‹ Les viveurs de Paris (volume 4)Chapitre 16 sur 21 · Û8 I.ES VIVEURS · texte numérisé non relu

Û8 I.ES VIVEURS

(les tapis verts des la[)les de lansquenet, et dans les joyeuses orgies de ces cabarets dorés qui remplacent pour nous, viveurs dégénérés et mesquins, les petites maisons de nos pères

Maxime s'interrompit pendant un instant.

Il regarda René bien en face.

Puis il lui demanda :

— Par lequel de ces mondes voulez- Tous commencer?..

— Par le dernier , — répondit René.

— Je m'en doutais, — fit le comte.

Va ilrnurmiira à (lf»jni-V'>ix :

DE PARIS. 2/l9

— Oh ! jeunesse !... jeunesse !..

René crut apercevoir un nuage fugitif sur le visage de son interlocuteur.

— Me blâmez-vous?... — demandat-il.

— Moi?... — s'écria Maxime, — non pas!... — et de quel droit vous blâmerais-je, s'il vous plaît ?... Vous voulez suivre l'exemple que je vous donne, est-ce un mal?... — J'ai fait jadis ce que vous allez faire, et, puisque je continue, c'est que sans doute, je m'en suis bien trouvé !

René ne remarqua point la profonde amertume avec laquelle monsieur de Bracy prononça ces dernières paroles.

250 LES YlTBUaS

Maxime reprit :

— Donc, c'est décidé, je vous lance, et cela, sans retard. — Maintenant, s'il vous plaît, causons un peu de vos affaires... il est bon que je les connaisse puisque je vais être en quelque sorte votre tuteur officieux.

— Interrogez, — dit René.

— Vous avez, n'est-ce pas, soixante mille livres de rentes ? — du moins c'est le chiffre que me pose monsieur de Villiers. . .

— Oui, répondit le jeune homme,

— et c'est bien pou, je le crains, pour vivre largement à Paris...

DÉ PARIS. 25i

— Je n'en ai que quarante-cinq, moi qui vous parle, — dit Maxime, — et l'on cite mon luxe !... — si vous êtes assez sage pour suivre mes conseils, vous brillerez aii premier rang...

— J'en accepte l'augure... — s'écria joyeusement René.

- — Combien de temps comptez-vous passer à Paris chaque année ?

— Le plus longtemps possible, —j'ai la campagne en horreur.

— Vous conserverez cependant votre terre de Savenay ?

— Oui, — j'en porte le nom, et Thabitation est magnifique.

252 LES VIVBURS

— Avez- vous des chasses là-bas?..

— Immenses et très-giboyeuses. — Mon père était grand veneur de son département.

— Eh bien, tous les automnes, vous emmènerez à Savenay pour la saison des chasses une demi-douzaine de nos amis, quelques jolies femmes et un excellent cuisinier et vous verrez que vous vous ennuierez beaucoup moins que vous ne le craignez. . .

— Oh! comme cela,je n'en doute pas, — répondit Rénc, — vous avez une si charmante fa(;on d'arranger les choses !...

— Il faudra monter votre maison à Paris. . .

— Sans doute.

— Vous en rapporterez-vous à moi pour cela?...

— Est-ce sérieusement que vous m'adressez cette question, mon cher comte?..

— Quel quartier désirez-vous habiter?...

— Je n'en sais rien.

— Comment, vous n'en savez rien?...,

— Non, — je ne connais point Paris où je viens pour la première fois,

— Eh bien, nous visiterons ensemble un

S6& LiiS TIVBURS

quartier nouvellement bâti où nous trouverons sans doute à louer dans la rue d*Aumaleou la rue de Berlin, un pelit hôtel entre cour et jardin. — Vous occuperez cet hôtel en totalité, et ce sëfa pdur vous beaucoup plus commode et beaucoup plus élégant qu'un appartement.

— Un hôtel tout entier!... —s'écria René.

— C'est du meilleur goût.

— Mais, ne sera-ce point aflreusement cher?. . .

— Beaucoup moins que vous ne le croyez. — Laissez-moi laire et ayei conûance en mon économie.

— Vous avez pleins pouvoirs.

— J*en userai.

— Et, ensuite ?

— Ensuite nous songerons à voire ameublement.

— Votre tapissier s*en chargera.

— Mon tapissier ? — répéta Maxime d'un air étonné.

— Est-ce que vous n'en avei pas ?. . — demanda le jeune homme.

— Non, certainement, je n'en ai pas !.. vous croyez donc encore aux tapissiers, vous, René?...

— Mais... il me semble...

256 LES VlVliURS

— Erreur! mon cher ami !... grande erreur!... impardonnable erreur!... — Les tapissiers de notre époque ont été inventés pour organiser des appartements de bourgeois, de banquiers, el de filles entretenues, mal entretenues... -- Je vous ferai visiter lout-à-l'beure mon humble gîte et vous y verrez que nos tapissiers, à nous autres gentilshommes, sont ceux qui travaillaient pour nos aïeux du temps de Henri III, et pour nos aïeules du tenq)s de Louis XV. — Hors de là, point de salut!...

— A la bonne heme !.. — lit René : — mais vous rêve?, îles merveilles (|ui ne me semblent guère laciles à réali&er...

— Eh ! pardieu ! — s'écria Maxime, — si c'était facile, où serait le mérite?... Il y a un vieux vers de tragédie qui dit, si je ne me trompe :

« A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire !... »

— Enfin, vous vous chargez de tout?.. ^ ~- Oui.

— Alors, je suis tranquille.

— Merci de cette confiance.... — Parlons maintenant de vos équipages.

— Monsieur de Villiers m'a cité les vôtres comme des modèles... — interrompit

René.

258 LES VIYECRS

— Le chevalier esi li op bon et ceux qui lui onl parléde moi sont trop indulgents... vous aurez mieux que cela...

— Est-ce possible?...

— C'est facile. — Vous aimez les chevaux ?

— Passionnément.

— C'est naturel. — Il vous en faut cinq...

— Aussi peu ?...

— C'est bien assez. — Trois pour l'attelage, deux pour la selle. — Si la fantaisie vous prenait de faire courir vous augmenteriez vos (Turies, mais je ne vous le

conseillerai jamais car il y a quatrevingt-dix-neuf contre un à parier que cela vous coûterait un argent fou.

— Je me rends.

— Passons aux voitures...

— Combien en avez-vous, vous, monsieur le comte?...

— Oh ! moi, j'en ai deux, — un coupé et une américaine; — i! vous en faut une de plus, — un tilbury, — je vous le ferai venir de Londres, — J'en arrive aux domestiques... il doit y en avoir une quantité, là-bas, à Savenay?,.

— Quelque chose comme quinze ou vingt.

Fort bien, — qu'ils y restent!.. — Qui avez-vous amené avec vous?

Un vieux valet de chambre de mon

père.

— Brave homme, à coup sûr?

— La probité en personne, — le dévouement incarné.

— Il sera votre homme de confiance et surveillera les deux ou trois drôles que vous allez être obligé de prendre à votre service et qui passeront la moitié de leur vie à vous voler, et l'autre à dire de vous mille horreurs.

— Quelle charmante perspective !..

— Résignez-vous, mon cher René, — c'est un mal sans remède !

— Combien de ces coquins-là , devraije attacher à ma personne?..

— Le moins possible : — un cocher anglais, — (j'en connais un, justement, qui quitte la maison de lord Normamby) — un valet de chambre, — un petit groom de quinze à seize ans pour vous accompagner au bois, et, enfin, une cusinière

— J'aimerais mieux un cuisinier, — dit René.

— A quoi bon? — vous ne dînerez presque jamais chez vous. — Si vous teniez un véritable état de maison, rr'nan-

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