Û LES VIVEURS
Bref, la mère la plus craintive aurait envié pour sa fille la profonde innocence de René.
Le jeune homme et son précepteur avaient fait de la bibliothèque du château leur cabinet de travail.
Cette bibliothèque était une vaste pièce, encombrée, malgré sa grandeur, de cartes géographiques, de sphères et de globes terrestres qui couvraient deux immenses tables d'ébène sculpté, du plus rare et du plus beau travail.
Tout à l'entour, des casiers du même bois contenaient une masse poudreuse d'in-folios, — rl'in-(juarlos, — d'in-douze
et d*in-dix-huit étages par ordre de taille, depuis le parquet jusqu'au plafond.
Ces livres avaient leur prix, i?ans doute, rhais seulement pour un bibliophile et pour un amateur de recherches historiques et théologiques.
Tous, en effet, étaient très-anciens, et fort sérieux pour la plupart.
Là se voyait au grand complet la collection des Pères de TEglise et les œuvres pesantes et indigestes d'une foule de théologiens, de commentateurs et de jurisconsultes.
Quant à la littérature ancienne ou moderne, il n'en était point question.
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Les poètes même, grecs ou latins, avaient été bannis de cette bibliothèque par les scrupules excessifs d'un des aïeux du baron de Savenay.
Ces livres n'ofifraient donc aucun intérêt pour René, qui ne fouillait jamais les rayons que dans le but d'en tirer quelques massifs in-folios d'histoire romaine, ornés d'assez belles estampes représentant des portraits d'empereurs, des sièges, des combats, et desdessinsde béliers, catapultes, et autres machines de guerre.
Un jour, Uéné venait de déplacer cinq ou six de ces volumes , ce qui avait laissé un vide considérable dans le casier d'où il les avait tirés.
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Il sembla à l'enfant qu'il voyait un point brillant, semblable à la tête d'un gros clou doré, reluire dans le panneau du fond.
Une instinctive curiosité le poussa.
Il appuya son doigt sur le clou doré.
Alors il entendit un petit craquement , le panneau tourna sur lui-même et découvrit une sorte de cachette.
Cette cachette était remplie de livres.
C'étaient de jolis volumes in-dix-huit, élégamment reliés en maroquin rouge et dorés sur tranche.
138 LES VIVBORS
René en prit quel']ues-uns et en regarda les litres.
Ces litres l'étonnèrent. — Il n'en connaissait aucun, et il leur trouvait un attrait singulier.
Sur les uns, il lut : Les Bijoux indiscrets, — La Religieuse, par Diderot.
Sur les autres : Le Soplia, par Crcbillon fils; — Les Liaisons dangereuses, par monsieur le chevalier de Laclos.
Sur d'autres enfin : La Pucclle d'Orléans, par Arouet de Voltaire ; — Les Contes de La Fontaine, — Les Contes de Crécourt, — Les Contes de la reine de Navarre, etc.. etc..
Bref, il y avait plus de cent volu-
mes.
René allait en ouvrir et en feuilleter quelques-uns , quand il entendit un bruit de pas dans le corridor qui conduisait à la bibliothèque.
C'était Tabbé qui venait le rejoindre.
La première pensée du jeune homme fut qu'il était bon de garder pour lui seul le secret de la découverte qu'il venait de faire.
Il repoussa précipitamment le panneau qui se referma , et il entassa les in-folios historiques sur les rayons d'où il les avait tirés un instant auparavant.
HO LES V1V£UHS
L'abbé ne se douta de rien.
Pendant toute la durée de la leçon qui suivit, René se sentit distrait et préoccupé.
Pourquoi ?
Il ne le savait pas lui-même.
Aussitôt que l'heure du travail fut passée, le précepteur s'en alla dans le parc afin d'y réciter son bréviaire.
René resta seul dans la bibliothèque.
Il courut d'abord à la porte dont il poussa les verrous, pour éviter toute surprise.
Il revint ensuite au rayon mystérieux, — il bouleversa les in-folios, et, d'une main tremblante , il fit jouer le ressort.
Les jolis volumes, vêtus de rouge comme des cardinaux, apparurent de nouveau à ses regards.
Et il en prit un au hasard et il l'ouvrit.
C'était une ancienne et très-luxueuse édition des Contes de La Fontaine.
Chacun des lestes récits de l'immortel mais peu chaste fabuliste, était illustrée d'une vignette gravée sur cuivre, délicieuse de fini et d'exécution , mais singu-
142 LES VIVKLBS
lièrement profane , voluptueuse à l'excès et plus dangereuse dans sa nudité à peine gazée qu'un dessin tout-à-fait obscène.
René regarda.
Il regarda avec étonnement d'abord.
Puis avec une curiosité avide.
Enfin avec un trouble croissant et avec
une ivresse fatale.
11 regardait et il lisait.
Son cœur battait violemment, — il avait la lièvre, — des nuages passaient devant ses yeux.
il lui semblait que le s«ing de ses veines
DE PARIS. i/i.5
devenait un fea liquide qui le dévorait en circulant.
Il continua de regarder, — il continua de lire, et, quand il eut achevé le volume et qu'il se leva de la chaise sur laquelle il était assis, pour aller repousser les verrous car l'heure de la récréation était passée, il chancelait comme un homme ivre et il était en proie à une véritable et délirante hallucination.
La leçon s'en ressentit- Son précepteur lui demanda s'il était souffrant.
René répondit qu'il avait la migraine et qu'il se sentait un peu de fièvre.
ikh. LES VIVEURS
Il ne mentait pas tout-à-fait.
La leçon fut interrompue , et le précepteur mena son élève faire dans la campagne une promenade qui le soulagea un peu.
L'heure du dîner arriva.
René ne mangea point. — Il prétexta un nouveau retour de son malaise de l'aprèsmidi et il témoigna le désir d'aller se meltre au lit.
Ceci lui fut accordé sans conteste.
René quitta la salle à manger, — courut à la bibliothèque, — j>rit un nouveau ^ Tolume, — le cacha sous ^on matelas cl se jeta sur son lit.
Au bout d'une heure à peu près, le baron et l'abbé visitèrent le prétendu malade.
René leur dit qu'il allait beaucoup mieux, — qu'il avait seulement besoin de dormir et qu'il priait qu'on ne vînt point l'éveiller.
Dès qu'il se retrouva seul , il s'enferma dans sa chambre et se mit à dévorer le livre qu'il avait apporté.
C'était : Les Liaisons dangereuses,
A une heure du matin, il avait achevé sa lecture, et il s'endormait, épuisé de fatigue et brisé par des émotions inconnues.
lue LES VIVEURS DE PARIS.
Des rêves étranges vinrent visiter son sommeil troublé.
Quand il se réveilla, il était pâle et son regard brillait d'un éclat fiévreux et inaccoutumé.
Fn grand changement s'était fait en lui.
La science du mal avait empoisonné son cœur !
lin DoD Juan champêtre.