PREPARATIFS DE DEPART
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Trois ans se passèrent.
fi) 'îiIIdI ôiuj n René écrivait assez régulièrement à son
père et ses lettres étaient le seul plaisir
et la seule distraction qui vinssent cher-
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cher M. de Savenay dans les solitudes de son château où il s'était renfermé de nouveau avec le souvenir toujours vivant de Marguerite.
Un jour, une lettre datée de Milan annonça que René comptait passer l'hiver à Florence où il arriverait le mois suivant.
Il priait le baron de Igi adresser, poste restante, des mandats sur un banquier de cette dernière ville.
Au lieu d'une réponse de son père, René trouva à la poste de Milan une lettre de l'intendant du baron.
Cette lettre prévenait René que M. de
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Savena}' était toQibé irès-dangereuseiw^nt maJade, — que les médecins trouvaient sa situation telkment grave qu'ils désespéraient presque de le sauver, — et qu'enfin il était urgent que le jeune homme revînt en France sans perdre un instant, s'il voulait recevoir le dernier soupir et le dernier baiser de son père.
Des passions fougueuses et mal réprimées avaient desséché , nous le savons, et corrompu le cœur du jeune homme, m^is pas à ce point qu'il fût sans amour pour un père aussi excellent que l'était «le baron.
Une heure après avoir reçu la lettre de l'intendant, René envoyait commander
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des chevaux, — remontait dans sa voiture encore poudreuse, — stimulait le zèle des postillons par l'appât d'un triple pourboire et courait sur la route de France avec un vitesse prodigieuse.
Mais, vainement il attacha les ailes de son impatience aux attelages qui l'emportaient.
Vainement il dévora la distace.
Il arriva trop tard.
Dieu n'avait point permis que le fils de Mar[»uerite fermât les yeux de monsieur de Savenay.
Le baron était allé rejoindre an ciel
celle qu'il avait aimée jusqu'au dernier soupir.
La terre recouvrait déjà sa dépouille mortelle.
Dans le premier moment, René fut en quelque sorte foudroyé par cette catastrophe à peine prévue.
Une profonde douleur s'empara de lui et l'anéantit.
Non-seulement il ne s'était pas trouvé là pour voir mourir son père, mais encore il ne reverrait jamais, ne fût-ce que pour une minute, ces traits nobles et doux, — ces yeux dont le regard se fixait sur lui avec tant de bienveillance et d'affection,
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— cette bouche qui toujours lui souriait malgré ses fautes.
René se rendit au ciuietière.
La fosse à peine refermée du baron avait été creusée à côté de celles des Savenay, ses ancêtres.
Sur chacune des pierres tumulaires se voyaient, gravées en creux, les armoiries de la famille, des devises et des inscriptions.
Mais, comuie le temps avait manqué poiir préparer tme nouvelle pierre, la tombe du baron ne se reconnaissait qu'à l'éminence de terre fraîchement remuée qui la recouvrait.
René s'approcha de cette sépulture.
II venait dire un suprême adieu à celui qui, pendant tant d'années, avait été son père et son ami.
Le jeune homme s'agenouilla.
Il n'était point religieux, nous le savon», — il n'était pas même croyant.
Mais qui donc, penché sur cette terre humide qui nous sépare à tout jamais de ceux que nous avons aimés, qui donc oserait douter de l'immatérialité de l'âme, de son immortalité et de la toute puissance divine?...
Un doute semblable, en face d'un tom-
beau, ne serait-il point un outrage à l'humanité tout entière? — et comment supposer que celui qu'on pleure, créature noble et intelligente, a péri tout entier dans la mort et qu'il n'en reste qu'une dépouille vile, que les vers se disputent déjà?
Non ! — cent fois non !
En présence d'un cercueil que quelques pelletées de terre viennent à tout jamais de séparer du monde, les matérialistes les plus endurcis, — les plus fervents disciples du vieux démon Voltaire, — abjurent pour un instant leur funeste système, et ce qui leur paraissait le plus haut terme de la
raison humaine, leur ensemble le suprêmeabaissement.
Cette sensation dont nous venons de parler, René la ressentit dans toute sa puissance et s'y abandonna facilement.
Des prières ferventes, comme il en savait murmurer dans son enfance, s'échappèrent de ses lèvre impies.
De grosses larmes coulèrent de ses yeux.
Puis il lui sembla que sa prière et sa douleur évoquaient en quelque sorte l'âme de son père et que cette âme se mettait en communication avec la sienne.
Et il entendit la bouche désormais I. 12
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muette du baron lui donner de derniers conseils, qu'hélas! il ne devait pas suivre.
L'impression de ces heures douloureuses fut aussi courte qu'elle avait été vive.
Des distractions nombreuses ne tardèrent point à en effacer les traces dans l'esprit fatalement léger du jeune homme.
D'abord, il eut à s'occuper de ses intérêts de fortune.
René étant iils unique et le baron n'ajant point fait de testan^ent, ces intérêts devaient se régler facilement.
\1ais il s'oji lallail de deux ou trois mois
que René n'eût att 'iut le terme légal de sa minorité.
Un conseil de famille se rassembla et le jeune homme fut émancipé et mis en possession d'une fortune de soixante mille livres de rentes qui, si l'on avait voulu vendre les terres et réaliser , aurait monté sans peine à près du double.
Avec les goûts et les dispositions que nous Connaissons à René, son plus mortel ennemi n'aurait pu lui souhaiter un pire malheur que de se trouver, aussi jeune et aussi inexpérimenté qu'il l'était, à la tête d'une pareille fortune.
Mais René, et cela se comprend sans (ieîrié, n'était huile ment de cet avis.
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Tous ses désirs, toutes ses aspirations Tentraînaient vers Paris qu'il ne connaissait pas encore.
Cependant il montra du courage, — rendons-lui la justice de le déclarer , — il montra même une fermeté dont bien d'autres, peut-être, n'eussent point été capables à sa place.
Il lui sembla que ce serait agir en fils dénaturé que d'aller à Paris chercber tous les plaisirs, mordre à la grappe de toutes les voluptés, quand le corps de son père était encore cbaud dans sa tombe.
Il s'imposa la loi de passer à Savenay
de'paris. 185
la moitié du temps de son deuil, c'est-àdire six mois environ.
Et il eut la force de volonté de se tenir parole.
Ajoutons qu'il consacra ces six mois à fumer, à chasser, et, tranchons le mot, à s'ennuyer de tout son coeur.
Enfin, le délai fixé par lui-même q-kpria.
Il fit faire ses malles et demanda des chevaux de poste.
Mais, avant de se mettre en route, il pensa qu'il devait une visite d'adieu au vieux mentor qui l'avait dirigé le premier
dans les sentiers tortueux de la diplomatie amoureuse etil se fit conduire à DQle,chez le chevalier Philippe Emmanuel de Villiers.
Ce dernier semblait ne point avoir vieilli d'un seul jour pendant les trois années que René avait passées sans le voir.
11 habitait un petit logement situé à l'entresol d'un très-vaste hôtel dont un de ses anciens amis était propriétaire.
Cet entresol lui était loué presque pour rien, — et, de plus, comme on n'envoyait point toucher le loyer, le chevalier ne songeait nullement à payer son terme, — et cela depuis vingt ans.
Jamais location ne fut plus économique, comme on voit.
Monsieur de Villiers reçut René dans un salon dont tous les meubles étaient des débris échappés au naufrage de sa fortune d'autrefois.
Ces meubles et le maître du logis allaient merveilleusement bien ensemble.
Le chevalier faisait le meilleur effet, avec son costume du temps passé, au milieu de ses secrétaires ventrus en marqueterie et de ses tables de jeu et de ses guéridons en bois de rose.
On eût dit un portrait de Largillière, dans un cadre contemporain de ce grand artiâte.
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Quand la porte du salon s'ouvrit pour laisser entrer René, monsieur de Villiers, vêtu d'une courte robe de chambre (le mot technique est pet-en-Caii^) de lanipas un peu fané, était installé près de la fenêdans une bergère en bois doré, recouverte en point de Hongrie.
Ses jambes bien faites, mais trop fines, — chaussées de bas de coton blanc bien tendus , — se croisaient l'une sur l'autre avec un laisser-aller tout-à-fait régence.
Sur un géridon à portée de sa main droite se trouvaient un mouchoir de line batiste inondé de parfums, — une bonbonnière en cristal de roche irrisé, — et ciiliii une litbalicn' on p^rreliiino de Se-
vres, enrichie d'un sujet anacréontique beaucoup plus que badin.
Le chevalier relisait, pour la vingtième fois peut-être, les mémoires de Jacques Casanova de *Seingalt^ celle interminable série de Hbertines aventures où, durant dix gros volumes, l'aventurier italien met ses maîtresses toutes nues et les fait poser devant le public avec un cynisme d'expression qui dépasse l'obscénité.
M. de Villiers souriait à sa lecture et revenait avec complaisance sur les passages les plus chatouilleux.
En voyant entrer René il posa son livre.
— Ah ! te voilà, mon enfant, — fit-il,
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— je sqis enchanté de ta visite... — le bruit public m'avait appris ton départ et je craignais que tu ne vinsses pas me dire : au revoir.,.
— Vous voyez, monsieur le chevalier, que vous mi'aviez mal jugé, — répondit René.
— Tant mieux, mon enfant!... tant mieux !.. ça te portera bonheur de n'avoir point otiblié ton vieil ami. ..
— Je n'en doute pas, puisque c'est déjà un bonheur pour moi de me trouver auprès de vous...
— Oh! oh!... — dit le chevalier en riant, — des compliments !. . . tout comme
DK PARIS. 191
aune jolie feiiuiie !... à quoi bon?... je n'y crois plus...
Il y eut un instant de silence.
Puis le chevalier reprit :
— Ainsi, tu t'en vas?...
— Mon Dieu, oui.
— A Paris, sans doute?...
— Justement.
— Et tu as bien raison!... je voudrais, pardieu !... pouvoir en faire autant...
— - Qui vous en empêche ?...
— Oh ! ma foi, la moindredes choses !...
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trop d'années et trop peu d'argent î... ce n'est pas la peine d'en parler !. .. — Voyons, que yas-tu faire à Paris?...
— Vivre.
— Fort bien, — ce mot est juste, car il est de fait qu'on ne vit qu'à Paris. — Connais-tu beaucoup de monde, dans la grande ville?...
— Quelques familles qui venaient de temps en temps à Savenay , chez mon père. . .
Des gens graves?...
— Oui.
— Des gens ciunijoux
— J'en ai peur.
— Et,personne autre?...
— - Mon Dieu,non.
— Et c'est avec ces gens-là que tu comptes vivre, comme tu dis?...
— Avec ceux-là, non.
— Avec lesquels, alors ?
— Je ne le sais pas encore. »
— Tu chercheras?
— Oui.
— Et tu trouveras?
— Je l'espère.
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— Au hasard?
— 11 le faudra bien.
Le chevalier se mit à rire d'un rire silencieux et railleur.
René redoutait le spirituel et mordant persilïlage de M. de Villiers , aussi le regardait-il avec une certaine inquiétude.
— Mon cher enfant, ^- lui dit le vieillard en redevenant sérieux, — quand, à PariSjOn cherche des gens avec qui s'amuser et quand on les cherche au hasard, on a quatre-vingt-dix-neuf chances contre une de tomber sur des liloux qui vous dupent, — sur des escrocs (jiii vous expluilentj—surdes aventuriers qui voussiilis-
sent de leur contacl,et qui compromettent votre nom et votre personne !...
— Vous m'efFrayez, monsieur le chevalier !... — murmura le jeune homme.
— Mon cher enfant, — poursuivit Philippe Emmanuel, — tu as bien fait de venir et je puis te rendre un grand service. . .
— Lequel ? — demanda René.
La lettre du chevalier.
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