BÉRANGER
La mort de Marguerite porta à M. de Savenay un coup si terrible que Ton crut pendant longtemps qu'il ne s'en relèverait pas.
Aux premières crises du désespoir succéda une maladie de langueur qui mit le baron à deux doigts de la mort.
La bonté de sa nature et la force de sa constitution le sauvèrent, mais, bien que hors de danger, il demeura sombre et taciturne.
Le château de Savenay, autrefois ^i
joyeux et si rempli de mouvement et de
bruit, devint silencieux et triste comme un
cloître abandonné.
• Le baron y vécut presque seul.
Il avait renvoyé la plupart de ses domestiques en leur assurant des [>cnsions qui
les mettaient h l'abri du besoin pour le reste de leur vie.
Ceux qu'il avait conservés devaient ne jamais lui adresser la parole sans être interrogés, ne laisser parvenir personne jusqu'à lui et respecter les noires rêveries dans lesquelles il aimait à se plonger.
Le baron trouvait une sorte de volupté lugubre à s'isoler dans ses douloureux souvenirs.
Dès le lendemain de la mort de Marguerite, l'ordre avait été donné par lui d'éloigner René du château.
L'enfant avait été mis en nourrice dans un des villages environnants et le baron
scii)blait éviter aven le plus grand soin de parler de lui et même d'en entendre parler.
Cette sorte de répulsion semblait naturelle à tout le monde.
M. de Savenay adorait sa femme et il ne pouvait pardonner à son fils, — disaiton, — d'avoir été la cause innocente de la mort de sa bien-aimée Marguerite.
En revanche, et comme pour dédommager l'enfimt de la froideur paternelle, la mère nourricière du petit René s'était éprise pour lui d'une vive et profonde tendresse, et lui prodiguait plus de caresses qu'à ceux même qui étaient véritablement ses fds.
Peut-être, s'il eût été élevé au château deSavenay, entouré d'un trop grand luxe de soins et de précautions, René n'eût-il pas vécu, comme ces plantes frêles qui s'étiolent et meurent étouffées par l'atmosphère de la serre chaude où elles ont été transportées.
Au contraire, la vie agreste et la rude éducation de ses premières années fortifièrent René et lui permirent de vivre.
Les fleurs des prairies et les jeunes pousses des taillis lui communiquèrent un peu de leur sève et de leur verdeur.
A la vérité il resta plus frêle et plus chétif, plus pâle et plus délicat que les au-
très enfants de son âge, mais il grandit cependant et ses forces se développèrent d'une façon que l'on n'aurait osé ni attendre ni espérer.
Son intelligence surtout était vive et brillante, et bien supérieure à celle de ses rustiques compagnons.
Quant à son instruction, nous n'en parlerons point, et pour cause, car il n'en recevait aucune.
Six années se passèrent.
René, dont les ardeurs du soleil et les intempéries de l'air n'avaient pu bàler le teint blanc et mat, était beau comme un chérubin, avec ses grands cheveux blonds
soyeux, qui retombaient sur ses épaules
en boucles naturelles.
Si A le voir au milieu des quatre enfants
de sa nourrice, vêtu comme eux, parlant ' leur patois grossier, et mordant à belles denti- une gigantesaue tartine de pain bis recouverte de fromage blanc, René semblait un ange tombé du ciel, par hasard, parmi ces fils de paysan.
René savait bien, pour l'avoir entendu dire, qu'il était le fils de M. le baron de Savenay, lequel était immensément riche, possédait un château et le viendrait chercher un jour.
Mais ces mots: Baron — Richesse et Châ-
teaii, n'ofîVaient (^fi'iui .sens Irès-vague k l'esprit de l'enfant.
Son père, le baron, il ne le connaissait point.
11 connaissait au contraire le mari de sa nourrice qu'il appelait papa. — II le connaissait et il l'aimait.
Il aimait aussi sa nourrice.
Il aimait ses frères de lait.
Il aimait la servante et les garçons de la ferme.
Il aimait les «;ros chiens, avec lesquels il se roulait cl qui lui léchaient les mains et le visage, sans liu faire jamais de mal.
Il aimait les bœufs roux , — les vaches blanches et noires, qui faisaient, comme dans les vallons suisses , tinter à leur cou des clochettes sonores.
Il aimait les iiioulons et les chèvres.
I^es gros dindons qqi l'effrayaient un peu , — les canards et les poules qui lui pondaient de si bons œufs frais.
Il aimait tout, enfin, tout, jusqu'à la mare de la basse cour, à l'eau verte et bourbeuse, dans laquelle il avait roulé dQux ou trois fois, quand il était encore bien petit.
Certes, si René avait été d'âge à savoir ce quç c'était q^e l'avîçnir, il n'eût point
fi8 LES vivians
ambitionné de plus grand bonheur cjue de
paijser sa vie entière dans la ferme de sa
nourrice.
Peut-être est-ce là, en eiïet, que René eût trouvé le vrai bonheur.
' ' Mais la destinée en avait décidé autrement.
Le baron de Savenay avait toujours été pieux, — nous croyons l'avoir indiqué.
Dans les premiers temps de son veuvage il s'élait laissé enlraîncr par les trans-
ports de sa douleur, jusqu'à blasphémer contre la bonté et contre la juslice de Dieu.
Mais un jour arriva où le repentir descendit en lui et où, après avoir confessé sa faute, il se demanda s'il n'avait pas des devoirs sacrés à remplir, devoirs qu'il négligeait depuis trop longtemps.
La réponse fut affirmative.
M. de Savenay résolut de réparer ses torts et de les réparer sur-le-champ.
Il donna l'ordre de lui seller un cheval et il prit le chemin du village où grandissait le fils de Marguerite , cet enfant venu au monde dans la tristesse, cet enfant qui
90 LES VIVEUftS
n'avait jamais fait verser que des lariilcs et dont la naissance cachait un mystère de douleurs que nous pénétrerons un jour.
Saulcy, — teîl est le nom du village qu'habitait René, — est un charmant hameau, situé dans la position la plus pittoresque et se cachant sous des massifs de grands arbres, comme un nid d'alouettes sous une touffe d'herbe.
On y arrive, du côté de Savenay, par un chemin creux presque pareil à ceux de la Vendée et bordé de chaque côté par une double haie d'aubépine.
Le baron suivait au pas de son cheval ce sentier parfumé, et, pour la première
fois depuis six années , il éprouvait une sorte de bien-être en respirant les senteurs enivrantes que la nature répand à profusion dans les jours du printemps,
Il s'abandonna d'abord à ce bien-être qu'il ressentait.
Puis sa pensée retourna en arrière.
Il vécut par le souvenir.
îl se dit qu'il eût été bien doux de parcourir ce même sentier, par cette radieuse matinée, avec sa Marguerite, à cheval tous les deux, elle, souriant et, lui, jetant son bras amoureux autour de la taille ronde et souple de la jeune femme.
î)2 LKS VlViiUIlS
Les rênes s'échappèrent alors des mains de monsieur de Savenay.
Sa tête se pencha et de «'rosses larmes
voilèrent ses regards.
En ce moment son cheval s'arrêta brusquement.
Le baron leva les yeux d'une façon toute machinale et il lui sembla, avec une ivresse mêlée d'une sorte d'effroi, qu'une vision du ciel se matiifestait à lui.
Marguerite venait de lui apparaître.
Marguerite était debout, en face de lui, cl le regardait avec ses grands yeux bleus, si limpides et si [uofonds.
DE PARIS. 9i^;
— Viens-tu me chercher ?.. . — mutmura-t-il avec un religieux enthousiasme, — viens-tu me chercher pour m'emmener avec toi?...
M. de Savenay achevait à peine cette invocation passionnée qu'il s'aperçut qu'il n'était point le jouet d'une erreur décevante.
Ce n'était pas une illusion mensongère, ce n'était pas une vision de l'autre monde qui s'offrait à lui, — c'était la réalité.
En effet, un groupe de cinq enfants lui barraient le chemin, et l'un de ces enfants était l'image fidèle, était le vivant portrait de sa Marguerite tant pleurée.
^4 LES VIVEtini
Le baron comprît tout.
Il sauta à bas de son cheval et courant au petit garçon dont il prit entre ses mains les deux mains délicates, il lui demanda :
— Vous vous appelez René, n'est-ce pas?...
— Oui, — répondit l'enfant.
Et il ajouta avec une sorte d'orgueil :
— René de Savenay.
A cet instantprccis il se fit dans le cœur et dans les sentiments du baron, un changement complet, — absolu, — incompréhensible.
Tout ce qu'il }' avait d'amer dans les
souvenirs du passé s'effaça coaiine par enchantement.
Il ne vil plus dans René que Timage de Marguerite.
Il se dit que deux âmes semblables devaient habiter dans deux corps si pareils.
Et tout l'amour brûlant qu'il avait éprouvé pour la mère se reporta en sainte afFection sur l'enfant.
Il prit René entre ses bras, il le serra contre sa poitrine, et il couvrit son beau visage de baisers dévorants et de larmes qui avaient leur douceur.
René ne s'effraya point de ces caresses, mais il s'en étonna.
— Qui donc que vous êtes, vous, monsieur? — demanda-t-il , — je ne vous ai jamais vu...
— Je suis ton père, mon enfant... — répondit le baron à travers ses larmes.
— Tiens!... — fit René, — alors vous êtes le monsieur du château de Savenav ?
— Oui, mon enfant...
— Oh ! bien, alors — continua René, — puisque vous êtes papa je vous aimerai bien quand je vous connaîtrai, mais, à présent je ne vous connais pas encore,j*aime bien mieux papa Guillaume...
Le père nourricier do René s'appelait Guillaume.
Le baron allait répondre.
L'entant ne lui en laissa pas le temps.
■ — Est-ce que c'est à vous,ce beau dadalà?... ■— demanda-t-il, en désignant le cheval qui essayait, mais vainement, de mâcher quelques brins d'herbe.
— Oui, mon enfant... — dit M. de Savenay.
— Puisque vous êtes papa, mettez-moi sur votre dada. . . je voudrais aller à dada. . .
Le baron eut un sourire et il obéit à Tenfant.
René se mit à battre de ses deux petites jambes les flancs du cheval que M. de Sa-
98 TES V1VBUR8
venny tenait par la hriHe et il commença à rrirr de sa voix douce, qu'il s'eftbrc^ait d'enfler :
— Hue !... dada !... au galop !...
dada!...
— Situ veux, mon enfant, — fit le baron, — tu auras à toi un cheval, beaucoup plus petit que celui-ci, et sur lequel tu pourras monter sans l'aide de personne?...
— Oui, — répondit René, — je veux bien... je veux tout de suite...
— Dès demain, — fit M. de Savenay.
— Oh ! — s'écria René, — demain, c'est loin!... — aujour^'hyj je veux allerà
dàda à la ferme, — Je veux que papa Guillauaie et maman Jeanne me voyent arriver à dada !...
M. de Savenay se mit aussitôt en devoir de satisfaire à cette fantaisie de l'enfant.
Il fit marcher le cheval qui s'avança gravement , portant son gentil cavalier et suivi des quatre fils de la nourrice.
Quand cette dernière vit entrer tout ce monde dans la cour de la ferme et qu'elle reconnut le baron, elle poussa une exclamation d'étonnement.
Cet âge est sans pitié