LES VIVI'URS
Et l'excellente femme reprit :
— Dites donc, les mioches, votre frère René va s'en aller d'ici et vous ne le verrez plus...
L'effet de ces paroles fut aussi prompt que celui de la machine électrique.
A l'instant même, huit coudes se levèrent, — huit poings fermés s'appuyèrent sur autant d'yeux et quatre sanglots retentirent.
Au bout d'une seconde, René, distrait un instant par l'attention qu'il prêtait auche- Yal de son père, joignit ses cris et ses pleurs à ceux de ses frères de lait.
DE PARIS. lis
Il frappait du pied, il se tirait les che- YBux et il répétait avec désespoir :
— Non!... non!... non !... je ne veux pas partir !...
— Vous vo}15z, monsieur le baron, -— dit alors Jeanne avec l'accent d'un légitime orgueil, — oh! il nous aime bien, allez!...
En face de l'amère désolation de René, monsieur de Savenay comprit que le seul parti à prendre était de temporiser et qu'il serait vraiment cruel d'enlever un pauvre enfant du milieu de ceux qu'il s'était accoutumé à considérer comme sa famille, pour le transporter malgré sa résistance dans un endroit inconnu pour lui.
où des visages également inconnus l'entoureraient.
Le baron déclara donc à René qu'il le laisserait à la ferme tant qu'il le voudrait.
Aussitôt le sourire remplaça dans tous les yeux et sur toutes les lèvres les larmes et les cris, et la joie la plus franche et surtout la plus bruyante se rpanifesta.
Monsieur de Savenay passa le reste de la journée auprès de René, et il repartit le soir pour le château, en annonçant qu'il reviendrait le surlendemain.
L'enfanl, qui déjà s'était habitué à lui et à ses caresses, le vit s'éloigner avec une sorte de regret.
Deux jours après, le baron revint en effet, ainsi qu'il l'avait annoncé.
Il était accompagné d'un domestique qui tenait eh main un ravissant petit poney des Hyglands, bai brun, avec une longue queue et une crinière noires et flottantes.
La selle, la bride, et tout le reste de l'équipement étaient en maroquin rouge, avec le mors et les étriers en argent.
M. de Savenay avait acheté la veille cette charmante petite bête à un Anglais qui ne songeait pas le moins du monde à s'en défaire et qui avait été décidé par le prix fabuleux qu'en avait offert le baron.
H6 Li:s viVRUBs
A la vue du poney, René poussa des cris de joie.
Il se mit en selle, séance tenante, et, au bout d'une heure, il faisait au petit trot et sans être soutenu par personne tout le tour de la ferme.
Les fils du fermier montèrent ensuite à cheval.
Mais, à la première secousse, ils perdaient l'équilibre et tombaient désarçonnés sur le gazon, au milieu de grands
éclats de rire.
Ce jeu se prolongea juscpi'au soir, et l'on comprend bien (pie les enfants ne s'en lassèrent point.
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M. de Savenay promît de revenir le lendemain pour donner une nouvelle leçon d'équitation.
René commençait à adorer le baron qu'il n'appelait plus autrement que papa.
Les visites à la ferme durèrent huit jours.
Au bout de ce temps, M. de Savenay invita Guillaume, Jeanne et leurs enfants à venir passer avec René la journée du dimanche au château.
Cette invitation fut joyeusement accueillie.
René n'était jamais sorti de la ferme.
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Par con.séquent, pour lui, le mot de Château ne signifiait rien tle précis.
11 deuieura d'abord muet et stupéfait en face des merveilles de la demeure de son père.
. Mais, à la vue de ce luxe, de cette élégance, de cette richesse, — des instincts jusqu'alors inconnus s'éveillèrent soudainemenl dans son âme.
Il comprit qu'il était chez lui, — que tout ce qu'il voyait lui appartenait, — et qu'il n'avait qu'à vouloir pour obtenir aussitôt.
11 devina la snpéiiorité fictive de sa position de (ils (le f^entilhomme riche, sur
celle de ces petits paysans que jusqu'à cette heureil avait considérés comme ses frères.
Et, tout aussitôt, il abusa de cette supériorité et il s'efforça de la leur faire sentir.
Jusque-là il avait été leur égal et leur camarade.
Il devint leur maître et leur tyran.
Les fils de Guillaume, dans l'esprit desquels la distinction des positions sociales se faisait plus lentement ou même ne se faisait pas du tout, ne s'accommodèrent point des grands airs de René.
Ils invoquèrent le droit du plus fort et René fut battu.
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(]e dernier poussa les hauts cris et coui ni se plaiiulie à son père.
Le baron était trop juste pour donner tort aux enfants du fermier, qui, après tout, n'avaient fait qu'user du droit de légitime défense et de celui de représailles.
Seulement il exploita cette circonstance au profit de ses désirs.
Il démontra à liéné que ses frères de lait étaient d'une nature grossière avec laquelle sa nature fine et délicate ne pouvait point sympathiser entièrement.
Il lui lit comprendre que sa place était au château où il se trouverait bien plus
heureux qu'à la ferme, car il y serait seul, car il y serait maître.
Ces raisonnements, appuyés d'ailleurs par la rancune des coups de poings reçus, parurent à René assez convaincants.
Cependant l'idée de la solitude l'effrayait quelque peu.
Mais le baron lui fit présent d'un joli petit fuvsil, à canon damasquiné, garni en velours et monté en argent.
Il lui promit, en outre, de lui apprendre à s'en servir et de le mener chaque jour tirer des oiseaux dans le parc.
René n'hésita plus.
Il déclara, séance tenante, qu'il ne retournerait pas à la ferme.
Cette décision causa une grande douleur à Guillaume, à Jeanne et surtout à leurs enfants qui, eux, n'avaient conservé nulle rancune des coups de poing qu'ils avaient donnés.
Beaucoup de larmes coulèrent.
Le reste de la journée se passa tristement.
René, lui-même, au fond, n'était pas gai, tant s'en faut, — mais un bizarre amour-propre, une sorte de faux point d'honneur, incompréhemible chez un «n-
fant de cet âge, l'empêchait de laisser voir son chagrin.
Les bons fermiers quittèrent le château avec la conviction douloureuse que René était un méchant cœur qui ne les avait jamais aimés.
Monsieur de Savenay ne put s'empêcher de partager en partie cette conviction et de s'en afîliger profondément.
Il invita Jeanne et Guillaume à ramener
leurs enfants le dimanche suivant.
Mais les paysans refusèrent.
Les mauvais livres.