LA LETTRE DU CHEVALIER
M. de Villiers ne répondit pas d'abord.
René répéta sa question.
— Je vais, — dit alors le chevalier, —
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je vais te donner une lettre de recommandation...
— Pour qui? — demanda René.
— Pour un gentilhomme de mes amis qui habite Paris et que je n'ai pas vu depuis vingt ans...
— Un de vos contemporains ?... — fit le jeune homme.
— Oh ! non, — répondit M. de Villiers en souriant, — le comte Maxime de Bracy est mon cadet et de beaucoup, — il doit avoir aujourd'hui, si je ne me trompe, quarante-cpiiilre ou quarante-cinq ans, tout au plus...
' — Maxime de Bracy... — répéta le jeune homme, — il me semble que ce nom ne m'est pas inconnu.
— Tu dois le connaître en effet, — les Bracy sont de fort grands seigneurs et c'est d'ailleurs une famille franc-comtoise qui a son château sur la frontière suisse, un peu au-delà de Pontarlier... — j'aime beaucoup Maxime, — il professe pour moi quelqu'estime, — il m'écrit une fois l'an et j'entends très-souvent parler de lui par des Parisiens qui passent... — oh! c'est l'homme qu'il te faut et s'il se charge de te lancer, ce dont je ne doute guère puisque je le lui demanderai, sois tranquille, mon enfant, il te lancera bien î. . .
— M. de Bracy est donc un homme tràs-répandu?. ..
— S'il est répandu ?... ah! je le crois bien !... il connaît tout Paris et tout Paris le connaît!... il est de l'école des raffinés du temps de Louis XIII, — des roués de la régence, — des talons rouges du règne de Louis XV, — et des merveilleux du Directoire , — c'est la fine fleur de la fleur des pois !. . . — un des rois de la vie, de la mode et de l'élégance !...
— Il faut qu'il soit immensément riche!... — s'écria René.
— C'est à peine s'il possède cinquante mille livres de rentes, mais il a mieux que
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de Targent, mon enfant, il a du génie !...
— Et vous me donnerez une lettre pour lui?...
— Une lettre qui te fera accueillir à bras ouverts, j'en réponds.
— Je vous en remercie d'avance, et de tout mon cœur.
— Quand pars-tu ?...
— Dans vingt-quatre heures.
— Alors il n'y a pas de temps à perdre, — je vais écrire aujourd'hui.
— Si vous voulez bien me le permettre je prendrai votre lettre demain, en passant ?. . .
^- C'est cela même, et nous boirons ensemble le coup de l'étrier avec un antique vin de Syracuse qui me vient de feu le marquis de Belmonté, l'un des derniers commandeurs de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem de Malte...
René prit congé de monsieur de Villiers et il regagna le château de Savenay où il surveilla ses derniers préparatifs de départ.
Le lendemain, dans la matinée, la chaise de poste du jeune homme s'arrêtait devant le logis du vieillard.
Philippe Emmanuel remit à René une large enveloppe, scellée d'un cachet volant
de cire rouge, à ses armes, et portant l'adresse de Monsieur le comte Maxime de Bracy, — rwe Taitbout, — à Paris.
Ensuite il déboucha un flacon de cristal de Bohême, tout constellé d'étoiles d'or, et il remplit deux verres de ce vénérable vin de Syracuse dont il avait parlé la veille.
Un véritable gourmet aurait payé trois ou quatre louis, sans conteste, le contenu de ce flacon.
René reaiercîa de nouveau le chevalier de toutes ses gracieusetés, promit de lui écrire, reçut son accolade, la lui rendit, et remonta en voiture.
Les postillons déroulèrent en claquements sonores les longues courroies de leurs fouets, — les chevaux partirent au galop, faisant jaillir des milliers d'étincelles sous leurs sabots ferrés, et la chaise de poste roula rapidement sur la route de Paris.
L'enveloppe remise par le chevalier au jeune homme, n'était fermée, nous le savons, que par un cachet volant.
Aussitôt que la voilure eut dépassé les
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dernières maisons de la ville et courut d'une façon moins bruyante sur une route non pavée, René ouvrit cette enveloppe et en tira la lettre qu'elle contenait.
Il déplia le papier vélin et il lut les lignes suivantes, tracées par une main encore ferme, en caractères longs et raides :
» Mon cher comte,
»Si vous avez conservé quelque sympathie pour votre vieil ami, vous accueillerez avec la bienveillance qui vous est habituelle monsieur le baron René de Savenay qui vous remet cette lettre et à l'endroit duquel je professe la plus sincère et la plus vive affection.
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»Je viens vous demander à son intention, mon cher comte, votre amitié et les précieux conseils de votre expérience.
1 Je voudrais pouvoir me trouver auprès de vous en même temps que lui pour mettre sa main dans la vôtre et ce serait pour moi une grande joie que de voir ces deux mains se serrer cordialement.
> Malheureusement je ne puis bouger de ce trou provincial où mes dernier jours se traînent d'une façon morose et languissante !
> Puisque je suis cloué ici, de par la vieillesse et la pauvreté, — puisque je ne puis vous présenter mon jeune ami de vive
voix, — permettez-moi de vous le présenter de loin, comme je le ferais de près.
ïGela lui épargnera Tennuidevous dire qui il est et ce qu'il attend de vous,
» D'abord regardez-le, je vous prie, — il est beau comme un ange, beau comme ce dieu malin que nos charmantes aïeules appelaient le petit Cupidon,
» N'était son sexe qui me rassure complètement à votre endroit, je craindrais pour votre repos, mon cher comte.
ï Mais comme il n'y a rien de commun entre le bon Henry III, le grand Frédéric, et vous, je suis parfaitement tranquille.
» René a vingt-un ans.
• Son père est mort il y a six mois.
» Il possède soixante mille livres de rentes.
» Voilà ce qu'est René.
» Voyons, maintenant, ce qu'il désire.
» René veut vivre.
ï Fivre comme vous vivez, — r/rrc ,comn»e j'ai vécu.
• René veut éblouir Paris par l'éclat de
sa jeunesse, de son élégance et de ses galanteries...
»N'a-t-il pas cent fois raison?
» René n'est point naïf, — tant s'en faut.
» Je l'ai formé de mon mieux et c'est je vous jure mon meilleur élève, — après vous, — car je revendique la gloire, mon cher comte, d'avoir été votre premier maître.
> A dix huit ans, René né cdhipltait déjà plus ses maîtresses et, dans une seule semaine, il avait eu trois duels^
«C'est assez joli, n'est-ce pas?...
s Malheureusement ces hauts faits avaient pour théâtre une pauvre petite ville inconnue, — aussi René, qui est modeste, regarde-t-il son éducation comme à peine ébauchée.
ïC*est vous qui la terminerez, mon cher Maxime.
» Je vous adresse mon jeune ami avec une entière confiance, — mieux que personne vous lui pouvez ouvrir à deux battants les portes de ce double monde où TOUS régnez, — le monde blasonné de la baute noblesse, — le monde enguirlandé de roses de la galanterie élégante.
f Prenez donc René par la main et conduisez-le tour-à-tour dans les salons et dans les boudoirs.
> Faites de lui un gentilhomme accompli et faites-en aussi un virenr^ puisque tel est le nom que vous vous donnez à vous-
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mêmes, vous autres, les gens qui samusent.
9 Enfin, pardonnez-moi ce long bavardage , — laissez-moi vous remercier d'avance du succès complet de ma requête et souffrez que je me dise , comme toujours et jusqu'à la fin,
» Votre vieil ami, »Lc chevalier Philippe-Emmanuel deVilliers.
Plus d'une fois, en parcourant l'épître
que nous venons de mettre sous les yeux
de nos lecteurs, René sourit avec coioplai- I. 1/i
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sance aux éloges si pompeux que le vieillard se plaisait à lui donner.
Puis il replia le papier vélin, — il le glissa de nouveau sous son enveloppe armoriée, et il se dit qu'il était impossible que le porteur d'une semblable lettre ne fût point favorablement accueilli.
Et, enfin, il se mit à penser à ce comte Maxime de Bracy, qui, dti haut du piédestal sur lequel l'avait placé M. de Villiers, lui semblait un être grandiose et en quelque soite fantastitjue.
Les tvpt's l)ien conniis de Lovelace, de Purliclicn, de don Juan, enfin de tous les héros de la rouerie galante, passèrent tour-
à-tour devant Timagination de René et il revêtit successivement Maxime de leurs diverses individualités.
Puis ses pensées devinrent de plus en plus vagues, et il finit par s'endormir au bruit monotone des roues et aux claquements cadencés du fouet des postillons.
Le voyage de René fut court et n'ofFrit aucune particularité digne de trouver place dans notre récit.
Le lendemain de son départ, dans la soirée, il atteignit le dernier relai, ~ celui de Gharenton.
Le hasard railleur faisait-il passer à dessein auprès de la m.iison des fous, cet
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aventureux jeune homme tout prêt à se plonger à corps perdu dans le tourbillon des folies parisiennes ?
Là est la question.. ! — comme dit le vieux Shakspeare.
Bientôt René distingua cette brume permanente qui s'élève au-dessus de Paris et qui est comme la respiration de la grande ville.
La ebaise de poste s'arrêta à la barrière.
Les préposés de Toctroi, douaniers en habit vert, firent au viveur futur les honneurs de la capitale du monde civilisé.
René avait beaucoup de bagages.
tJn des commis du fisc monta sur le siège de la voiture, afin d'examiner plus à loisir le contenu des malles quand le voyageur serait rendu à sa destination.
L'un des postillons descendit de cheval, vint à la portière et, mettant à la main son chapeau bariolé de rubans, demanda :
— Où allons-nous, mon maître ?. . .
— Hôtel des Princes ! — répondit René.
Le postillon se remit en selle et la voiture s'engouffra dans Paris.