‹ Les viveurs de Paris (volume 4)Chapitre 4 sur 21 · UN FILS · texte numérisé non relu

UN FILS

L*altitude de Marguerite, vis-à-vis de son mari, était parfois un peu bizarre.

Elle semblait l'aimer avec une profonde tendresse, et pourtant il y avait des mo-

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nients où elle s'éloignait tle lui comme s'il lui eût inspiré de l'effroi.

Presque toujours son regard, en s'attachant sur le baron, exprimait le revspect et la reconnaissance, — des éclairs de passion passaient souvent dans ce regard.

Quand Marguerite adressait la parole à son mari, on eût dit que sa voix tremblait, — elle ne lui parlait jamais qu'avec une sorte de soumission humble et craintive que rien ne semblait justifier car le baron aurait volontiers passé sa vie aux genoux de sa femme qu'il idolâtrait, et le moindre désir exprimé par elle était un ordre pour lui.

Au moment de son arrivée en Franche- Comté madame de Savenay, nous l'avons déjà dit, était grosse de plusieurs mois.

Cette grossesse, dont chacun faisait compliment au baron et à sa femme, ne semblait point apporter dans le jeune ménage cette joie ou plutôt ce délire que la venue d'un enfant cause ordinairement à deux époux qui s'aiment.

A mesure que le moment de la délivrance approchait, Marguerite devenait plus triste. •

Quelquefois , et pendant de longues heures, on la cherchait vainement à travers le parc.

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Elle était enfermée dans un petit oratoire attenant à sa chambre et là, agenouillée devant un crucifix et la tête cachée entre ses deux mains crispées, elle pleurait des larmes amères.

Monsieur de Savenay, lui aussi, semblait soucieux, et, quoiqu'il s'efforçât de dissimuler le chagrin inconnu qui le rongeait, il ne pouvait elFacer le pli permanent et profond qui se creusait entre ses sourcils, — il ne pouvait cacher le cercle de bistre que des nuits d'insomnie traçaient autour de ses yeux.

— Vous êtes bien heureux !... Vous allez être père!... — lui répétaient les visiteurs qui se succédaient chaque jour au château.

Et il répondait :

— Oui !.. bien heureux ! — d'une voix qui voulait être joyeuse et au fond de laquelle un observateur attentif aurait deviné un sanglot contenu, qui montait avec chaque mot de son cœur à ses lèvres.

L'heure arriva.

Quinze jours à l'avaiice, le plus habile accoucheur de Paris avait été mandé au château.

Quand les douleurs de l'enfantement commencèrent, le baron quitta la chambre de sa femme.

— Le courage lui manquait, — disait-'

il, — pour voir souffrir Marguerite et pour entendre ses cris.

L'accouchement fut pénible.

Tant qu'il dura, monsieur de Savenay se promena ou plutôt courut comme un fou à travers le parc.

C'était par une sombre et froide journée du milieu de décembre.

11 pleuvait, — et cependant le baron marchait tête nue sous la pluie.

Enfin son supplice eut un terme.

Le chirurgien vint à lui.

En le voyant s'avancer, monsieur de Savenay s'arrêta.

— Eh bien?... — demanda-t-il avec anxiété.

— G*est fini.

— Ma femme?...

— Est aussi bien que possible. . .

— Dieu soit béni!.. — s*écria le baron.

— Vous avez un fils... — poursuivit l'accoucheur, — un petit garçon charmant, peut-être un peu frêle, mais cependant vivace et bien constitué... — il vivra, j'en réponds...

— Tant mieux... — murmura monsieur de Savenay d'une voix brisée et comme éteinte.

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— Venez voir madame la baronne, — votre présence lui fera du bien, — reprit l'accoucbeur,

— Oui... allons.

Et le baron se laissa entraîner par le chirurgien plutôt qu'il ne le suivit.

Quand il entra dans la chambre de sa femme, Marguerite était Irès-pàle et elle avait les yeux fermés.

Elle les rouvrit en entendant le pas de son mari et elle poussa un faible cri.

Le baron se pencha vers elle et l'embrassa sur le front en lui disant tout bas :

— Chère enfant, du courage...

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Il la sentit frissonner sous son baiser.

Il la regarda.

Elle pleurait.

A côté du lit une sage-femme subalterne, qu'on avait fait venir pour aider le chirurgien, enveloppait un petit enfant dans des langes richement brodés.

Cet enfant était chétif et semblait n'avoir qu'un souffle de vie.

— Tenez, monsieur le baron, — s'écria la sage-femme, — regardez ce cher amour et embrassez-le, — voyez donc comme il est mignon !.. . il vous ressemble déjà comme deux gouttes d'eau !... aussi vrai que je m'appelle Reine Nivet !..

Et, tout en parlant, elle tondit l'enfant à monsieur de Savenaj.

Ce dernier devint plus pâle encore qu'il ne l'était auparavant et recula d'un pas.

Marguerite avait tout vu et tout entendu.

Malgré sa faiblesse elle s'appuya sur ses deux coudes, la tête penchée en avant et le regard rempli d'épouvante, comme s'il allait se passer quelque chose de terrible.

Monsieur de Savenay s'aper(;ut de ce mouvement.

Son yisage se rasséréna, — ses lèvres

sourirent, — il étendit ses bras pour prendre l'enfant et il l'einbrassa en disant :

— Pauvre cher ange... il ressemble à sa mère... il sera beau comme elle...

Ensuite il le rendit à la sage-femme et il s'approcha de nouveau du lit. .•

— Oh ! — murmura madame de Savenay en saisissant la tête de son mari avec ses deux mains et en l'appuyant sur son cœur avec une sorte de délire ; — oh! tu es bon !... tu es bon comme Dieu luimême... Oh !... qu'avais-je fait pour mériter cela!...

Et, épuisée par cet effort passionné,

madame de Savenay retomba en arrière et referma les yeux.

— Monsieur, — dit alors l'accoucheur, — madame la baronne a besoin de calme et de repos, je vous engage à quitter momentanément cette chambre...

Monsieur de Savenay suivit ce conseil.

Il se retira dans sa bibliothèque où il s'enferma.

Au bout de deux heures un domestique vint frapper à la porte.

— Que voulez-vous? — demanda le baron.

— Madame prie monsieur le baron de

vouloir bien passer aiiprès d'elle, — répondit le domestique.

— J'y vais, — fit monsieur de Savenay.

Et, en effet, il se rendit aussitôt à la chambre de Marguerite.

Cette dernière était seule.

Le baron prit un siège, s'assit auprès du lit de sa femme et lui dit :

— Vous avez désiré me voir, ma chère x^arguerite?

— Oui, mon ami.

— Que voulez-vous de moi ?

11 y eut un instant de silence.

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La jeune femme scmljhtit hésiter à répondre.

On entendait dans la pièce voisine les plaintifs vagissements du nouveau-né.

— Mon ami, — murmura enfin Marguerite, — vous êtes noble et grand, vous avez toutes les délicatesses et toutes les générosités... vous êtes si bon et si miséricordieux envers moi, que je ne devrai plus vous parler qu'à genoux, que je devrai baiser la trace de vos pas... mais il y a des générosités et des dévouementsdont il ne faut point abuser...

Le baron interrompit Marguerite.

— Que voulez-vous dire, mon amie, —

lui demanda-t-il, — jo ne vous comprends pas. . .

— Je veux vous demander vos ordres...

— Mes ordres !... à quel sujet?...

— Au sujet de.., ce pauvre enfant qui vient de naUre. ..

— Eh! bien?...

— Eh bien!... que va-t-il devenir?...

où dois-je l'envoyer?...

Les sanglots étouffaient la voix de Marguerite.

— Mon amie, — répondit le baron d*un

ton où la fermeté s'alliait à la douceur, et

en prenant la main de sa femme, — la I. 5

TES VIVFURS

place d'un fils est dans le château de son père ; — notre enfant doit vivre ici et n'en doit pas sortir...

— Mon Dieu ! — s'écria Marguerite avec éclat au milieu des larmes qui la sufToqiiaient, — mon Dieu, vous l'entendez !... oh ! je ne mourrai point heureuse si je ne puis mourir en donnant ma vie pour cet homme !...

L'accourheur- no s'était pas trompé.

— L'enfant vé(-ut et recMit an haptéme le nom de Héné.

Marguerite le nourrit elle-même.

Le berceau de son fils fut placé auprès de son chevet.

Une nuit, elle eut un rêve horrible.

Il lui sembla qu'un cri de René la réveillait soudain, qu'elle s'élançait de son lit et qu'elle se penchait sur le berceau.

Oh! terreur!... oh! désespoir!... le pauvre petit corps de René se tordait dans les convulsions de l'agonie, tandis qu'un long serpent aux écailles livides et à la tête plate enroulait ses anneaux visqueux autour des memlires délicats de l'enfant et lui enfonçait dans la gorge ses crocs empoisonnés.

7*2 tes VIVEURS

Pendant un instant madame de Savenay se débattit vainement sous le poids de cet épouvantable caucbemar.

Dire ce qu'elle souiTrit, nous ne le pourrions pas !... — toutes les mères le comprendront.

Enfin elle s'éveilla.

Il y eut alors pour elle un moment de joie ineffable et suprême.

Elle avait rêvé !...

Rien n'était vrai !

René vivait !...

Mon Dieu !.. que cette joie fut courte !.. Un aj)pel d'agonie, un cri pareil à celui

du rêve, partit soudain du berceau et retentit aux oreilles et dans le cœur de la

pauvre mère.

.iii '

Comme dans son rêve, elle bondit hors du lit et courut à son fils.

Comme dans son rêve, René se tordait, mourant, sous l'étreinte fatale de cet implacable serpent qu'on appelle te croup.

Madame de Savenay tomba foudroyée sur le tapis, en s'écriant :

— Dieu me punit! Dieu est juste!...

Mais elle se releva aussitôt.

Elle n'avait pas le droit de mourir avant qu'on eût sauvé son iils !

7/i LË8 VIVEURS

— Au secours!... au secours!... — cria-t-eile d'une voix désespérée.

On accourut.

Elle montra l'enfant et dit :

— Des médecins!... courez!...

En moins d'une heure le meilleur médecin de Dôle arrivait au château.

— Eh bien?... — lui demanda madame de Savenay éperdue.

Le médecin examina l'enfant et répondit :

— Il est encore temps

— Merci, mon Dieu !... — muniiiira la pauvre mère.

Puis elle s'évanouit, brisée par les doubles tortures du rêve et de la réalité.

Quand vint le jour, René était hors de tout péril.

Mais le délire venait de s'emparer de madame de Savenay qu'une ardente fièvre de lait clouait sur son lit et dont l'état paraissait des plus alarmants.

Le médecin ne cacha pont ses inquiétudes au baron.

Les lèvres de M. de Savenay murmurèrent une fervente prière, il offrit à Dieu sa vie en échange de celle de sa femme.

Ce vœu touchant ne fut point exaucé.

Trois jours après, le baron était veuf et René était orphelin.

se enfance!..

HEUREUSE enfance!..

Chers enfants, dansez, sautez !.

Votre âge Échappe à l'orage !...

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