paméla, une question !:.

— Laquelle?..

^ Celle-ci : — Y seront - ILS aujourd'hui ? — demanda Paméla avec un jeu intraduisible de physionomie, et en appuyant sur le mot ILS , de manière à luî donner une expression toute particulière.

Hais le sens mystérieux de cette interrogation passa inaperçu de celles à qui elle était adressée. Les jeunes filles regardèrent Pàméia avec un étonnemeut manifeste, et Tune d'elles répéta :

— y seront'ilsf — Que vedx-tu dire?

Paméla sourit.

— Vous ne me comprenez pas ? — fit-elle d'un petit air incrédule.

— Non. .

— Bien vrai?

— Bien vrai.

— C'est impossible ! !

Les jeunes filles se questionnèrent mutuellement du regard, puis celle qui avait parlé la première reprit :

— Je ne sais si c'est impossible ; mais ce dont je suis sûre, c'est que nous ne te comprenons pas.

— Quoil .. — s'écria Paméla vivement, — vous n'avez point deviné que je parlais de vos amoureux ?

Ici l'expression d'étonnement se modifia et fit place à une stupeur coçiplète et assez comique. Le sourire de Paméla devint ironique.

— Allez-vous aussi chercher k me persuader que vous ne savez pas ce que c'est qu'un amoureux ? — fitelle.

— Ma foi, — dit naïvement Aline, — moi, je ne le sais guère...

— Et Yoas ? — demanda Paméla.

— Nous, — répondit une des jeunes filles, — nous le savons bien, mais...

— Mais, quoi?

— Mais nous n'en avons pas...

— Allons donc!..

— C'est comme ça.

— A votre âge î

— Mon Dieu, oui.

— Ëh bien, mes pauvres amies, — dit alors Paméla avec un petit air de supériorité protectrice, — je vous plains de tout mon cœur...

— T Pourquoi cela î

— Parce que vous n'avez pas d'amoureux, et parce que vous l'avouez sans mourir de honte I . . *

— C'est donc bien gentil, un amoureux!

— Si c'est gentil I .. ah I je le crois bien ! . .

— Est-ce que tu en as un, toi qui parles ?..

— Oui, certes, et un charmant, ce dont vous pourrez juger vous-mêmes car vous le verrez tout à l'heure...

Ici il se fit un grand mouvement de surprise et de curiosité.

Les dcox amies.

Cependant la curiosité ne tarda guère à l'emporter sur rétonnement, et, au bout de quelques secondes, une des jeunes filles demanda :

— Ainsi, tu dis que nous le verrons?..

— Oui, — répondit Paméla.

— Est-ce une plaisantere, cela, ma chère?

— Non, certes !.. rien n'est plus sérieux !

* — Mais, où le verrons-nous ?

— A Saint-Ouen...

— Dans l'île?

— Oui.

— Comment cela se pourra-t-il faire?

— Oh ! mon Dieu, — fit Paméla en souriant, — tout simplement parce qu'il y sera. . .

— Il y sera '.•.—répéta la jeune fille d'un air de doute bien marqué.

— Oui.

. —Tu en es sûre?

— Parfaitement. •

— QuiteFadit?

— Lui-même.

— Alors tu l'avais prévenu du but de notre promenade?.. •

— Sans doute... — Je savais depuis hier que nous irions aujourd'hui* à Saint-Ouen...

— Tu lui parles donc?

— Tant que je veux. — Il demeure dans la maison de mes parents...

— Et, vient-il chez eux?

— Oui, quand je suis seule...

— Seulement alors?

— Oui.

— Pourquoi cela?..

— Parce que mes parents ne sont guère amusants, et que c'est bien plus gentil de causer tous les deux sans que personne vous dérange... — ^D'ailleurs il est reconnu qu'il n'y a point d'amour possible sans un peu de mystère...

— Paméla, Paméla... — fit alors la jeune fille en hochant la tête, — prends garde I ..

— A quoi?

— C'est bien dangereux pour nous, à co qu'on dit, les amoureux...

— Qui est-ce qui dit cela?

— Dam!., ma mère.

— Oh ! la mienne aussi, — riposta Paméla. — Toutes les mères en disent autant, et sais-tu pourquoi?

' — Non.

— Parce qu'elles sont furieuses d'être vieilles et de

n'avoir plus de galants. — Et puis, d'ailleurs, moi je suis brave et je n'ai pas peur d'un danger... surtout quand il n'existe pas, et c'est bien le cas, car vous verrez Âcbille, c'est un agneau pour la douceur et il o^éit comme à un ordre à la moindre de mes volontés.. .

— Ah ! — dit alors ia jeune fille qui servait d'interlocuteur à Paméla depuis le commencement de l'entretien, — ah I il se nomme Achille?

— Oui. — Gomment trouvez-vous ce nom ?. .

— Charmant I — répondirent avec un ensemble parfait tous les membres de la jeune assemblée.

Ensuite les questions continuèrent :

— Que fait-il, ton anaoureux? — demanda une voix.

— Il est peintre en décors pour le théâtre de TAmbigu-Comique...

— Qu'est-ce que ça veut dire, peintre en décors?..

— Ça veut dire qu'il peint ces beaux tableaux qui représentent des salons, des éhâteaux, des palais et des forêts, et dans lesquels se jouent les mélodrames.

— Alors il doit avoir des billets de spectacle autant qu'il en veut.

— Certainement il en a... — il m'en offre presque tous les jours, mais je ne peux pas les accepter parce qu'il me faudrait dire à mes parents de qui ils viennent, et c'est justement là ce qui est impossible. — Mais, quand je serai la femme d'Achille, je compte bien qu'il me mènera au spectacle tous les soirs... — D'abord il me l'a promis.

— Tous les soirs!... —murmurèrent deux ou trois jeunes filles, — est-elle heureuse, cette Paméla !..

Pendant la fin de cette conversation, Paméla avait

%^i LU ffVBDR» M fÂM»*

quitté la plaee qu'elle occupait au centre du petit groupe. Après avoir prononcé les paroles que nous venons de rapporter en dernier lieu, elle prit le bras de sa nouvelle amie, Aline, et, bâtant le pas avec elle, elle se trouva bientôt avoir distancé les autres grisettes de douze ou quinze pas.

— Vois-tu, ma chère petite, — dit-elle alors à sa compagne, d'un ton moitié affectueux, moitié protecteur, — tu m'as plu tout de suite, je crois que je ne t'ai pas déplu, et, si tu veux, nous allons devenir intimes..,

— Oh ! — ' murmura Aline — je ne demande pas mieux...

Paméia lui serra la main.

Puis elle reprit :

— J'ai une idée... une idée charmante et qui, si eUe s'exécute, nous rendra presque sœurs...

Paméia s'interrompit.

— Eh I bien?.. — denfanda vivement Aline.

— Eh ! bien, — poursuivit la grisette, — Achille, en f me promettant de venir aujourd'hui, m'a annoncé qu'il

ne serait pas seul...

— Ahl..— fit Aline.

— Devines-tu î

— Non.

-*- Eh ! bien, chère ingéoue, écoute donc, puisqu'il faut te mettre les points sur les i. — Achille sera à Saint* Ouen accompagné d'un de ses amis, ua charmant garçon, à ce qu'il prétend, et je Ten crois sur parole car il s'y connaît... — Il faut faire en sorte que cet ami tombe amoureux de toi et l'arranger de façon à devenir sa fenune, eomme je deviendrai celle d'Achille...

— Un amoureux!., moi !.. -^ s'écria Alhie, stupéfaite qu*uQe idée aussi prodigieusement extravagante eût pu se faire jour dans le cerveau de Paméla.

— Eh ! bien ? pourquoi donc pas ?. . — demanda celle dernière.

— C'est impossible !..

— Nous verrons...

— Je n'oserais jamais !..

— Ça le fait cet eflfet-là, parce que lu n'as pas encore essayé...

— Que dirait ma grand'mère?..

— Pas un mot, — je t'en réponds, et cela par une raison bien simple...

— Laquelle?..

— C'est qu'elle ne se doutera de rien...

— Non... non... — ^balbutia Aline, — je ne veux pas... j'aurais trop peur!..

Et, comme la pauvre enfant pâlissait à la seule idée du danger auquel il lui semblait être exposée déjà, Paméla qui vit qu'elle était allée trop avant, et surtout trop vite, se hâta de reprendre :

— Sois donc tranquille, ma chère petite, et ne te tourmente pas comme celai., du moment où ce que je te propose ne te convient point, n'en parlons plus, — il ne sera quest^n de rien...

— Bien sûr?.. — demanda Aline,

— Je te le promets.

— Mais ce jeune homme?..

— Tu seras libre de ne pas môme le regarder, exactement comme si je ne t'avais point parlé de lui .. — tu comprends bien que, du moment où nous sommes avec

S96. JMS ▼lYBDBS DB PARIS.

A deux ou trois cents pas du bateau, une petite chaloupe de louage, portant glorieusement à Tarrière ce nom significatif ; la Rapide, était manœuvrée tant bien que mal I>ar deux canotiers fort novices, dont l'un tenait les rames et Tautre la barre du gouvernail. Ces cano^ tiers ne se paraient point de la vareuse rouge que nous signalions un peu plus haut comme étant le costume traditionnel de remploi. Tous les deux, coiffés de chapeaux de paille à larges bords, étaient vêtus de pantalons de coutil gris très-amples, — de gilets pareils,— et, vu la chaleur, ils avaient mis bas leurs jaquettes de même étoffe* L'habillement complet, — nous offririons de le parier, sortait des magasins économiques de la, Belle- Jardinière^ Celui qui tenait la barre était un gros garçon, de vingtcinq à vingt-huit ans, trapu et musclé comme les alcides des cirques nomades, et les lutteurs Marseillais, dont les coups de poing retentissent dans la salle Montes^ quieu. Une chevelure épaisse et naturellement frisée, d'un blond roux ardent, encadrait, conjointement avec une barbe touffue et d'un beau ton brique, le visage enluminé et jovial du canotier. Cette grosse figure, insouciante et réjouie, devait mériter à son possesseur le •surnom de Roger Bontemps. Ce nouveau personnage n'était autre qu'Achille Bélavoir, — le peintre en décors dont Paméla pariait en des termes si flatteurs un instant auparavant. Quant à son compagnon, nous le connaissons déjà. — Il se nommait Armand Cabirol.

GiU^Iroi et Bélavolr.

— Ma foi, mon cher Achille, illastre homonyme de l'illustre défunt dont parlent tant les collections de M. Pankouke et les éditions de MM. Didot, •— fit tout à coup Cabirol eu lâchant les avirons, — sais-tu que nous faisons là un véritable métier de cheval ?

— Qu'est-ce à dire? — demanda gravement Bélavoir, — te prétendrais-tu fatigué pour si peu ?..

— Si peu !.. — merci! voilà plus de deux heures que nous sommes sur l'eau...

Je suis frais et dispos, moi, — regarde !..

— Parbleu!., je le crois bien!., tu gouvernes tandis que je rame...

— Cela revient au même...

— Pas du tout!..

— D'ailleurs, — reprit le peintre en décors, — cesse tes récriminations, jeune insensé, être voluptueux et efféminé, — tes fatigues touchent à leur terme, — j'entrevois là-bas, dans un grand vieux vilain bateau, une

troupe folâtre de nymphes bocagères parmi lesquelles, si je ne me trompe, mon idole doit être incluse... — Je vais gouverner de ce cAté, — appuie sur tes avirons et na()fe ferme!.. — montrons à ces jeunes beautés que nous avons du nerf!..

— C'est-à-dire que, moi, j'en ai... — grommela Cabirol avec mauvaise humeur.

Cependant il fit ce que son compagnon lui demandait. La chaloupe glissa rapidement sur la surface polie de la Seine. Au bout de peu d'instants eljie croisa la lourde barque qui portait Aline, Paméla, les autres jeunes filles et les grands parents.

— Eh! bien, — demanda Cabirol alors, en abandonnant ks rames, tandis qu/e La frêle emtorci^tion continuait à fendre l'eau, grâce à la force de l'impulsieiii, <pû lui avait été donnée par le vigoureux poigR^ ^ \^-r primeur, — eh! bien, — ta dulcinée est-e^le là?..

— Parbleu 1 — j'ai l'œil <M»^Hmn, — je n» m»

tiTompe jamais...

Cabirol se retourna curieuseo^nt pour regarder La barque qui s'éloignait.

— Laquelle?.. — fit-il.

— Tiens, r-dit Achiile,-Tr.oriente-toi, — slà, à main gauche, entre une petite blonde et une grosse joufflue, vois-tu cette belle fille brune, aux yeux frlpoasi, ^ ta lèvre amoureuse, qui, sans faire semblant de rieii, regarde de notre côté?..

•^ Je la vois.

—r Ëh! bien, c'est elle.

-^ Ton odalisque ?

-1- Ma aoltane.

— Pas possible!..

— C'est pourtant vrai.

— Eh bien, mon cher, je. t'en fais mop (joïnplijiïient !.. •— si c'est conjime cela qu'il ifi les faut, je m'^nne à ton ordinaire... — où as-tu reçoit^ celtç hQuri?..

— Dans la maison où je dçmeure...

— Ça a ses parents ? . .

— Au grai;id complet, — et une famille soi^gn^^ç ! — tu l'examineras dans l'île... -^ G^ û'es^l jeûnais sprtL c'est jeune et c'ç3t honnête...

-7- Alors, çaj doit parler mariage?..

— Quotidiennement... — la petite çomptg s^y ^ sacrement...

— Et, que réponds-tu?..

"— Tout ce qu'elle veut...

— C'est politique.

— Du Talleyrand.tout pur I .. lejour où j'aurai assej de cette chère amie, je lui dirai : mt !.. avec accompagnement de clarinette en la mineur.

— Scélérat de roué, va!..

— C'est mon caractère. — L'amour, toujours! — le mariage, jamais !.. — la vie est uu beau décor dans lequel l'hymen fait des trous !..

Cabirol se mit à chantonner :

C'est aussi mon joyeux refrain Et toute ma plûlosophie l..«

— Voyons , — reprit Achille, — a\|nerais-^p une conquêïte dans le^ couleurs de |a mienne?..

— Mais z'— oui, — répondit Armand , — je m'en offrirais volontiers les gants ?. .

— Eh! bien c'est facile.

— Comment cela?

— Examine atlenlivemenl les amies de mon amante, — jette ton dévolu sur celle qui sera le plus à ton gré, et moi j'arrangerai la chose par le canal de Paméla.

— Suffit, — dit Cabirol, — on fera son choix, mon vieux, et il ne sera point piqué des-z-hannetons !..

Puis, comme la barque de pêche malgré la lenteur de son allure avait franchi un espace assez considérable, Cabirol reprit les avirons, — Achille Bélavoir appuya sur la barre, la chaloupe vira de bord et poursuivit le bateau des grisettes.

La promenade sur Teau s'acheva. Les familles réunies abordèrent dans l'île Saint-Ouen. Un déjeuner, composé de fritures, de goujons et d'omelettes au lard, fut commandé et mangé gaîment, puis les jeunes filles s'éparpillèrent sur les prés verts et sous les ombrages touffus, toujours suivies, hâtons-nous de le dire, par l'œil vigilant de leurs mères. Paméla prit Aline à part.

— Voyons, — lui dit-elle, — franchement, comment le trouves-tu?..

— Qui? — demanda Aline.

— Eh ! mon Dieu, lui? — Achille?..

— Je le trouve fort beau... — balbutia la jeune fille.

— Bien vrai?

— Sans doute... — seulement sa barbe me semble un peu longue...

— C'est la grande mode, ma chère.

— Cest possible, — je ne m'y connais pas du tout...

— El son ami, qu'en penses-tu?..

— Son ami?..

— Oui.

— Je n'en pense rien...

— Pourquoi donc?..

Aline rougit jusqu'au blanc des yeux.

— Je ne l'ai pas regardé, — dit-elle.

Paméla se mit à rire, puis elle s'écria :

— Je n'en crois pas un mot, — tu es fille d'Eve tout comme moi, — ce qui veut dire que tu l'as regardé, et plus d'une fois môme, et que tu l'as trouvé de ton goût, car sans cela tu me dirais tout uniment qu'il te déplaît, sans rougir jusqu'aux blanc des yeux comme dans ce moment...

Le fait est que, de rose qu'elle était d'abord, Aline devenait pourpre à chacune des paroles qu'ajoutait Paméla.

— Chère petite, — reprit cette dernière, — mon Dieu, que tues encore enfant!.. — tiens, il y a là-bas une balançoire, allons-y!..

Deux ou trois minutes après ce moment, Aline fendait les airs sur une corde légère, vivement balancée par le bras blanc et potelé de Paméla.

Anonr.

ner dont no^s a,Y9ns, quelques lignes plus Wt, tracd le menu» AchiUe Çélavoir et Armand Cal;>irol,^ g^ttabléasur rt^f^rbe et les ïambes croisées comme des Ture$ &ur leurs diyan^ ou compe d^s tailleurs sur le^r établi, d^ gustaient avec une satisfaction évidente un fort jçli paia d^. ^[x livres et uni énorme sai;^çi3so)3\ à Tail, — le tout arrosé d^ qiieiques litres d*^^ vin d'Arge]pk^^il a^relet. Un rid^^u de petits arbres l^s masquait aux regards» tout en leur laissant la liberté de voir à merveille la réunion <ies gvii^tte;3 çt de leurs parents. Pç^ida^^t tpiit ]^ comm^WSB^imfi du repas, ils gardèrent l'un et V^^tre un re- Ugiei»^ silence doiit leyr appétit \çi|r f^isf^if une k>i. Mais, aua£iit<i|t qu*ilsk eurenji satisfait au^ prescrip^ons impérWuseç d^ eç:t appétit aiguisé p$|r J^. jeun^^se, par l'exercice et par l'air vif des bords de la Seine, ils tirèrent de leur poche deux étuis en bois bien vernis, renfermant chacun une courte pipe amplement culottée. — Ils chargèrej»^ e^ |^ij^ avec m §Q|n yelijsi^iix. — 1^% \(^ |ftu-

264 L£8 TlTBUBâ DE PARIS.

mèreut, et ils savourèrent les premières bouffées de vapeur avec le recueillement orientai de deux vrais enfants du Propbète ; puis, entre les aspirations régulières de la fumée blanche et odorante du tabac de la Régie, vulgairement nommé tabac caporal^ la conversation s'engagea.

— As-tu bien vu? — demanda Bélavpir à Gabirol.

— Parfaitement, — répondit ce dernier.

— As-tu fait ton choix?

— Oui.

— Définitif?

— Comme si quatre notaires y avaient passé...

— Montre-moi l'objet de cette flamme improvisée. . .

— C'est la petite en robe blanche à pois roses... — 'Ven vois trois qui portent des robes de ce ton...

— Oui, mais celle-là est bien plus jolie que toutes les autres... — D'ailleurs, tu ne peux pas t'y tromper... elle se trouve à la droite de ta Circé...

— Ah! — s'écria Bélavoir, — fort bien!.. — Je la vois maintenant. — Tu n'as pas mauvais goût !.. — elle est très-gentille : — une véritable tête de Madone !..

— N'est-ce pas?

— Quand vous aurez ensemble franchi le Rubicon, je ferai un croquis du visage de celte petite qui me produit l'effet d'être l'intime amie de Paméla, quoique je ne les aie jamais vues ensemble... — Je lui en parlerai le plus tôt possible, et je serais fort surpris si la chose traînait en longueur...

Après une succession de plaisirs de toutes sortes, —

LBS TIVISURS DE PARIS. 26$

après un dtner copieux et succulent dont une matelotte de carpe et d'anguille, deux lapins en gibelotte et une longe de veau à Toseille furent les plats de résistance, cette journée si remplie s'acheva. Les parents et les jeunes filles reprirent la route de Paris, — tristes de voir finir si vite cette charmante partie, — joyeux de penser que le dimanche suivant offrirait des plaisirs aussi vifs. Â la faveur de la nuit descendante, et dans un moment où la surveillance des grands parents se ralentissait, Achille avait trouvé moyen de s'approcher de Paméla, de lui dérober un baiser furtif (style du galant monsieur de Parny), et de lui dire rapidement :

— Tu as vu mon ami ?

— Oui.

— Il est beau garçon, n'est-ce pas?..

— rPas trop mal...

— Je lui fais peut-être tort par la comparaison, mais je t'assure qu'il est très-bien.

— Après?

— Il s'appelle Armand Cabirol, — il est imprimeur de son état, — il gagne de l'argent gros comme lui, — il a de l'esprit comme un singe, — ce qui ne doit pas t'étonner, puisque j'en fais ma société — enfin c'est un sujet accompli...

— Pourquoi me dis-tu tout cela?

— Parce qu'il est amoureux d'une de tes amies.

— Vraiment !.. — s'écria Paméla qui comprit que son désir du matin allait se réaliser.

— Rien ji'est plus vrai, — reprit Bélavoir, — il est amoureux, je le répète, et Irès-amoureux encore...

•^ De qui?».

^66 LES VIVEURS ta Pkih,

— De cette jeune fille en robe rose, qui élàit àèiïtè de toi à déjeuner...

Paméla se frotta joyeusement tels ttiafins.

— Aline !.. — murmura-t-elle. . . -^ Je Taurïiîs parîé^I . . Puis elle ajouta tout haut :

— Il aura raison de Taimer, car c^est une chaînante enfant...

En ce moment on entendit une voix aiguë crier à àen% reprises :

— Paméla ! . . Paméla ! . .

— C'est ma mère, ~ dît Ta grisetteen tressaillant. -^ Je me sauve...

Et elle se mit à courir du côté d'où la voix était Venue. Mais, auparavant, elle avait eu le temps de dire à Bélavoir en lui serrant la main :

— Que ton ami soit tranquille!.. Il a une alliée qui le servira bien, et cette alliée, c'est moi!..

Que nos lecteurs ne se figurent point que Paméla fût une de ses jeunes filTes que de mauvais instincts ou Ses sens impétueux poussent à la dépravation et à un dévergondage précoce. Si telle est leur appréciation au sujet de Paméla, cette appréciation est fausse de tout point. — La grlsètte n'était ni corrompue, ni dépravée. ■'—'Elle croyait avec une entière bonne foi à l'innocuité ab^lue des conseils qu'elle donnait à Aline. -^ Elle avait cédé à Bévaloir par suite d'un entraînement irréfléchi, mais elle ne mettait point en doute que son amant ne finit par repenser, et cela le jour où il lui conviendrait de dire : -—

L)ËS VlVÏtlRS mis PARIS. ttif

Je le v'dux! — ïllte 'S*étail mise en tête, le-plufe iïmocëm:mentdu moiïàe, de devenir la protectrice d'autres amours qui suivraient tiue mai*ché Kémblable à'feelleqti^'vareht suivie î(3s siennes. -^ Elle avirtt rësolii '^u'ÂIrne GirarA deviendrait la martresse d^àbord, pitîs là femme de TamS a'Àchille Bélavoîr. Et elle fee promettait d'agfi'fen conséquence, nous le répétons, sans aucune préméditation de mauvais conseil et sank songer (Qu'elle jetait dïinS un cûeur .vierge encoi^e les germes à*ain incendie^^qui pouVait torit dévorer. Combien ne rencontre-t-oh'pas'de gens^én ce bas tnoilde qui, comme Paméla, font le Inal avec uïîè dàngei*eufec *et ftWièBte ^tourderie, ~ 'éi. qui cï*oient ensuite se jTistffler en disant: — Jeyieprévoympas'ctlà.. Cbemin faisant, et jusqu'au moment où Aline fut rendtfè à sa grand'mère, la grisette ne négligea rien pour inoculer à sa nouvelle amie ce philtre empoisonné qu'on appelle l'amour : — Elle lui dit de brûlantes paroles qui agitèrent la jeune fille. — lElle iSt passer (levant ses yeux des tableaux enivrants qui, après l'avoir étonnée , la troublèrent. Enfin elle porta à la chaste Ignorance 'd'Aline un coup qui aurait été mortel, sans la candeur angélique de celle à qui Paméla s^'aiiressalt. Cependant il est des impressions qui, aussitôt qu'elles ont été reçues, grandissent d'heure en heure, àe minute en minute, de seconde en seconde, et ne peuvent plus s'effacer. Aline, en rentrant chez sa grand'mère, se sentit rougir au moment où elle tendit son front au baiser de la vieille femme. — Elle comprenait bien qu'il y avait quelque chose de changé en elle depuis le moment où elle avait quitté cette demeure, le matin de ce jour. Son cœur ne lui semblait plus battre de la même façon ; — ses môU"

vemeuts lui paraissaient plus vifs, plus violents, plus irréguliers. — Elle se coucha et ne put d'abord s'endormir. — Les souvenirs de cette journée lui revenaient en foule, tantôt confus, tantôt nets et distincts. — Les plus petits détails repassaient devant ses yeux, et son trouble s'augmentait des choses les plus insignifiantes en apparence.

Enfin les yeux d'Aline se fermèrent.— Le sommeil vint s'asseoir au chevet de sa couche. Mais, en même temps que lui, descendirent des rêves qui ne tardèrent pas à prendre un étrange cachet de réalité. Dans chacun de ces rêves revenait une image, — toujours la même, — qu'Aline endormie s'efforçait en vain de chasser. — Cette image était celle d'Armand.

Aline Girard, quoiqu'elle soit l'une des figures de ce livre sur lesquelles se concentre une bonne part de nos sympathies, n'y doit point cependant usurper une place que réclament à bon droit des personnages déjà connus et dont le rôle est plus important que le sien dans- le récit que nous avons entrepris. Nous devons donc nous contenter de donner ici une analyse pure et simple de ses amours avec Armand Cabirol. — Rien n'est aride et dépourvu d'intérêt comme une sèche et froide analyse. — Hélas! nous le savons bien. — Mais qu'y faire? — Les détails dans lesquels il nous plairait d'entrer nous entraîneraient beaucoup trop loin — et l'on peut aussi bien se perdre dans des sentiers fleuris que dans des chemins arides.

LBS TITEUBS DE PARIS. 269

Nous savons déjà qu'Armand Cabirol pouvait passer pour un fort joli garçon. Il avait d'ailleurs pour lui une chance énorme et presque certaine. Celte chance, c'est qu'il était le premier homme sur lequel se fût ûxé l'attention d'Aline. Or, il est de règle générale qu'une jeune filla aimera, ou tout au moins se figurera qu'elle aime, le premier homme qui sera remarqué par elle. Aline ne fit point exception à cette règle. Au bout de huit jours, en raison du principe que nous venons de poser,— grâce aussi aux excitations de Paméia qui venait la voir chaque jour et qui avait trouver le moyen de capter entièrement la confiance de madameGirard,— la jeune fille ne pensait plus à Armand^ sans un violent battement de cœur. Le dimanche suivant elle le revit au bois de Vincennes, lieu choisi pour la promenade. A son aspect elle pâlit d'abord, — puis elle rougit, — puis elle chancela, — elle fut enfin au moment de se trouver mal, et sans doute elle serait, tombée sur le gazon, si Paméia triomphante ne se fût élancée à côté d'elle, bien à propos pour la soutenir. On voit qu'il ne s'agissait de rien moins que d'une belle et bonne passion, dûment conditionnée et qui promettait beaucoup pour l'avenir. — Paméia était au comble de ses vœux. — Quant à Armand Cabirol, il se passait en lui quelque chose de tout-à-fait inaccoutumé jusqu'à ce jour et dont il ne laissait pas de s'étonner fort et de s'inquié<» ter un peu.— Cabirol, — le joyeux compagnon,— le bout* en-train des ateliers, — perdait sa gaîté célèbre et tour-t nait au sentiment de la façon la plus déplorable. Partois, il engageait avec lui-même le dialogue suivant:

^70 LBS TIVEUBJS DE PABIS.

— Est-ce que par hasard, je deviendrais amoureux?.. — se demandait-il.

— Amoureux!.. — moi, Armand Cabiroll.. — Allons donc!., allons donc!..

— Dam I mou pauvre ami, ça y ressemble un peu, sais-tu bien I

— Si cela était, cependant ?..

— Diable ! . . diable ! . . diable !.. Et Cabirol se grattait Toreille et ne trouvait pas grand chose à répondre aux railleries et aux lazzis sans fin que son camarade Achille Bélavoir se permettait de lui décocher à ce sujet.

Un jour, ce dernier lui apprit une grande nouvelle. — La veille au soir, Aline Girard n'avait pu cacher à Paméla rétat de son cœur... — L'heureux Cabirol était aimé. — Cetle révélation illumina le cœup et l'esprit du jeune homme. Il comprit clairement que, s'il était aimé, ep revanche, il était amoureux. Seulement, l'idée que cet amour pouvait avoir un but honnête et légitime m se présenta même pas à lui et il ne songea qu'à une séduction que la tendresse d'Ahne devait rendre facile. — Du moins, tel était son avis. — Cabirol agit en conséquence. — Il prit un logement dans la maison qu'habitaient madame Girard et sa petite-fille, et, une fois devenu leur voisin, les occasions ne lui manquèrent point de se rapprocher d'Aline et d'entreprendre la réalisation de ses beaux projets de séduction. Mais il avait compté sans les fermes principes, sans l'humble et solide vertu de celle qu'il voulait déshonorer. Aline n'était point de ces faibles et lâches natures qui transigent avec leur devoir et poi^r qui la passion est le chemin du vice. Entre Aline et Paméia, il y avait un abîme. La jeune fille avait donné

soa eêSBatf e'est vrai, mais die était honnête avant toat, et elle aiœait mieux so&ffî'ir dam son anxHir qmét souffrir dans sa pudeur. Là ou Armand Gabind croyait trouver une faiblesse encourageante, il rencontra donc une résistance d'autant plus invincible qu'elle était plus calme. Aline resta sourde aux tendres paroles du jeune homme. — sourde à ses supplications passionnées. — Elle n'accorda rien,— pas même ces privautés presque innocentes qui, ainsi que le disaient nos aïeux, sont les menus suffrages de ranu)Uf . — Pas même un rendez-vous tacite. -^Pas même un baiser furtif.— Pas même un serrement de main pris à la dérobée. — La jeune fille conserva religieusement, pour répoux que loi gardait l'avenir, toutes les virginités de son corps et de son âme. Armand Gabirol comj[)rit que ses tentatives resteraient sans résultat. Irrité de cet édiec qui le blessait dans son amour-propre et l'humiliait danc sa vanité de roué et d'homme à bonnes fortunes des ateliers et des mansardes, il résolut de briser l'involontaire et irrésistible influence qu'Aline exerçait sur lui, il cessa absolument de la voir et il se replongea à corps perdu dans les dissipations, un instant abandonnées, de sa vie passée. Aline souffrit cruellement de cet oubli apparent qu'elle croyait sincère , — de cet abandon immérité qui lui semblait devoir être éternel. Mais elle souffrait en silence et sans qu'une plainte, sans qu'un murmure lui échai^ftt. Sa grand'mère, qui la voyait pâlir et s'étioler de jour en jjour davantage , l'interrogea sur les causes de cette tristesse sombre et profonde. Aline n'avait rien à cacher. Son ange gardien pouvait, sans voiler de ses blanches ailes SQA ffoat humilié, écouter le récit de l'innocent et

«f72 LU TITBimS Dl PÂBIS.

douloureux amour de la pauvre enfant. Elle raconta tout à madame Girard et elle éprouvra une sorte de soulagement à verser dans son sein ses confidences et ses larmes.

Quelques semaines se passèrent ainsi. Lapftleur d* Aline devenait effrayante et une sorte de langueur morbide s'emparait de tout son être. Une après-midi, elle travaillait à côté de sa grand'mère qui attachait sur elle un regard empreint d*une amertume indicible et désolée. Oa frappa doucement à la porte. Aline tressaillit et porta la main à sa poitrine comme si elle venait d*être touchée ea plein cœur par une étincelle échappée de la machine électrique. En même temps elle laissa tomber son ouvrage et se souleva à demi.

— Entrez. . . — dit madame Girard.

La porte s'ouvrit. — Cabriol parut sur le seuil.

— Lui ! . . — murmura Aline en poussant un cri étouffé et en retombant presque sans connaissance sur sa chaise,

— lui!..

Madame Girard regardait Armand avec stupeur et avec colère. — Elle étendit la main vers lui, — comme pour le chasser. — Elle entr'ouvrit les lèvres

— comme pour le maudire. — Mais lui, courant à elle, saisissant entre les siennes sa main déjà levée, et ne lui laissant pas le temps de prononcer une seule parole» s'écria chaleureusement en désignant Aline :

— Je l'aime, et, si vous me la donnez, je jure de la rendre heureuse!.. Voulez-vous qu'elle soitmafenmieî-

Le Viveur et la PéeUeresse.

Aline entendit ces mots. Une joie surhumaine illumina son pâle et beau visage qu*un léger nuage rose vint aussitôt colorer et embellir encore. Elle joignit les mains et elle tomba à genoux en murmurant :

— Oh I merci, merci, mon Dieu!..

Cabirol, eu proie à une émotion extraordinaire, ne savait s'il devait se rapprocher d'Aline ou rester en face de madame Girard dont il attendait toujours la réponse et qui, muette et tremblante, paraissait incapable d'articuler aucun son. Enfin elle put balbutier ces mots :

— Elle a failli mourir et c'est par vous qu'elle était tuée... la pauvre enfant vous aime... elle vous consacrera la vie que vous allez lui rendre... vous me promettez qu'elle sera heureuse... tenez votre promesse, mon fils, et Dieu vous bénira... comme je vous bénis. Puis madame Girard mit la main palpitante d'Aline dans celle d'Armand Cabirol.

Voilà de quelle façon avait été décidé le mariage de l'un des partisans les plus ardents et les plus déclarés du célibat. Seulement, pour des raisons pécuniaires dans le détail desquelles nou^ n*ayons point à entrer ici, — l'union d'Armand et d'Aline avait dû se retarder de quelques mois et, au moment où nous mettons en scène les personnages de ce livre, l'époque n'en était point encore fixée d'une façon absolue et définitive. A partir du jour où la jeune fille était devenue la fiancée de l'ouvrier, Cabirol avait eu ses grandes entrées chez madame Girard. Il s'était institué le chevalier d'Aline et de sa grand'mëre pour les promenades du dimanche, et il ne s'écoulait pas un seul jour de la semaine sans qu'il vînt passer auprès des deux femmes quelques heures de la soirée. Ceci nous reporte au moment où nous l'avons' rencontré pour la première fois dans Fhumble logis de la rue Saint-Nicolas-d'Antin.

Laissons de côté pour un instant, je vous prie^ les nouvelles figures introduites par nous dans notre œuvre, et rejoignons nos anciennes^ connaissances René et Camélia, ces deux types si complets, l'une de dépravation juvénile, l'autre de rouerie féminine. Quelques semaines s'étaient écouléfes depuis la conversation à laquelle nous avons fait assister nos lecteurs et qui avait eu lieu dans

l'une des baignoires de l'Opéra. René se blasait de plus en plus sur les charmes de sa liaison avec Cat^élia. Or, nous l'avons déjà dit et nous le répétons, à mesure qu'arrivait la période décroissante du violent caprice qu'il avait; dans l'origine, ressenti pour la pécheresse et qu'elle avait attisé avec une adresse machiavélique, soft amour pour madame de Croï reprenait une inicnsité nouvelle. Mais, en même temps qu* augmentait cet amour , la timidité du jeune homme grandissait aîlisâî ért face de l'atiréole d'imposante vertu qui rayonnait comme une égide au-dessus du chaste front dé lîa éomtessé'. René se sentait complètement paralysé. Avant? d'avoir engagé le combat, il désespérait de la victoire. Et, cependant, il contiimait à se montrer assidU chez madame de Croï, mais sans oser même espérer le uioind'ré résultat de ces visites journalières. Voilà où en étaient les choses au moment où nous allons retrouver René.

Trois heures de l'après-midi sonnaient à la pendule de la chambre à coucher de Camélia. La jeune femme venait d'achever sa toilette pour aller au bois. Elle était complètement habillée et prête à partir. — René entra. — Il avait une raine sombre, — un visage allongé. — Il mâchait l'extrémilé de son cigare avec une mauvaise humeur évidente et il fouettait sa botte vernie du bout de sa canne, avec une impatience nerveuse manifeste. Il se laissa tomber sur une chauffeuse, — jeta son chapeau sur le tapis et croisa les jambes.

— Tiens I — lui dit Camélia, — c'est toi!..

— Gomme tu vois, — répondit-il brusquement.

— Sais-tu, mon cher, que tu as une façon véritablement galante d'entrer dans la chambre d'une femme ?

René ne répondit rien et se contenta de hausser les épaules.

— Sais-tu, mon bon ami, — reprit Camélia, — que tu prends, depuis quelques jours, de bien mauvaises manières?.

— Tant pis pour ceux à qui elles déplaisent!.. — murmura René.

— Et, — dit la jeune femme, — si elles me déplaisaient, à moi?..

— Cela ne me semblerait nullement une raison pour en changer.

— De mieux en mieux !.. — d'impoli tu deviens grossier!..

René haussa silencieusement les épaules pour la seconde fois.

— Oh! mais, — poursuivit Camélia avec le plus grand calme, — grossier comme un portefaix!..

René rougit légèrement. — Il leva la tête et regarda sa maîtresse en face.

— Au fait, — dit-il alors, — est-ce une querelle que tu prétends me chercher?. . est-ce une scène que tu veux me faire?.. — Eh bien! tant mieux, après tout 1 . . Cela me distraira peut-être!.. — Et il croisa ses deux bras sur sa poitrine comme pour attendre l'orage et pour le déûer.

Mais il se trompait, l'orage ne vint pas. — Camélia, au lieu de s'emporter ainsi que René s'y attendait et

ainsi que peut-être elle aurait eu le droit de le faire, le regarda avec une expression de douceur compatissante et presque tendre, et lui dit :

— Mon pauvre ami, tu t'ennuies donc bien?..

— Horriblement ! — répondit René.

— Surtout, ici, n'est-ce pas ?

René, qui avait mal aux nerfs et qui réellement souhaitait une querelle, voulut pousser sa mattresse à bout et répondit :

— Oui, surtout ici.

Camélia sourit.

— A la bonne heure, — fit-elle, — c'est de la franchise...

Puis elle ajouta, après une seconde de silence :

— Quand tu es entré, j'allais sortir.

— Eh bien ! — murmura René, — bon voyage I Camélia sonna. Mariette entr'ouvrit la porte et

montra dans l'entrebâillement sou museau de soubrette.

— Faites dételer... — lui dit Camélia.

— Hein ?.. — s'écria René.

— Faites dételer.. . — répéta la pécheresse.

Mariette referma la porte

— Qu'est-c^ que cela veut dire? — demanda le jeune homme.

— Cela veut dire que je reste.

— Pourquoi donc?..

— Pour te tenir compagnie.

— En vérité?

— Mon Dieu, oui.

*- Eh bien ! si c'est un sacrifice de ta part, tu as

27a L^ tivEtJRf ftÊ PÀtfrs.

grand tort de me le faire, car je ne f en ôais aactm grél..

— Peu importe... — d'ailleurs fe plaisir d'être auprès de toi ne peut,. dans aucun cas, mesiômbler un sacricrifice.

— C'est charmant, — dit fténé avec ironie, -^ mais cependant je te conseille de faire dbnnei* Conti*e ordre à ton cochei*, car je ne profiterai pas de ta bienveillance.

— Comment cela?...

— Je m'en vais.

Et, tout en parlant, René se leva, ramassa son chapeau et fit quelques pas vers la porte. -^ Camélia s'était, sans aucun doute, cuirassée de patience. Elle appuya doucement deux de ses doigts sur le bra^ de son amant et elle l'arrêta ainsi.

— Qu'est-ce que tu veui ?.. — demanda-t-il. ,

— Je veux que tu restes.

-^ Ah ! tu veux!.. — s'écria le jeune hortim'e ei4 saisissant au vol ces deux mots sur lesquels il espérait bâtir les fondements d'une querelle.

— Pardon, — répondit Camélia avec une douceur angélique, — ce n'est point nia volonté que j'impose, c'est un désir que je manifeste. ..

• — Impossible, je suis attendu ailleurs.

Et René fit un nouveau pas vers la porte. *

— Mon ami, — reprit la pécheresse, — je ne te demande que cinq minutes...

— Qu'en veux-tu faire?..

— Causer avec toi.

— De quoi ?

-«• Tu le verras.

LES trvfTTRS DK fkîCt^l 2T9

René se laissa tomber sur un siège, en ftiee de Caniélia, avec une impatience insolente.

D regarda sa montre, et il dit en béfllant :

— Tu me demandes cinff minutes?..

— Ouï.

— Eh bien ! je te les deînfter, mais pa^ tin'e de p^la^ .. Ainsi donc , si tu as réellement quelque cbôsé à mé dire, dépêche-toi. . . — tu e* aveftfe. ..

La péebisresse, en effet*, ne perdit' pas tm iûBisttit poui' entrer en matière.

— Mon bon am^\ — fît-elfe, — tu m'as avoué tout à rbetire que tu t'ennuyais horriblement, et, à défaut dé tes paroles, ta contenance et tes façons me l'auraient surabondamment prouvé...

— Plus que quatre minules... — dit René.

Camélia reprit :

— Dis-moi, mon cher, pourquoi donc t'ennuies-tu tant?..

— Ah ! — fit le jeune homme, — je n'en sais rien. . .

— Eh bien, dans ce cas, je suis plus avancée que toi, car ce que tu ne sais pas, je le sais, moi qui te parle.

— Toi I... — murmura René d'un ton moqueur, — allons donc!...

— Et la preuve, — s'écria la pécheresse, —la preuve que je le sais, c'est je vais te le dire.

— Ah! par exemple, ceci pique ma curiosité.

— Je puis la satisfaire.

— J'attends, — dit René.

— Tu t'ennuies, — poursuivit fiamélia, — parce que tu es amoureux et malheureux dans tes amours...

René fit un brusque haut-le-corps.

!290 LES TIVBDR8 6l PARIS.

— Tu es folle !.. — s'écria-t-il.

Mais la pécheresse, sans se préoccuper de cette interruption, ajouta aussitôt :

— Tu es amoureux de madame la comtesse Berthe de Groî, chez laquelle tu vas tous les jours, et ton humeur massacrante vient de ce qu'elle ne t'a pas reçu tout à l'heure...

René regarda Camélia avec une stupéfaction comique. Le détail qu'elle venait de citer était de tout point vrai. Mais comment avait-elle pu s'en trouver si bien et si vite instruite?.. Il n'y avait pas une demi-heure que René s'était présenté chez la comtesse de Croï, et, de la rue Tronchet, il était venu droit à la rue de Provence. Si Camélia avait parlé au hasard, il fallait du moins convenir que le hasard la servait étrangement.

nonTClles roaerlei.

Ce fut au tour de Camélia de sourire d'un air un peu moqueur. Elle désigna du bout du doigt la pendule, et elle dit :

— Les cinq minutes que tu avais bien voulu m*accorder sont écoulées. — Mon cber ami, je ne te retiens plus...

— Il me faut une explication, — fit vivement René.

— Et à quel propos, mon Dieu 1

— A propos des absurdités que tu viens de me dire...

— Sont-ce tes visites à madame de Croï que tu trouves absurdes?.. Sais-tu bien que, dans ce cas, je serais entièrement de ton avis...

— Ces visites ne sont, de ta part, qu'une supposition ridicule...

— Ab! — s'écria Camélia en riant.

— Oui, — poursuivit Ràié, — tu mens ou tu te moques dé âoi...

— Me moquer de toi, bel amoureux transi, peut-être»

— mais, quand à mentir, non pas!.. — Et, tiens, pour éviter des dénégations sans but et des discussions inutiles, je vais te prouver à Finstant même que je suis instruite de tes moindres démarches mieux que tu ne le penses... Tout en parlant, Camélia ouvrit un petit meuble en bois de rose. — Elle y prit un mince cahier relié en chagrin noir, elle le feuilleta pendant une demi-minute et elle lut tout haut :

« Lundi, — René est allé rue Tronchet à deux heures.

— Il a été reçu.

« Mardi. — A deux heures et quart. — Il n'a pas été reçu, a Mercredi, — Même heure que la veille.^— Reçu, f Jeudi, — A trois heures — Porte fermée.

« Vendredi, -^ Même heure. — Reçu. »

Camélia ferma son cahier et reprit :

— Ceci est l'historique de t^ visites de la semaine. — Aujourd'hui, je ^tQ le répète, tu t'es présenté rue Tron* chet à l'heure accoutumée, et tu as trouvé porte close.

— Est-rce vrai, oui ou non?,,

René ne nia pas. — A quoi bon? •— D'ailleurs, au fond, peu lui importait que Camélia fut au fait de l'assiduité d<^ siîs relations avec le comte et avec la comtesse de Croï. Seulement il était fort inti'igué de savoir pai* quels moyens elle pouvait se trouver si compléteiofint

— As-tu donc une police secrète à tes ordres ? — lui demanda-t-il.

— Oui, mon cher ami, — j'ai à mes ordres une police secrète, — comme tu dis, -^ et la chose U, plus q^-

105$ yiVEURS D5 PAftIJS, 2S.3

rieuse, c'est qiMî c'est toi qui te chai^gç^, avec une comrplaisance infinie, de in'apport,er ses rapports h ton sujet...

— Moil.. — s'écria ^éné.

,— Toi-même.

— Et comment cela?

— Veux-tu le savoir ?. .

— J'en serais fort aise...

— Eh bien, ôte ton habit.

— Oter mon habit?.. — répéta le jeune homme avec stupeur. — Et, pourquoi faire?..

— Ote ton habit I — répéta Camélia.

René obéit. — La pécheresse prit le vêtement qu'elle étala sur le dossier d'une chauffeuse.

— Regarde, — dit-elle ensuite.

René regarda en effet, et vit au beau milieu du dos de son habit, juste entre les deux épaules, une tri^s-petitis croix tracée à la craie blanche.

— Qu'est-ce que cela signifie î — fit-il alors.

— Gela signifie, — répondit Camélia, — qu'un homme à moi, embusqué non loin du logis de ton idole, te fait avec le bout d§ sa canne deux petites croix dans le dos quand madame de Croï te reçoit, et une seule, comme aujourd'hui, quand la porte t'est fermée ..—René ne put s'empêcher de rire de la bizarrerie de cette idée.

— Mais, — dit-il au bout d'un instant — un coup de brosse aurait suffi pour empêcher les bulletins Je ton i^ent de parvenir jusqu'à toi. ..

— Sans doute, mais ce coup de brosse tu vois bien qu'on ne le donnait pas et que tu m'arrivais bien et dûment marqué, comme un catholique le jour de la Saint-

tii LES TITEUBS DE PAMS.

Barthélémy, ou comme un mouton du Berxy qu'on va faire entrer dans Paris pour le conduire à l'abattoir...

D y eut un instant de silence. René, dont la bonne humeur semblait revenue comme par enchantement, fut le premier à le rompre. •

-7- Ma chère Camélia, — dit-il, — je suis tout disposé à convenir que ta police est admirablement faite, mais je persiste et je persisterai toujours à soutenir que ta jalousie est folle et que rien ne la justifie...

— Ma jalousie!.. — s'écria vivement la pécheresse — par exemple, je t'arrête là!., sérieusement, dis-moi, mon ami, me fais-tu cette injure de croire que je sois jalouse?..

— Mais, il me semble...

— Il te semble fort mal!.. J'avais un motif, il est vrai, pour désirer être au fait de toutes tes démarches, mais ce motif n'est point la jalousie, tant s'en faut !.. — D'ailleurs pour être jalouse il faut être amoureuse, ce me semble, et voici déjà longtemps que je ne t'aime plus, mon très-cher...

— Je te remercie de cet aveu...

— Il te prouve au moins ma franchise... et ce que je vais ajouter te la prouvera mieux encore... — Te figures-tu donc, René, que je suis une femme ordinaire et que j'envisage l'amour comme le font les autres femmes?., me juger ainsi, mon ami, serait me juger bien mal. — L'égoïsme en amour, selon moi, c'est la mort de l'amour... — Si j'eusse été la favorite d'un roi, ce n'est point Lavallière que j'aurais choisie pour modèle, c'est la comtesse Dubarry!.. — Louis XIV a pris en dégoût la maîtresse aimante et dévouée, —Louis XV

UB8 viMMuas fil rJM$. Mf

ue s'est jamais lassé de la char maate caortisane qui {irésidait au-l^r^-aux Cerfs..,.

Camélia s'interrompit.

— - Où donc veux-tu en venir? — demanda J8.éué.

— A ceci : — J'ai été ta maîtresse, — je reste tan amie — tu m'as aimée, — je me suis donnée à toi — tu aimes une autre femme — je le la donnerai. ..

René tressaillit.

— Je ne te comprends pas... — murmura-t-il.

— Je vais m'expliquer mieux : — Madame la comtesse Berthe de Groï, dont tu es amoureux comme un fou ou plutôt comme un enfant, et dont, à l'heure qu'il est, tu u'osei'ais pas seulement toucher le bout du doigt, t'appartiendra d'ici à trois mois si tu veux te confier à moi... — i'e^ère que ceci est clair?.,

— Camélia, — dit alors René, — il me semble jflue tu me tends un piège. . .

— Dans quel intérêt le ferai-je? — répliqua la jeune femme.

— Je ne sais, mais, moi aussi, je puis le demaadtr dans quel intérêt tu fais assez bon marché de Xmi amour-propre de femme, pour servir auprès d'une rivale celui qui a été ton amant, et qui. par le fait, l'est encore?..

— ' Tu me demandes cela?..

— Oui.

— Ma réponse est facile : — Je suis ce qu'on nomme une pécheresse, c'est-à-dire une femme fu'entoure le mépris public et dont personne ne tient coinj^e en ce monde, pas même ceux qui prétendent l'aimer... — la comtesse de Groï, au contraire, sans autre médte de sa

286 LES TIYCURS DE PAEIS.

part que de s'être donné la peine de naître au sommet des degrés de l'échelle sociale, est environnée de l'estime et du respect de tous, même du tien, roué imberbe, qui ne crois pas à la vertu .. — Eh bien, je veux que cette grande dame descende à mon niveau et qu'elle accepte, après moi, les restes de ton amour... — Toutes les fois que l'occasion m'en est offerte, je me venge ainsi d'une société qui me paraît infâme parce qu'elle est injuste et cruelle, — la chute^de la comtesse Berthe fait partie de cette vengeance...

René ne s'étonna point de tant de perversité. — La pécheresse connaissr.it bien le jeune homme. — Elle savait qu'en lui parlant ainsi qu'elle venait de le f^ire, avec l'impudence d'un cynisme éhonté, il ne douterait plus de sa parole. — René et elle étaient dignes de se comprendre.

— Camélia, — dit-il en souriant — tu es un démon, ma chère !..

— Eh bien, — répondit-elle du même ton — le métier des démons n'est -il pas de faire trébucher les anges?...

— C'est juste.

— Ainsi, tu me crois maintenant?

— D'une façon aveugle.

— Tu t'abandonnes à moi?

— Corps et âme.

— C'est bien. — Je tiendrai ma promesse.

— Quand?

— Je te le répète : — bientôt. — Seulement, il y a des choses qu'il faut que je sache...

— Lesquelles?..

LES TITBURa DE PABIS/ 287

— - Raconte-moi, avec les plus grands détails, tout ce que tu sais relativement à madame de Croï et à son mari, et ce qui s*est passé entre eux et loi, depuis le jour où tu les as vus pour la première fois...

— Ce ne sera pas long... — dit René. — Et il recommença, pour Camélia le récit que nous avons fait dans les pages de ce livre, à partir de la fête donnée par le duc de Chaumont-Landry dans son hôtel du faubourg Saint-Honoré. Camélia écouta avec recueillement, et plus d'une fois elle sourit pendant que René parlait.

— Ainsi, — demanda- t-elle quand il eut achevé — la comtesse aime son mari?..

— Elle l'aime passionnément — répondit-il — je te l'ai déjà dit à l'Opéra, lorsque tu me questionnais à son sujet...

— Cet amour est heureux pour toi, sais-tu bien?..

— Plaisantes-tu?

— Non, certes!..

— Que veux-tu dire?

— Je veux dire que sans cet amour excessif, la bienaimée serait complètement invulnérable...

— Prétendrais-tu que, parce qu'elle aime ardemment et exclusivement son mari, elle cessera de lui être fidèle?..

— Je prétends cela...

— Ce n'est pas soutenable!..

— Cependant je le prouverai.

— Mais, comment?,.

— Je te le répète, celte femme est inattaquable par tous les côtés, excepté par un seul (celui justement qui te parait le mieux défendu). — C'est par ce côté-là que

9ê$ yiM VIfWIftI AE «AMSU

wm Vattaquerons «t ,c*:e8t la jatoasie qui te lii jirrera. .. ^- La jalousie?..

— Oui.

— Mais elle n'est pas Jalouse...

— Elle le deviendra.

-^ C'est ifiipossible ^ le comte Henry ne Vtit que pour elle et ne peut pas même être soupçonné... Camélia frappa du pied avec impatience.

— Mais qu'as-tu donc fait de ton esprit?.. — s'écriat-elle — ne eom][»*ends-tu donc pas qu'il faut que cette femme soit jalouse ? — qu'il faut qu'elle ait sujet de l'être?.. -^ ne comprends-tu pas que les rôles changent aujourd'hui et que, -si tu veux devenir l'amant de la «comtesse Berthe, ce n'est plus elle, «'est le comte Henry, son mari bien-aimé, qu'il s'agit de séduii'e?..

Bjôné écoutait Cam^, et, tout en l'écoutant, il ouvrait de grands yeux étonnés.

Fcaillc(8 cl«Uich<s.

La conversation dont nous avons rapporté le début dans le précédent chapitre se prolongea pendant longtemps encore entre Camélia et René. Durant plus de deux heures la pécheresse illumina des lueurs de sa rouerie infernale l'esprit profondément vicieux mais peu clairvoyant de René, et lui donna des conseils diaboliques qu'il ne devait, hélas ! suivre que trop fidèlement. Les résultats de la fatale docilité du jeune homme ne se firent pas longtemps attendre. Ces résultats nous allons les connaître.

Ici nous devoas quitter noire rôle d'historien, pour remplir, pendant un instant, l'emploi plus humble mais aussi plus facile de sii»ple copiste. Bertbe de Croï avait pris l'habitude, qu'elle partagesût du reste bien avec d'autres jeuiies femmes, de tenir note, jour ptar joiw, de» prinici-

t90 VU tivcims D« PÀtti.

paux incidents qui marquaient dans son existence, jusque alors si calme et si douce. Nous allons mettre sous les yeux de nos lecteurs quelques pages empruntées par nous à ces souvenirs commencés le lendemain de son mariage. Il sera facile de voir que ces emprunts remoutent à une date de peu de jours postérieure à l'entretien de René et de Camélia.

t Mardi, — Huit heures du soir,

» Pour la première fois, depuis que je suis la femme heureuse et fiëre de mon Henry bien aimé, il se passe en moi quelque chose d'étrange et que je ne puis pas définir... On dirait qu'im léger nuage va passer sur le ciel de mon bonheur.. . Ce nuage, je ne le vois pas, mais il me semble que je le devine. Sans doute c'est une superstition absurde , — sans doute je dois rire de ma faiblesse et me railler moi-même. — Je me le dis, je me le répète et , cependant, malgré tous mes efforts, je ne viens pas à bout de me persuader!... — Un triste pressentiment m'obsède sans relâche. — Ce pressentiment est insensé l... — Qu'ai -je à craindre? — Rien. — Que me manque-t-il? — Rien. — Quel malheur pourrait m'.at teindre? .. — Aucun. — Où plutôt, un seul, — l'indifférence de Henry succédant à son amour, — sa trahison, — son infidélité.. — Mais il est impossible qu'Henry cesse de m' aimer, — qu'il me trahisse, — qu'il me soit infidèle! — Cela est aussi impossible qu'à l'oiseau de vivre sans air, — à la fleur sans soleiL — à mon cœur sans amour... — Je suis toute la

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vie de Henry, comme Henry est toute la mienne. — Aussi longtemps que battront nos cœurs nous vivrons l'un pour l'autre, et DieUt qni est infiniment bon^ ne nous séparera pas dans la mort et nous permettra de nous aimer encore par-delà le tombeau!... — Tout cela est lumineux et incontestable comme la vérité, et je suis folle d'avoir peurl...

» Pourquoi donc avons-nous quitté les douces solitudes de notre vieux cbâteaul ... — Nous étions si bien là, seuls tous les deux, au milieu d'une nature agreste et radieuse qui semblait se faire belle et coquette exprès pour nous!... — Pourquoi donc avoir abandonné, pour les boues et pour les fumées de ce bruyant Paris, cette agreste demeure dont notre amour avait su faire un nid!...

« Durant les premières semaines de notre séjour à Paris, je m'étais laissé étourdir par ce mouvement, par cette agitation qui ressemblent à du plaisir et auxquels on en a donné le nom. Certes je n'aimais pas le monde, mais le monde ne m'ennuyait point. Parfois, au milieu du tumulte brillant d'une fête, — en présence des splendeurs éblouissantes de l'Opéra, — je m'abandonnais à une sorte d'enivrement fiévreux, causé par ces harmonies, ces lumières, ces parfums. — Aujourd'hui, ce n'est plus cela. — : Un crêpe semble s'être étendu entre moi et toutes ces joies. — Non-seulement je ne les partage pas, mais encore je ne les comprends plus. — Pourquoi?... — Je l'ignore, et quand je m'interroge à ce sujet, il m'est impossible de me répondre...

Jeudi. — Dix heures du matin.

» Oniri[>ieii ft me tarde que Thiver soit fini et que ncms pwssKH» retourner à Croî. Je suis étraugemenl fatiguée de eeCte vie parisienne. Neus recevons beaucoup de PMPnde; — mon salon est sans cesse encombré de gens qui me sont parfaitement indifférents. Il faut canser avec eux, — le& écouter, — leur répondre, — faire en sorte d^avoirdé^resprilpoar leur parler, sourire aux saHiies de eeiui qu^iis^ ont ou du moins qu'ils croyent avoir. — Tout eela m'excède. — Je n*ai plus le temps de lire, — plus le temps de penser, — plus le temps de vivre I . . . L*lieiiredudft)eF arrive, il est Men rare que je me trouve seule avec Henry, — puis, ensuite, il faut s'habiller et sortir... — il faut assister à quelqu'un de ces bals éternels qui, de jqur en jour, me deviennent plus odieux. U y a des femme» pour lesquelles tout cela est le bonheur f — Je ne sais pas si je dois les envier ou les plaindre. — L'existence qu'il me faut, à moi, c'est la vie à deux, au ^d d'une pravince et d'un vieux château, parmi des bois, des prairies, des fleurs et des chants» d^eise«ux Cette vie4à, avec Henry, c'est le seul, c'est le vrai bonheur. Certes, si je disais à mon mari : — » Je veux partir. . . — Il me répondrait :

V — Partons. — Mais ce désir je ne le témoignerai même pas, car, à mesure qu'*^gmente m(Hi involontaire répulsion pour la grande ville, Henry semble, au contraire, s'y plaire et s'y attacher davantage. Hélas L. c'est la première fois qu'il y a entre lui et moi un manque (te sympalbie si absolu I... C'est la première fois qu'un de mes désirs n'est pas devmé, — n'est pas prévenu par

Henry... — Ma tristesse augmente... — Mes pressentiments deviennent ^ plus en plus- sombres... — Pai pewri... j*ai peurêeravenir!...

Samedi. — Dix heures du malin.

» Parmi les gens que nous recevons le plus habituellement, se trouve un jeune homme qm nous témoigner une véritable affection. — Ce jeune homme s^appelle» René de Savenay.— C'est le même dont la timidité excessive m'avait pam si originale lors d'une contredanse que fai dansée avec lui au ba! de la duchesse de Ghaii-^ mont-Landry, — la première fête à laquelle j'aie assisté à Paris. Combien il est changé depuis ce temps-là, — k mes yeux du moins. — Je l'avais pris alors pour uiv enfant naïf et expérimenté, et il paraît que c*est au contraire un de ces jeunes gens sans principes et sans frein, —faisant bon marché des lois de l'a moraîe, — se souciant peu des strictes convenances, — courant partout après le plaisir qu'ils poursuivent avec une ardeur digne d'un meilleur but et qu'ils cherchent à atteindre par tons les moyens, — un de ces jeunes gens, enfin, qu'on nomme les Viveurs.. — J'ai demandé à Henry s'il trouvait bien convenable dans sa maison la présence presque quotidienne de ce monsieur de Savenay, qu'un tel renom rendait peu recommandable à mes yeux. — Il m'a répondu qu'il faudrait fermer sa porte à tous les jeunes gens du monde, si, avant de les recevoir, il était de Relieur de soumettre leur conduite au creuset d'une enquête approftmdie. Hemy connaît la vie mieux que moi ; — j'ai fait ce qu'il a voulu, et mainlfenant je ne le

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regrette pas, car, après tout, monsieur de Savenay me semble valoir mieux que sa réputation. — Auprès de nous il est doux et modeste, et pas beaucoup moins timide avec moi que par le passé.

» Pendant un moment j*ai été souverainement injuste envers ce pauvre garçon. A le voir venir chez moi, chaque jour, paraissant choisir de préférence les moments où il était à peu près sûr de me trouver seule, n'avais-je point imaginé qu'il songeait à me faire la cour, quoique, certes, pas un mot de lui n'eût autorisé une supposition semblable I... Aussitôt que ce soupçon absurde eut pénétré dans mon esprit, je reçus plus rarement M. de Savenay. Sur trois visites, il était certain de trouver au moins deux fois la porte fermée. Sans doute il ne crut point à une exclusion blessante, car il revint comme par le passé, et je ne tardai guère à lui rendre ses graades entrées. — J'avais réfléchi. — Me faire la courl.. à moi!., àmof, Berlhe de Croï!.. à moi, la femme de Henry 1... j'étais folle de le supposer, car, à coup sûr, il était impossible qu'une idée aussi extravagante pût venir à qui que ce fût l... A l'heure qu'il est, je n'y peux plus penser sans me moquer beaucoup de moi-même

Dimanche. — 9 heures du soir. *

9 Les façons de M. de Savenay se sont singulièrement piodifiées à mon égard. Je ne le vois presque^plus, ou, tout au moins, si je le rencontre chez moi ce n'est guère qu'à ma table ou dans mon salon, le soir, lorsque je je reçois. Ce n'est plus à moi qu'il fait des visites assi-

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dues, — c'est à mon mari. — Henry m'en parle souvent et avec éloge. — Il en fait un très-grand cas. — Selon lui, M. de Savenay est un garçon qui ,a l'esprit plus sérieux et mieux cultivé qu'on ne serait en droit de le supposer d'après l'extrême légèreté de son existence extérieure.

» Il a beaucoup vu, — dit Henry, — il a l'âme honnête, et son jugement, maintenant faussé, redeviendrait droit facilement. Mon mari ne désespère point de rectifier peu à peu ce qu'il y a de défectueux dans les idées de son nouvel ami et dans sa manière d'envisager le but de la vie. Il attribue les écarts de M. de Savenay à son extrême jeunesse, à Tabsence de toute direction morale et surtout à la grande fortune dont il jouit et qui lui pei^met de satisfaire toutes ses fantaisies avec une facilité déplorable »

Entre les feuillets que nous allons reproduire et les derniers que nous avons empruntés aux Souvenirs intimes de la comtesse de Croï, nous laissons une lacune d'un peu plus d'un mois. L'intelligence de nos lecteurs suppléera facilement à ce qu'il est tout à fait inutile de rapporter ici.

Lundi matin.

€ Je souffre d'un mal terrible et que j'espérais ne jamais connaître!... — Je suis jalouse!... — Non pas d'une femme cependant. Dieu merci !.. — S'il me fallait soupçonner seulement que le cœur de mon Henry n'est plus à moi tout entier, je ne survivrais pas une heure à cette dévorante pensée!... —Non, Henry m'appartient conmie autretois, — comme il m'appartiendra toujours,

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-* mais j'espéralS'qae son amour pourmoi était trop exclusif pourluipermettrede vouer à qui que ce fut une amitié bien vire^ — et je m^étais trompée. .. Je ne sufâs plus à mon. mari !.. Sa pensée se partage. . . U a un ami, — un ami intime, --* un eompagnon inséparable. -«- Get ami, ce compagnon, b'est René de Savenay. La présence de, ce jeune bomme lui est devenue à ce point néceosalre quev même aiQNrës de moi, il s's^erçoit de son absence, et que>quel' quefois il me quitte pour aller le rejoindr®. . . Moa Dieu ! si Ton m'eâl dit cela il 7 a trois mins, j^aui is relusé d» le croire!.. — Je souffre beaucoup! — jel; répète,, jjbf suis jalouse, et )*ai pris ce jeune bomme en baine I .. C'est unecbose étrange, inexplicable, incompréhensible, que cette sympathie si vive et si soudaine de moa man. pour M. de Savenay t Jamais, saaa doute,^ deux natures plus dissemblables ne se sont rencontrée» ei» ee monde t.. iam^s, ce me semble, deux intelligences moins pareiHes œse sont ainsi rapprochées !... CommoBt done se peutil faire que Henry, le gentilhomme un peu sauvage, — le fils de la nature et de Tétude, -^ Thomme grave, le penseur austère, ait choisi pour se lier à lui Tadolescent débauché, le jeune et scandaleux viveur, l'être frivole et superficiel, qu'il n'aurait euvisagé naguère qu'avec une compassion dédaigneuse?.. — Encore une fois, mon esprit s'y perd I •— Henry croit à son influence sur M. de Savenay... Il se flatte de ramener ce jeune homme à des pensées sérieuses, à une vie régulière .. — Yréussirat-il? — Lui qui est sans défiance parce qu'il ne croit guère au mal, — lui qui est faible parce qu'il est bon, — ne se laissera-t-il pas au contraire dominer par ce funeste ami?.. — ne perdrart-il point dans une. frépenr

tation déplorable cette candeur virginale de son àme, que . j'aimais tant en lui?.. — Peut-être mou chagrin et mes inquiétudes m''exagèrent-ils la gravité de ce qui se passe, mais il me semble qu'en ce moment une lutte est engagée entre le génie du bien et celui du mi^l, représentés l'un par mon mari, l'autre par M. de Savenay... Lequel ■des deux sera vainqueur ? — Je ne vois presque plus Henry... — Lui qui ne sortait jamais sans moi, maintenant il est sans cesse absent.. Que je souffre !.. — mon Dieu! que je souffre !.. — D est impossible que cette vie <îontiriue plus longtemps. Il faut en finir, — il faut en finir dès aujourd'hui... — Ce soir, je dirai à Henry que je veux partir. — Il est bon, — il m'aime toujours, il ne me refusera point.

Limdi >mr.

« Oh ! xron Dieu ! — mon Dieu ! vous en cfui je crois de toutes les forces de mon âme, — vous en qui je mets ma confiance et mon espoir, — pourquoi éonc m'avezvous abandoimée, — pourquoi permettez-vous quit le sois si malheureuse, et qu*ai-je fait pom* mériter cette immense douleur d<»it le fardeau m'accable?... Mes larmes coulent sur ce papier, •— elles effacent les caractères que je trace... — ainsi s'est cffaeé mon bonheur !.. Ce matin j'écrivais ces lignes :

c II fsLut en finir, il faut en flnw dès aujourd'hui... Ce soir, je dirai à Henry que je veux partir. Il est bon, -^ il m'aime ^ai^'ours, — i/ ne me refrner^

Voici ce qui vient de se passer :

» Depuis le déjeuner, je n'avais pas vu Henry. Toute sa journée s'était écoulée au bois avec M. de Savenay qui a, dit-on, les plus beaux chevaux de selle de Paris, et qui, connaissant le goût de mon mari pour l'èquitation, met à sa disposition son écurie entière. Les heures avaient passé pour moi longues, tristes, désolantes, car Henry devait être de retour dans l'après-midi, — ^j'en avais reçu de lui la promesse positive,— -et, malgré cette promesse, il ne revenait pas. L'heure du dîner arriva. Henri n'était point de retour. A la tristesse que je ressentais de me voir ainsi négligée pour un motif aussi futile qu'une promenade à cheval, se joignait un commencement d'inquiétude. Je tremblais que quelque accident ne fut la cause de ce retard inaccoutumé. — Heureusement je me trompais. — Au moment où sonnaient six heures, j'entendis résonner des sabots de chevaux sur le pavé de la cour. — Je m'élançai vers la fenêtre. — Henry mettait pied à terre. La robe brillante de la jument noire qu'il montait était toute marbrée d'écume.

» — Au moins, — me dis-je, — il est revenu vite pour se retrouver plus tôt auprès de moi... C'est bon signe... Cette pensée apporta un peu de soulagement à ma tristesse et je me hâtai d'essuyer les larmes qui, depuis longtemps déjà, coulaient le long de mes joues. En même temps Henry entra dans le salon. Sa physionomie était animée et joyeuse. Il vint à moi et il m'embrassa, mais sans s'apercevoir dans le premier moment que mes yeux étaient rougis et gonflés. J'en fus bien aise et affligée tout à la fois.

» -* Berthe, ma chère enfant, — me dit-il, — fUtes

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servir sans retard, je vous en prie, car je me meurs de faim.— Telles furent ses premières paroles.— Je sonnai. — Tout était prêt. — Nous passâmes dans la salle à manger.

» — Mon ami, — demandai-je à Henry, — qu'avez-vous donc fait aujourd'hui?

» — Beaucoup de chemin,^ — me répondit-il. — J'arrive de Salory où avaient lieu des courses qui ont été excessivement brillantes...

» — Des courses, — répétai-je, — pourquoi ne m'en avez-vous pas prévenue? — J'aurais pu y aller en voiture et me trouver ainsi près de vous...

— Je ne vous en ai pas prévenue, ma chère Berthe, parce que je l'ignorais moi-même. — René et moi nous ne l'avons appris qu'au bois par des jeunes gens de nos amis qui allaient à Satory et qui nous y ont emmenés avec eux.

» — Vous êles-vous amusé t. .

» — Beaucoup. — La journée m'a paru trop courte.

» — En vérité !. .— Eh bien ! tant mieux I . . — m'écriaije, avec une involontaire amertume dont Henry ne s'aperçut pas.

» '— Et vous, ma chère Berthe, — me demanda-t-il au bout d'un instant, — qu*avez-vous fait de votre journée?..

» — Rien, — répondis-je, — et je vous assure que ces heures qui vous ont paru si courtes, m'ont semblé à moi bien longues !

» — Vous n'êtes pas sortie !.. — fit Heury avec étonnement.

9 — Non, mon ami.

aM vu V»JIDU M l*AMft. I

« — Et |K>arqiioi cela?..

• — Vous me le dem&udez, Henry?

» — Hais saos doute, je vous le demande. . .

» — Eh bien ! je ne suis pas sortie, parce que je vous Attendais.

j» — Est-ce que je vous avais promis de revenir de Ji)Oime heure?

» •— Vous voyez bien que vous ne vous eu souvenez même pas.

— Et c'est à cause de cela que vous êtes restée à la maison?

» — Mais sans doute...

» — Vous avez eu le plus grand tort. — Il y a certaines pi*omesses vagues, faites à propos de choses sans importance, sur raecomplissement desquelles il ne faut jamais compter d'une manière ahsolue. . — Vous auriez dû ne pas plus vous étonner de mon inexactitude, que je ne me serais étonné de votre absence si j'étais revenu de bonne heure et si je ne vous avais pas rencontrée...

9 Je regardai Henry avec une stupeur manifeste et je ne trouvai pas un seul mot à répondre à ce qu'il venait de me dire. . . — Il reprit :

» — Commentnecompreaez-vous pa&, ma chère Berthe, qu'un mari ae doit pas plus être l'esclave de sa feouue qu'une femme ne doit se faire l'esclave de sou mari ?. .

» Je ne pus que balbutier :

D — Estce donc un esclavage, selon vous, mon ami, que de me sacrifier un plaisir ? .

• — Non certes, — répondit il, — et, toutes les fois que vous me demanderez un sacrifice de ce genre, vous me trouverez prêt à le faire. — Jdais ce qui serait

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