‹ Les viveurs de Paris (volume 5)Chapitre 11 sur 23 · LES F13SII,8 DE CHASSE · texte numérisé non relu

LES F13SII,8 DE CHASSE

Maxime interrompit son récit pour demander à René en souriant :

— Ne trouvez-vous pas , mon cher René , que mon Odyssée commence

un peu comme un article du journal des chasseurs?..

— Tout ce que je sais, — répondit monsieur de Savenay, — c'est que votre Odyssée, comme vous dites, m'intéresse au plus haut point...

— Si c'est là votre pensée sincère, tant mieux, — si au contraire vous me faites un compliment, merci... — Quoiqu'il en soit, je continue...

Et Maxime poursuivit en effet :

— Je tenais beaucoup, — dit-il, — à ne point me mettre en retard, — je déjeunai donc en toute hâte d'un morceau de viande

froide et de deux ou trois verres de vin de xMadère.

» Puis je remontai dans mon appartement et je revêtis mon costume de chasse.

fCe costume n'avait rien d'élégant.

> Il ne me faisait guère ressembler à ces petits messieurs que représentent les gravures des journaux de modes, etqai partent pour la chasse, la carnassière au dos et le fusil sur l'épaule, gantés de paille et chaussés de vernis, comme de véritables promeneurs du boulevard des Italiens,

i> Mon costume, à moi, consistait en une paire de souliers à fortes semelles garnies de grosses têtes de clous, — en un panta- .

Ion de coutil écru, sur lequel s'ajustaient des guêtres de cuir souple montant jusqu'au dessus du genou.

» Une casquette de cuir bouilli à visière large, et une blouse d'une étoffe pareille à celle du pantalon, complétaient cette toilette, inélégante s'il en fut, mais trèscommode pour gravir les montagnes et pour courir au milieu des taillis.

» Au moment où je venais d'accrocher la ceinture de ma blouse, on frappa légèrement à la porte.

ï— Entrez! — murmurai-je.

» Dominique parut.

> — Vous voyez que je suis prêt, — lui dis-je.

p — Oui , monsieur le comte, je vois cela...

» — Est-ce que vous me voulez quelque chose,Dominique ?. . .

î — Oui, monsieur le comte...

» — Quoi donc ?

> — Vous adresser une simple question. • . f — Laquelle ?. . .

» Dominique, au lieu de me répondre, s'approcha d'un râtelier d'armes et se mit i l'examiner attentivement.

» — Eh bien, — demandai -je , -r voyons, Dominique, cette question ?.A...ib

» Le vieux piqueur désigna du doigt le râtelier d'armes.

» — 11 y a là de bons fusils, — dit-il.

» — Sans doute.

» — Lequel prendra monsieur le comte aujourd'hui?..

» — Celui dont j'ai l'habitude de me servir.

» Dominique secoua la tête.

> — 11 ne faut pas! — dit-il.

» — Pourquoi donc?

» — Parce que c'est une arme légère qui porte bien la balle quand il s'agit d'abattre un renard ou un chevreuil, mais qui ne vaut rien pour un ours...

» — Mais nous ne rencontrerons pas d'ours aujourd'hui, Dominique...

j — Qui sait ? — on trouve quelquefois ce qu'on ne cherche pas... — Pourquoi ne trouverions-nous point ce que nous allons chercher?...

ï — C'est juste ! — eh bien, mon vieux Dominique, vous connaissez tous ces fusils qui ont appartenu à mon père... — guidez-moi dans le choix que je dois faire...

ïUn radieux sourire illumina le visage ridé et laiiné du piqueur.

»I1 prit au râtelier, sans hésiter, un fusil à deux coups, très-court, à canons d'acier tordus et brunis et qui provenait des fabriques anglaises.

»La monture en était excessivement simple.

• Jamais je n'en avais fait vjsage, jamais je n'en avais seulement essayé les batteries.

:» Dominique attacha sur cette arme un regard attendri et dans lequel se lisait une vénération profonde.

1 Je lui derpandai si cette vae éveillait en lui quelques souvenirs.

9 — C'était, — me répondit-il, — le fusil favori de feu monsieur le comte, votre père, quand il allait à quelque traque de sangliers. — Il n'a pas son pareil, voyezvous, pour la justesse et pour la portée; — avec cela, pour peu que la poudre soit bonne, — le coup d'œil prompt, — et que la main ne tremble pas, Ton est sûr de son coup.

» — C'est bien, — lui répondis-je, — je m'en rapporte à vous.

» Je préparai ma poire à poudre, — je tirai de rna carnassière des balles et des

bourres , et je me disposai à charger l'arme que Dominique m'avait recommandée.

ï> Le vieux piqueur posa respectueusement ses doigts longs et maigres sur mon bras et m'arrêta dès le premier mouvement.

D Je le regardai.

ïll avait Tair stupide à force d'être étonné.

ï — Eh bien? — demandai-je, — qu'y a-t-il donc?

9 — Monsieur le comte, qu'allez-vous faire?... — s'écria-t-il.

» — Vous le voyez Lien, charger mon fusil...

» — Avec ça?.. — dit-il en prenant une balle et une bourre et en les faisant sauter dédaigneusement dans le creux de sa ^ main.

» — • Sans doute.

» Dominique secoua de nouveau la tête.

ï — Il ne faut pas! — répéta-t-il, ainsi qu'il l'avait fait un instant auparavant.

» — Alors, s'il ne faut pas mettre de

balles dans mon fusil, — m'écriai-je avec

un commencement d'impatience , — qu'y

faul-il mettre i^..

»— Ceci, — répondit Dominique en posant divers objets sur la table.

j>Je regardai.

» Il y avait parmi ces objets de petites rondelles de cuir, — épaisses de deux lignes et de la largeur d'une bourre ordinaire. — Ces rondelles étaient graissées avec soin.

j)II y avait ensuite des lingots de fer, d'un pouce et demi de longueur, — aplatis à l'une de leurs extrémités et trèspointus de l'autre.

j — Il faut ça pour entamer la peau de l'ours... — médit alors le vieux piqueur, — ça a le cuir si' dur ces bêtes-là, voyez-

DK PARIS. 159

VOUS, qu*une balle de plomb ne les chatouille seulement pas...

» Je n'eus pas de peine à comprendre que Dominique devait être dans le vrai.

» — Gomment avez- vous fait pour vous

procurer ces lingots? — lui deman-

dai-je.

> — Oh ! monsieur le comte, c'est bien simple! — j'ai scié les dents d'un râteau de fer...

» — Excellente idée !..

» — Ce n'est pas à moi qu'en revient l'honneur ..

» — A qui donc ?

l/lO LFS YIVKURS

> — Les chasseurs d'ours font comme cela dans l'Oberland. — Je me suis souvenu de ce que j'avais vu, — voilà tout...

» — Faites-moi le plaisir, Dominique, de charger mon fusil vous-même...

«Dominique accepta cette mission avec une satisfaction évidente.

» Il s'assura d'abord que le canon était intérieurement bien sec et que rien n'obstruait la lumière.

5 II mit double charge de poudre et il employa, au lieu de bourre, une de ces rondelles de cuir dont je vous parlais toutà-l'heure, — ensuite il glissa un lingot de fer dans chaque canon et, par-dessus ces

DE l'ARlS. lui

lingots , il enfonça une simple bourre de papier.

» -- Voilà qui est fini, — nne dit-il ensuite, -— nous pouvons maintenant, monsieur le comte, nous mettre en route quand vous voudrez...

» Rien ne me retenait.

fNous partîmes, en prévenant qu'il était possible que notre absence durât plusieurs jours.

» Naturellement nous devions aller tout d'abord à l'endroit où avait eu lieu l'épouvantable catastrophe de la veille.

» Nous nous dirigeâmes donc vers Ollio-

les, nous dépassâmes ce village et nous alteignîmes^la^maison de l'infortuné Jean- François.

» Celte maison était fermée.

i>En apprenant le malheur qui avait frappé le paysan et sa femme, des parents qui demeuraient à quelques lieues de là étaient venus les chercher pour les emmener chez eux où ils devaient passer les premiers instants de leur àenl et de leur désespoir.

ïJe me fis raconter de nouveau par Dominique, l'effrayante scène de la veille, sur le théâtre même où elle s'était accomplie.

DE PAFJS. 143

j)ljn château de neige, commencé par les enfants, était encore intact et debout, — quelques boules de neige, pétries par de petites mains, semblaient prêtes à rouler.

»A côté des monuments fragiles de ces jeux qu'était venue interrompre la mort, il y avait du sang...

ï Mon cœur bondissait dans ma poitrine et des larmes voilaient mes regards.

3) J'allai plus loin et je retrouvai les traces de la lutte impuissante de Jean François contre la bête féroce.

» En cet endroit, la neige était foulée et toute rougie.

144 LES VlVBtJRS

• Les pas d'hommes s'arrêtaient là.

ï Dominique et moi , nous nous attachâmes alors à suivre la piste des ours.

«Jusqu'à la lisière du bois ce fut une tâche aisée.

» Leurs pieds larges et lourds avaient creusé dans la neige de profondes empreintes.

» Une fois dans la forêt les difficultés commencèrent,

»Çà et là de grands sapins, étendant sur un espace assez vaste leurs branchages touffus, n'avaient pas laissé un seul flocon de neige arriver jusqu'au sol.

DE PARIS. l/l5

» Là les empreintes disparaissaient.

j> D'autant plus que les ours, — animaux remplis d'instinct comme chacun sait, — avaient eu grand soin de choisir partout les places nues, — soit pour s'éviter quelque fatigue, — soit pour dérouter les recherches.

ïGeci nous mettait dans un embarras continuel et nous perdions un temps énorme à chercher les traces disparues.

ïNous fîmes ainsi deux lieues, à peu près, à travers la forêt.

j> Je commençais à me sentir un peu fatigué et j'avais faim,

ï)Je m'assis avec Dominique au pied

d'un sapin gigantesque et je dis au vieux piqueur de tirer de son sac les provisions qu'il avait apportées.

» Il obéit, et nous fîmes honneur, je vous jure, à ce repas improvisé.

» — Vont-ils nous mener loin, comme cela, ces animaux damnés?... — m'écriaije tout d'un coup.

» — Dam ! monsieur le comte, on ne sait pas!.. — répondit Dominique d'un ton calme.

j) — Je donnerais beaucoup pour nous trouver à l'instant même face à face avec eux!..

t — Si cela nous arrivait, monsieur le

comte, n'oubliez pas ee que je vais vous dire...

j> — J'écoute.

» — Ne tirez jamais de loin, — attendez que l'animal vienne à vous, — saisissez le moment où se dressant sur ses pieds de derrière et étendant les bras pour vous saisir et vous étoulFer il ouvrira la gueule, et alors prenez hardiment pour point de mire l'intérieur même de cette gueule et faites feu de vos deux coups. — Si votre main n'a p.ii tremblé , monsieur le comte, l'ours est perdu !...

» — Je me souviendrai de ce bon conseil, Dominique... — répondis-je au vieux piqueur.

ii8 LES VIVEUBS DE PARIS.

»Et, comme notre repas était achevé, nous nous remîmes avec ardeur sur les traces que nous suivions.

Fidèle.

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