LES VIVI'URS
Va eependanl, nous pouvons le dire, jamais désirs plus impérieux ne poussèrent un adolescent à revêtir la robe virile.
A la timidité près, René ressemblait d'une façon frappante au joli page Ckcru' bln de Beaumarcbais.
Son cœur, comme celui du page, battait à la vue d'une cornette, que cette cornette fut portée par une belle fille de dixhuit ans, ou par une matrone de cinquante.
Mais, hélas, les battements de ce cœur montaient à la gorge de René, le paralysaient et ne lui laissaient ni h faculté de faire un geste, ni celle de prononcer une parole.
Cependant, l'occasion aidant, un beau soir René débuta.
Oserons-nous en convenir?... — une petite gardeuse de dindons fut la très-humbie héroïne du premier amour du jeune homme. •!>
Et encore René avait un rival !. . .
Et ce rival, heureux avant lui, était un palefrenier en sous ordre des écuries du château!...
Il faut bien Tavouer, mon Dieu î quoique ce soit triste et honteux, — presque toujours ce sont d'abjectes créatures qui reçoivent le premier baiser d'une lèvre virginale.
Nous n'avons nullement la prélention de récrire en ces pages une sorte de rustique Faublas.
Nous nous garderons bien, par conséquent, de suivre René parmi les vulgaires a^'entures qui succédèrent à son caprice pour la dindonnière aux jupons crottés.
L'abbé s'aperçut, mais un. peu lard, des escapades de son élève, — il prévint M. de Savenay et il refusa de régenter plus longtemps cette nature qui devenait indisciplinable et cette intelligeuv-e qui faisait fausse route.
Le baron s'aflligea fort de ce qui se passait et il entreprit de moraliser son fda.
René répondit au baron cj h il fallait bien que jeunesse se passât, — quil n était point un moine, après tout, et qu'il ne se sentait aucune vocation pour les vœux de continence et de chasteté de l'ordre de Malte.
Ces réponses redoublèrent le chagrin du baron qui s'efforça de surveiller René.
René se moqua de cette surveillance, — il sortit par les fenêtres quand on fermait les portes et il devint une manière de Don Juan champêtre fort redouté des paysans du voisinage qui craignaient sans cesse quelqu'accroc à la vertu de leurs femmes et à l'innocence de leurs filles.
Les aventures galantes du jeune homme, suscitèrent contre lui de nombreuses inimitiés.
Plus d'une fois René faillit être victime de ces haines sourdes et jalouses.
A deux ou trois reprises, tandis qu'il courait la campagne pendant la nuit, pour aller à un rendez-vous ou pour en revenir, des coups de fusil furent tirés sur lui par un mari ou par un frère embusqué derrière une haie, ou blotti au fond de quelque fossé.
Il eut le bonheur d'entendre sifllcr des balles (jiii ne rallii^iKiionl jairiais.
El, la nuit suivante, il recommençait ses excursions, — car, au milieu des vices qui le dominaient, René conservait une brillante et incontestable qualité, — il était brave, — brave et téméraire comme un véritable gentilhomme des siècles passés.
M. de Savenay entendit parler des périls sans cesse renaissants qui menaçaient son fils et que celui-ci bravait avec une folle insouciance.
Il frémit et il résolut de sauver René, malgré lui-même.
l\ se dit qu'il était grandement temps de faire voir le monde au jeune homme et que peut-êlre, dans les salons où il con-
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duirait René, ce dernier rencontrerait quelque belle jeune fille pour laquelle il s'éprendrait d'un aniour chaste et profond et que cet amour serait sa sauvegarde.
En conséquence, il retourna s'installer à son hôtel de Dôle où il n'avait pas mis les pieds depuis la mort de Marguerite.
Gel hôtel fut remeublée neuf, — le baron augmenta sa livrée, — renouvela ses équipages et ouvrit son salon à l'aristocratie de la ville.
René fit sensation.
Nous savons déjà combien était trompeuse l'apparence du jeiuio liomine.
Au milieu de ses fougueux déporte-
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merits il avait conservé sa beauté de jeune fille, — sa douce et ravissante physionomie.
Il avait dix-huit ans et il n'en paraissait guère plus de quinze.
Les femmes raffolèrent de lui.
René comprit à merveille tous les bénéfices qui, s'il était habile, devaient résulter pour lui de cet extérieur décevant.
Il ne s'agissait que d'inspirer aux mères et aux maris une confiance absolue ; — il ne s'agissait que de se poser dans les familles en ange de lumière.
Une fois cette réputation bien établie,
les occasions ne lui manqueraient point de désabuser les jeunes femmes et les jolies fllles et de leur prouver surabondamment qu'il était au contraire un an^'C de ténèbres.
Ce plan fort bien combiné témoignait, on en conviendra, d'une rouerie précoce poussée jusqu'à ses dernières limites.
Dans la mise à exécution de ce «plan René fut aidé par les conseils d'un vieux gentilhomme avec lequel, dès son arivée à Dole, il s'était lié d'une amitié aussi étroite que le comportait rcxlrême dilVérence des âges.
L'un de cc^ nnis in;il a^'^orfi»; avait
soixante et quinze ans passés, l'autre venait d'en avoir dix-huit.
Le gentilhomme en question se nommait le chevalier Philippe Emmanuel de
Yilliers.
C'était, au milieu de notre époque, un vivant débris des mœurs, des habitudes, et des façons de penser et d'agir d'un autre âge.
Il semblait bien conservé, grâce à sa taille encore droite et à sa maigreur phénoménale.
Il portait, dans le monde, la poudre, l'habit à la française et les culottes courtes.
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Sa fortune avait été belle, autrefois; — il l'avait mangée tout entière pendant l'émigration au milieu des derniers représentants de la hociélé galante du siècle qui a précédé le nôtre.
Aussi parlait-il volontiers et familièrement de Louis XV, du duc de Richelieu, de la marquise de Poinpadour et de la comtesse Dubarry, — exactement comme s'il eût vécu dans leur intimité.
S'il hal)itait Dôle, sa ville natale, ce n'était certes point par goût, c'était par nécessité.
Dôle lui semblait un lliéàlre moscjuin et bien peu digne d'un homme comme lui.
Mais les restes insuffisants de son patrimoine dévoré ne lui auraient point permis d'ëxistier ailleurs qu'en province.
Il était bien reçu et choyé partout à cause de son originalité, de ses grandes façons, et surtout des innombrables et piquantes anecdotes qu'il savait narrer avec cet esprit merveilleux des conteurs d*autrefois.
C'était du reste un ex séducteur, — un épicurien émérite, — un profond matérialiste , — parfaitement blasé, et moralement gangrené jusqu'à la moelle des os.
La première fois que le chevalier de Yilliers recontra René il devina, grâce à ce
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tact qui ne le trouipail jamais, il devina, (lisons-nous, la nature du jeune homme et il se rapprocha de lui avec empressement.
Cette idée lui souriait de rencontrer enfin un adepte digne de lui, un disciple auquel rien ne manquait, ni la jeunesse, ni la naissance, ni la beauté, ni la fortune, et de se voir revivre dans ce disciple qui mettrait ses théories en pratique avec un succès non douteux.
René, de son côté, crut entrevoir de grands avantages dans cette alliance de ia vieillesse qui savait et de ta Jeunesse qui pouvait et il lui sembla qu'il allait, malgré ses dix-huit ans, conquérir d'un seul coup
rexpérience, cette Egérie suprême des ministres comme des généraux, des diplomates aussi bien que des vert-galants.
Les avances du chevalier de Villîers furent donc accueillies par lui avec empressement.
De l'étrange liaison de ce vieillard vicieux et de cet enfant dépravé, il résulta que la rouerie précoce dont nous avons déjà parlé ne fit que croître et embellir et que René acquit cet aplomb et cette confiance en soi-même qui sont la moitié de tous les succès.
Les conseils du chevalier, nous le répétons, aidèrent René dans l'accomplisse- I. 11
ment de ce plan qu'il avait combiné.
Le jeune homme joua avec talent et avec succès son rôle de chérubin candide et timide.
Les plus habiles furent pris au piège et René passa pour un charmant enfant tout-à-fait sans conséquence.
jjX'est ce qu'il voulait.
Un beau jour il démasqua ses batteries.
Il fut alors prouvé que le jeune diablotin et le vieux diable avaient visé juste.
René, du même coup, porta dans dix ménages le trouble et le déshonneur.
Monsieur le procureur-général et monsieur le sous-préfet lui-naême, n'avaient point échappé à la destinée commune.
Le scandale fut d'autant plus grand qu'il était imprévu.
tfn toile général s'éleva contre René.
Dans une seule semaine trois maris vinrent demander raison au jeune homme de ce qu'il leur avait fait jouer à buis clos le rôle de Georges Danclin,^aus leur consentement et sans leur avoir envoyé à l'avance de bulletins de répétition.
René eut l'impertinence de rire au nez de ces époux furieux.
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Le lendemain, il allait sur le terrain et blessait son adversaire.
Le surlendemain, nouvelle rencontre avec un semblable dénoûment.
Mais, le troisième jour, le troisième mari fut plus heureux que ses confrères.
Il eut au moins la consolation de venger à demi l'énorme coup de canif donné au -beau milieu de son contrat de mariage.
Il transper(;a d'un grand coup d'épée le bras droit de René qui tomba sans connaissance et qu'on emporta tout sanglant à l'hôtel de son père.
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Après d'aussi fâcheux éclats il devenait impossible que René continuât à habiter Dôle, ou même le château de Savenay.
Le baron comprit cette impossibilité.
Aussitôt que le jeune homme fut remis de sa blessure, monsieur de Savenay le mit en chaise de poste avec un domestique de confiance,en lui donnant beaucoup d'argent et des lettres de crédit sur une demi-douzaine de banquiers.
René embrassa son père et partit joyeux pour un voyage à travers l'Europe.
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