‹ Les viveurs de Paris (volume 3)Chapitre 12 sur 14 · LB8 TIVBURS DB PARU · texte numérisé non relu

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un véritable esclavage, c'est de ne pouvoir se dire le mattre ni de son temps, ni de ses actions; c'est l'assujétissement absurde d'être de retour à heure fixe, de se sentir attendu avec inquiétude ou avec impatience, et la certitude, en cas de retard, de trouver au logis une femme au cœur triste et au visage chagrin...

» Tout en parlant ainsi, Henry me regardait avec plus d'attention qu'il ne l'avait fait jusqu'alors. Soudain son sourcil se fronça et je vis un nuage passer sur son front. Je baissai les yeux, comme si j'avais été coupable de quelque faute, mais je sentais bien qu'Henri me regardait toujours.

i — Berthe,r-me dit-il tout à coup, — Bertbe, vous avez pleuré ?..

» Je ne répondis pas d'abord. — ^Henry répéta sa ques** tion avec une sorte de sévérité.

» — Eh bien! oui,— répondis-je enfin,— c'est vrai,— oui, j'ai pleuré...

» Nous étions seuls en ce moment dans la salle à manger. — Henry se leva de table, frappa du pied avec colère et fit à grands pas deux ou trois tours dans la chambre, puis il se calma tout à coup. — Il vint à moi,— il souleva doucement ma tête inclinée et il m'embrassa sur le front avec une sorte d'indulgence railleuse, en me disant :

— » Enfant, vous êtes comme tous les êtres dont le bonheur est trop complet dans ce monde et qui trouvent moyen de se créer à eux-mêmes les soucis et les chagrins que Dieu ne leur envoyait pas I Et il se rassit en ajoutant :

< — Dites-moi, ma chère Berthe, quels sont vos projets pour ce soir?.,

c Ce fut dit d*tta toa qui signifiait olaii*ement :

« ^rr En Tcûlà assez sur ee cfaSHpiti^; occapons-iioas» s'il Y0U8 plaît, d*aatre chose.

» En entendant Henry me parler de eette façon, un aentinient nouveau et plus pénible encore s'adjoignit à la douleur que je ressentais déjà. — Sans le savoir et 6»eis If voaloir, iomi mari meurtrissait mon âme et lui faisait d6S blessures profondes et saignantes. Il semble qu'un coup de couteau fasae souffrir davantage quand il est dimué avec une légèreté souriante. Mon eo^ur débordé se révollA. Je sentis un sanglot monter jusqu'à mes lèvres. Cependant je me contins et j'eus assez de force pour preodre sur moi même et pour répcmdfc «i bout d'un instant, d'une voix dont l'agitation fébrile passa inaper* çu^e de Henry :

« — Mon projet n'est pas de sortir. . .

€ — Ainsi, vous comptez passer la soirée ici?..

c — Mon Dieu, oui.

< — Attendez-vous du mon(}e?..

c — Personne.

« — Quoi, vous resterez seule?...

« — Cela dépend de vous, mon ami, — murmurai-je tout bas et d'un ton presque suppliant.

ff — Comment cela?

c — Je voulais vous prier de mè consacrer cette soirée... Et je regardai Henry avec une expression qui ne devait pas démentir celle qu'avait ma voix un instant auparavant.

« Il y a deux mois» en me voyant le regarder ainsi , Henry fût tombé à mes genoux!..

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« — Ce que vous me demandes 4à, ma chère Bertbô, — me répafiditril, — r est bien (Mfficik^ -^ pwir ne^ pas dire impossible...

« — Impossible!.. — répélw-je.

» — A peu près.

« — Pourquoi donc?

« — J'ai donné un rendez-vous ««quel il serait sou verainement impoli de manquer. . .

» Mon cœur battit.

* — Un rendez-vous... — demandai-je, -r-àqui?

t — A René.

« — Encore ce monsieur de Saveaay ! --- m*éciiiai^je avec amertume.

c .— Ah! çà, mais, — me dit Henry d'un air étonné, — je me figurais qu'il était de vos bous amis...

« -r- Moi!., je le déteste! .

a — Et, à quel propos, s'il vous pla^t?..

« — Depuis qu'il est devenu votre compagnon inséparable, je ne suis plus rien pour vous!..

« — Plus rien peur moi !..-<- murnaur a Hatir^ avec une surprise pleine de tristesse doni je lui sus un gré infini, — il est impossible, ma chère Berthe, que vous pensiez ce que vous dites!

« — Je vous jure que non-seulement je le pense, mais encore que j'en souffre cruellement.

t — Est-ce croyable?.. — s'écria mon mari.

« -r- C'est croyable, puisque c'est vrai.

« — lAaisceci est une folie qui n'a pas de nom!., voyons, enfant, calmez-vous, et ne doutée pas de mon coeur qui est à vous comme par le passé et qui ne changera jamais...

304 LES yiYEURS DB PARIS.

ff Je quittai ma place, j'allai jeter mes deux bras autour du cou de mon mari, — je Tembrassai et je lui dis tout bas :

« — Eh bien, mon ami, si comme autrefois je suis tout pour vous, vous ne refuserez pas de me le prouver...

ff — De quelle manière?..

« — Faites-moi un sacrifice...

« — Lequel?

f — N*allez pas à votre rendez-vous avec monsieur de Savenay et passez cette soirée avec moi.

t Je vis Henry froncer de nouveau le sourcil. — J'eus peur. — Il me sembla qu'il allait repousser ma demande avec une dureté qu'il ne m'avait point accoutumée à subir. Cependant je me trompais. Le sourire revint à ses lèvres presque aussitôt et il me répondit gracieusement :

« — Allons, soit!., —mais, au moins, vous ne douterez plus de mon cœur?

ff — Oh! jamais!..

« — Vous serez convaincue, non-seulement que vous y tenez la première place, mais encore que vous l'occupez tout entier?..

a — Je serai trop heureuse de le croire, pour en douter encore.

« Henry lira sa montre.

« — Il est sept heures et demie, — dit-il ensuite, — mon rendez-vous avec René était pour neuf heures... — Je lui écrirai un mot dans un instant afin qu'il ne m'attende pas, et mon valet de chambre le lui portera au café Anglais où il dîne en compagnie de messieurs de Ghazelles et d'Audival... et où j'aurais dîné avec eux si

LES YIYEUaS DE PARIS. 305

je n'avais eu la crainte de vous laisser seule, injuste et charmant tyran que vous êtes. . .

a — Merci, — répondis-je en saisissant la main de mon mari et en rapprochant de mes lèvres.

« Il retira vivement cette main, et il me serra sur son cœur Tout mon bonheur disparu me sembla revivre dans cette étreinte.

« — Passons au salon, — me dit Henry,

« Je pris son bras et nous quittâmes la salle à manger. —J'étais consolée,— j'étais confiante et presque gaie. ^— Mon mari venait de me céder une première fois, — je ne doutais point qu'il ne cédât de même à la requête que je me proposais de lui présenter. Henry prit un carré de papier sur lequel il traça quelques lignes. Ensuite il mit ce carré de papier sous enveloppe,

— il écrivit l'adresse de monsieur de Savenay et il posa ce billet sur la cheminée. Ceci fait, il s'assit auprès de moi sur un large tête à tête qui se trouvait en face du foyer, — il passa l'un de ses bras autour de ma taille,

— il appuya ma tête sur son épaule et il me dit : » — Maintenant, causons...

» — N'euvoyez-vous point d'abord la lettre que vous avez écrite?.. — demandai-je.

» — Oh! j'ai tout le le temps, — me répondit-il, — en ce moment Baptiste dîne, je le sonnerai dans une demi-heure... — Henry tirade sa poche son porte-cigare.

— Est-ce que vous avez défendu votre porte? — me demanda- t-il.

» — Oui, — et la consigne est tellement rigoureuse que persQime ne la franchira, je vous en réponds...

» — En ce cas, me permettez-vous de fumerî..

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» — Oui, certes...

• Et je me penchai moi-même vers le foyBi< p<iar présenter à Henry une allumette enflammée : Il me remercia d'un regard, puis il s'enveloppa silencieusement 4ans des bouffées de vapeur blanche et odorante et il sembla s'absorber dans une muette rêverie. Deux ou trois minutes se passèrent ainsi. J'avais hâte d'en finir avec une incertitude qui me faisait mal, je m'armai de tout mon courage et je dis :

» — Mon ami...

» — Ma chère Bertbe... — me répondit Henry avec un petit tressaillement qui me prouva que je venais de l'arracher à l'improviste à $ine distraction profonde.

» — Regardez-moi bien en face..

» — De cette façon?..

» — Oui. — Comment me trouvez-vous?

» -^ Charmante, — comme toujours...

» — Ce ne sont pas des compliments que je vous demande, mon ami, c'est l'expression de votre pensée. . N'apercevez-vous donc aucun changement dans mon visage?..

» — Aucun... — peut-être seulement me semblezvous ce soir un peu plus pâle que de coutume... — Mais cette pâleur est presque insensible et c'est tout cefiue je remarque..,

» -- Je dois être pâle en effet, Henry, ear je souffi'c beaucoup. . .

» — Vous souffrez!.. — s'écria mon mari, ^- mais, au nom du ciel, comment et pourquoi souffrez-vous?..

» — Je souffre d'un malaise indéfinissable par lequel mon âme et mon corps soilt également atteitits... je suis

.,,..., ^oogle

ttS TIVBURS DE PA^ÎS. iVî

en proie à nne tristesse vagae que je thëtdhe vaineifaënt à combattre et qui me domine et m'accable... une sorte d'atonie s'est emparée de moi et me mine tentehient...

» Heui7 m'interrompit r

» — Je sais ce que c'est,— dit-il, — je veux être votre seul médecin et mes ordonnances seront un souverain remède...

» — Que voulez-vous dire, mon ami?..

» — Je veux dire, ma chère Berfhe, que ce mal secret dont vous me parlez, c'est l'ennui... — je suis inexcusable de l'avoir laissé s'approcher de vous, mais, soyez tranquille, si je n'ai pas su le prévenir je saurai du moins le chasser, et, à partir d'aujourd'hui, vos distractions seront si nombreuses et si variées que cet hôte odieux, trouvant, quand il reviendra, sa place prise paf le plaisir, s'enfuira pour toujours...

» La tristesse qui m'avait accablée au commencement de cet entretien me revint subitement. — Mon Dieu, comme Henry me comprenait peu! !..

» — Ce n'est point cela, mon ami, — murmurai-je, — mon mal n'est pas l'ennui, et le remède que vous me proposez n'en serait point un pour moi. ..

» — Ah ! — fit Henry, — alors, puisque vous ne voulez pas du mien, c'est que vous en connaissez un autre?..

» — Sans doute...

» ^ Eh bien! parlez... le moindre de vos désii*S| vous le savez d'avance, sera regardé par moi comme un ordre ..

» Heni7 prononça ces mots d'un ton si doux et si

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tendre que je me seatis encouragée à formuler ma requête...

» — Je voudrais quitter Paris... —dis-je résolument.

» — Quitter Paris I —répéta mon mari, avec une telle expression de surprise qu*on eût dit qu'il ne comprenait pas bien le sens des paroles que je venais de prononcer.

» — Oui, — répondis-je.

» — Et, pour où aller, grand Dieu I.. — s'écria-t-il.

» — A Croï. »

» — Maintenant?

» — Dès demain, s'il se peut.

» — Au mois d'avril?..

• — Qu'importe l'époque?..

» — Au moment où Paris est encore aussi brillant qu'en plein hiver ?. .

> — C'est justement pour fuir ces fêtes qui m'excèdent que je voudrais partir...

» — Vous n'y pensez pas, ma chère Berthe I

» — J'y pense au contraire, mon ami, — j'y pense sans cesse et depuis longtemps déjà.. — retourner à Croï, y retourner sur-le-champ,voilà le plus vif de mes désirs, et je compte sur la promesse qu^ vous m'avez faite tout à l'heure de considérer ces désirs comme des ordres...

« Henry secoua la tête.

» — Non , — dit-il , — non ma chère enfant, ne comptez pas là-dessus...

» — Quoil.. — m'écriai-je, — vous refusez?..

» — Demandez-moi toute autre chose, — répliqua-t-il, •— mais ne me demandez pas cela. ..

» — Pourquoi donc?..

» — Parce que, si je cédais à une fantaisie aussi irré-

fléchie et aussi déraisonnable que la vôtre, dans huit jours vous me sauriez le plus mauvais gré de vous avoir obéi, et vous auriez bien raison. . .

» — Que voulez-dire?...

» — Je veux dire qu'à peine serions-nous ensevelis au milieu des glaciales solitudes de Croï,— à peine entendriez-vous la bise siffler dans les longs corridors et dans les grandes salles du vieux château, que vous regretteriez amèrement les confortables tapis de votre appartement bien chaud et les musiques des orchestres de bal jouant de joyeux airs de polkas, et vous me diriez qu'il fallait que je fusse encore plus fou que vous pour céder à votre folie. . .

» — Henry, je vous jure que je ne dirais pas celai ..

» — Vous vous le figurez.

> — Faites-en l'expérience...

» — Non pas 1..

» — Je vous en prie...

» — Encore une fois, ma chère Berthe, tout ce que vous voudrez, excepté cela...

» — Je vous en supplie. . .

» — N'insistez plus, — il m'en coûte de vous résister, et pourtant je dois faire et je le ferai jusqu'au bout. ..

» — Henry, vous êtes dur !..

» — Non, -^mais j'ai du bon sens, et je m'en sers pour votre bien...

» — Quels liens si forts vous retiennent donc à Paris?..

» — Quels motifs si puissants vous poussent donc à vous en éloigner?.!

» — Je vous ai déjà dit qu'ici je languis et que je souffre...

$10 M TIVBURS ht fAKtft.

» — Et moi je vous répète que je tous guérirai à fbrce de plaisirs...

» — Henry, je ne veux pas rester...

» — Il le faudra pourtant bien, ma obère Bertbe, car, moi, je ne partirai pas...

» — Mon Bleu, vous ne m*auriez pas parlé ainsi autrefois!.. — C'est qu'autrefois vous m'aimiez...

» — Je vous aime comme à ce temps dont vous évoquez le souvenir, mais, pas plus alors qu'aujourd'hui, je n'aurais cédé à un caprice aussi déraisonnable, car ce n'eût plus été de l'amour, c'eût été une impardonnable faiblesse...

» — Henry, au nom de notre tendresse, au nom de mon repos, au nom de mon bonheur, partons...

)» Mon mari frappa du pied avec impatience

» — Encore!.. — s'écria-t-il.

» — Oui, — balbutiai-je — encojp et toujours..

» — Une pareille insistance ! — décidément c'est à n'y pas croire! .. — Je vous ai dit non, ma chère amie, et c'est non, cent fois non /.. — N'insistez donc plus, je vous en conjure, car, vraiment, vous lasseriez la patience d'un saint!..

» Je ne saurais décrire ce que je ressentis en entendant ces paroles presque brutales prononcées d'un ton colère auquel j'avais été si peu accoutumée par mon mari jusqu'alors. Je cachai ma tête dans mes deux mains et mes larmes ruisselèrent à travers mes doigts.

» — Bien!.. — s'écria Henry, — des larmes maintenant !.. — il ne manquait plus que cela ! . . Puis il y eut un moment de silence qui ne ftit interrompu que par le bruit de mes sanglots.

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» J'attrais donné la moitié de ma vie pour arrêter ces pleurs, qui, je le comprenais à merveille, ne faisaient qu'augmenter Tirrilation de mon mari contre moi. Mais mes efforts étaient impuissants, et mes sanglots, devenus en quelques sorte nerveux, redoublaient de minute en miimte. Henry marchait rapidement dans le salon, et son pas brusque et saccadé m'annonçait sa colère croissante. Enfin il s'arrêta.

» Je comprisqu'il était debout et immobile en face de moi. — Je fis un dernier effort, — un effort surhumain, — je parvins à comprimer les convulsions de mon cœur, — je levai la tête et j'attachai sur Henry mon regard noyé de pleurs.

» — Berthe,— me dit-il d'une voix brève et saccadée, bien différente de sa voix habituellement si douce et si caressante, — nous avons été jusqu'à ce jour parfaitement heureux, n'est-ce pUs?..

» — Oui... oh! oui... — murmurai-je.

» — Il paraît, — reprit mon mari, — il paraît que vous êtes lasse de ce bonheur et que vous avez juré de le compromettre!.. — Autant que cela dépendra de moi, cependant, j'empêcherai ce naufrage où se perdrait d'une manière infaillible tout l'avenir de notre jeunesse. Je vous connaissais mal, ma chère Berthe, je vous avais jugé intelligente et bonne, et bien supérieure à la plus grande partie des femmes qui ne sont que des poupées gracieuses dout la raison tourne à tout vent... — ^Je m'étais trompé! — Ce qui se passe en ce moment est une leçon pour moi et une preuve que, tout comme les autres, vous jouez de gaîté de cœur le re^os de votre ménage contre la réali-

sation du plus insensé de tous les caprices !.. — C'est un malheur, un grand malheur, mais je saurai le combattre par ma fermeté et, de même que je ne vous ai point cédé ce soir, de mSme jene vous céderai jamais, soyez-en bieo convaincue, quand vous m'adresserez quelques-unes de ces folles prières qui ne méritent pas même de réponse. . .

En achevant cette phrase dédaigneuse, Henry saisit la lettre écrite par lui quelques instants auparavant à M. de Savenay et qui était restée sur un meuble, — il la déchira en plusieurs morceaux et il en jeta les fragments au feu. Ensuite il prit son chapeau, qu'il avait en entrant placé sur un fauteuil, et il se dirigea vers la porte. ^

» Je me jetai au-devant de lui. Il s'arrêta et me regarda fixement.

» — Où allez- vous?.. — m'écriai-je.

» — Que vous importe?.. — me demanda-t-il.

» — Henry, ne sortez pasi.. ^ nom du ciel, ne sortez pas I .. Et je me mis pour ainsi dire à genoux à ses pieds. Il fit un geste pour m' écarter et il répliqua froidement à ma prière suppliante ; Assez de scènes comme cela, ma chère amie... il est près de neuf heures, M. de Savenay m'attend, et, franchement, vos façons de ce soir à mon égard ne m'encouragent point à vous sacrifier mes plaisirs. Puis Henry quitta le salon, me laissant seule el désespérée.

» Tout est fini pour moi ! je n'espère plus. .. je n'attends plus rien... Adieu mes rêves !.. adieu mes beaux rêves d'éternelle tendresse et d'éternel bonheur!...— Henry ne m'aime plus ! . . — Henri me trompera bientôt ! . . •

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Laissons de côté pour un instant les tristes pages de ces souvenirs, toutes trempées des larmes amëres de la jeune femme, et voyons comment, grâce aux conseils de Camélia, René avait conquis ce premier résultat qui devait, pensait-il, le conduire au but odieux qu'il se proposait d'atteindre, M. deSavenay, avec une habileté machiavélique dont il n'aurait point trouvé le secret en luimême s'il eût été abandonné à ses propres forces, avait tout simplement exploité à son profit l'un de ces sentiments généreux qui se trouvent dan s les cœurs bien doués. — ^Nous voulons parlerde ce noble instinct qui poussel'honnête homme à s'efforcer de rendre les autres meilleurs. — Henri de Croï, dont nous connaissons la vie si pure et les antécédants irréprochables , avait résolu d'entreprendre et de mener à bien la guérison morale de René de Savenay, devenu son ami.

Nous savons déjà que Maxime de Bracy avait complètement échoué dans cette entreprise impossible. Mais pour Maxime la non réussite était un insuccès, — voilà tout, — tandis que pour Henry il y avait, à entreprendre cette cure, un- danger d'autant plus sérieux, que ne connaissant pas ce danger, il ne pouvait s'en méfier. Un fabliau du temps passé raconte qu'un dévot ermite essaya de convertir le diable-, et que, tout au contraire, il se laissa séduire et débaucher par lui. Cette légende allégorique rencontre de fréquentes applications dans la vie réelle. Sans doute il n'y avait aucun risque que M. de Croï pût être corrompu par son jeune tentateur , — il trouvait dans ses

principes une cuirasse solide contre les mauvais conseils et les mauvais exemples, et rien ne devait le pervertir, dans le sens absolu du mot , mais il était homme après tout, — Vesprit est fort et la chair est faible, ce sont les livres saints q,ui le disent, et Henry. pouvait subir les fatales conséquences d'un entraînement passager. C'est là-dessus que Tamant de Camélia comptait. M. de Croï> qui ressentait peut* René une afiectlon vive et sincère, déplorait de voir ce jeune homme engagé si profondément dans une voie si déplorable, el il avait pris fort à cœur son rôle de moi'aliste. Seulement il s'était dit que, pour ne point effrayer René, il fallait avant toute chose lui faire trouver la morale attrayante, et il était devenu le c(MmpagQon, sinon de ses orgies, du moins de sa vie de dissipation et de plaisirs excentriques et bruyants. C'est ainsi que chaque jour on les rencontrait ensemble au bois de Boulogne, aux courses, et dans les couloirs de l'Opéra.

René avait entouré Heni7 de ses amis les viveurs. Un peu dépaysé d'abord dans cette société doiit les mœurs et le langage étaient pour lui desanomalies,M.deCroïavait fini cependant par s'y habituer et par y trouver un ca*taia charme. Peu à peu l'élégante corruption de cette bohème dorée avait déteint, non pas sans doute sur le cœur, mais au moins sur l'esprit du mari de Berthc. Les paradoxes brillants et immoraux qu'il entendait sans cesse i*etentir * à ses oreilles lui semblaient moins odieux que par le pASsé. — Le vice spirituel et ingénieux ne lui inspirait plus la même salutaire horreur. — La virginité de son âme se défierait dejour en jour da¥antage.-^On n'aurait pu reconnaître en lui le gentilhomme naïf et presque sau-

vage que nous avons présenté à nos lecteurs dans l'un des précédents chapitres de ce livre.— Son élégance allait maintenant de pair avec celle du plus élégant de ses cornpagnon^habituels. — Il venait de se faire recevoir membre du Jockey-plub, et enfin l'existence vraiment parisienne, c'est-à-dire inutile, innoccupéei^touten dehors, le séduisait autant qu'elle l'aurait épouvanté autrefois. On voit combien avaient été justes tous les calculs de Camélia. ^

Telle était la disposition d'esprit de Henry, quand Berthe, douce et suppliante, lui avait demandé de quitter Paris brusquement, pour s'en aller vivre eu tête-à-tête avec elle au fond d'une province.

Nous savons déjà combien fut triste pour la pauvre enfant le résultat de cette demande. La scène que nous avons décrite avait donné un premier et falal ébranlement à l'édifice du bonheur de ces jeunes époux. De pkis terribles chocs devaient bientôt succéder à celui-là. Jusqu'à cette heure, Henry n'avait eu vis-à-vis de Berthe aucun tort bien réel et surtout bien grave à se reprocher. Mais il était dans des mains qui devaient le mener vite et loin.

Quinze jours environ après la scène dont nous avons emprunté le récit aux souvenirs de Berthe de Groï, René, vers les deux heures de l'après-midi, entra chez Camélia. — D avait l'air triomphant. — La pécheresse, étendue devant la cheminée de la chambre àeoucher, sur une peau de panthère aux ongles d'or, lisait un roman nouveau et bâillait à d^mi en tQui*naut chaque feuillet. Elle

leva la tète, et, voyant la mine joyeuse de Réaé, elle lui demanda vivement :

— Eh bien?..

— Eh bien, — répondit le jeune homme, -r- il y a du nouveau...

— Beaucoup?

— Oui. "

— Bon ou mauvais?..

— Excellent!.. -^ Est-ce que j'ai la mine d'un porteur de mauvaises nouvelles ?. .

— C'est juste!.. — Enfin, voyons, qu'est-ce que c'est?..

— Tu donnes ce soir à souper.

— A qui?

— Eh! mon Dieu! à qui serait-ce, si ce n'est à mon ami le comte Henry de Croï?

Camélia fit uu bond sur sa peau de panthère. On eût dit qu'elle était mue par un ressort caché, tant elle se trouva vite debout sur ses petits pieds chaussés de babouches arabes.

— Est-ce bien vrai? — s'éciîa-t-elle.

— Il n'y a rien au monde de plus vrai. •

— Il ne changera pas d'avis?..

— J'en réponds. — Eslher et Sydonie n'ont qu'à se mettre sous les armes...

— Sois tranquille, elles y seront. — Mais, dis-moi donc, mon cher René, comment diable as-tu fait pour obtenir cela de ton rigide ami?..

— J'ai été adroit. —Voilà tout.

Camélia fit une petite mine qui prouvait qu'elle n*aocordait point une confiance aveugle à l'adresse de René.

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