II. Il
sDeux filets de fumée blanchâtre se dessinaient sur le ciel déjà sombre, — l'un à notre droite, — l'autre à notre gauche.
ï Cette double tuniée indiquait deux foyers, — par conséquent deux maisons, sans doute hospitalières.
• Celle de droite me semblait la plus rapprochée de nous.
» C'est donc du côté droit que nous nous dirigeâmes.
» En moins d'une demi-heure nous touchions au but , c'est-à-dire que nous atteignions le seuil d'une humble cabane de bûcherons.
D La porte était ouverte.
»Un grand feu pétillait dans l'âtre et nous réjouit la vue.
i>Nous entrâmes.
«Le bûcheron et sa femme étaient de braves gens qui nous reçurent de leur mieux.
» Leur extrême pauvreté ne les empêcha point de nous servir un repas qui sans doute en raison de mon grand appétit me parut splendiJe, et qui réellement ne manquait pas de délicatesse, ainsi que vous allez en juger.
> C'était d'abord du pain de seigle, un peu noir mais d'un goût exquis, — des pommes de terre cuites sous la cendre, —
un coq de bruyères rôti, et de petites truites pêchées dans un torrent qui traversait la montagne.
» Nous bûmes au lieu de vin/une sorte de boisson aigrelette et mousseuse faite avec des fruits sauvages fermentes , et qui sans atteindre la saveur du vin de Bouzy rosé n'était vraiment p^s désagréable.
> Aussitôt que mon appétit fut satisfait, je questionnai mon hôte au sujet des ours que nous poursuivions et je lui demandai s'il pouvait nous donner quelques renseignements sur leurs habitudes et sur leurs repaires.
» Je ne pouvais mieux m'adresser.
» — ^ Ah ! oui, que je les connais!... — s'écria le bûcheron , — depuis plus d'un mois que ces bêtes enragées sont descendues des hautes montagnes et se sont établies à une lieue et demie d'ici!... — On en parle assez dans le pays, allez, et on en a assez peur!...
» -— Ont-ils causé quelque ravage ?...
ï — Ils ont dévoré un cheval, deux vaches et plusieurs moutons... — Ils vont et ils viennent , — ils sont tantôt à droite , tantôt à gauche, — puisque vous les avez suivis depuis Ollioles, il est plus que sûr qu'ils vont passer deux ou trois jours aux environs de leur tanière. . .
» — Savez-vous d'une façon positive quel est l'endroit où ils se retirent?...
» — Certainement, — c'est dans une caverne la Dent du- Chien — tout à côté de la Fosse-auX'-Loups. . .
ï En ce moment Dominique se mêla à la conversation.
5 — ^ Ah î je sais , je sais... — fit-il , en agitant la tête de haut en bas, à plusieurs reprises, à peu près comme un magot Chinois.
p — Oui, mais moi je ne sais pas, — dis-je à mon tour — et je serais bien aise de savoir...
» Ceci s'adressait au bûcheron.
DJi PARIS. 159
»Ge iut Uotiiinique qui répondit :
» — Il faut vous dire , monsieur le comte, — commença-t-il — que je suis venu chasser bien des fois par ici, avec feu M. le comte, votre père, et que je connais pas mal le pays...
>— Eh ! bien ?.,*
» — Eh ! bien ta Dent^du- Chien est un amas de rochers jetés pêle-mêle les uns sur les autres, et tout en haut desquels se voit une large pierre blanche qui, de loin, a la forme de la dent d'un jeune chien...
» — Et la Fosse- auX'Loups ? — demandai-je.
3> —C'est un abîme immensément large et profond de plus de cent pieds. — Presque partout les bords en sont taillés à pic, — il est impossible qu'un homme y descende et les loups y font leur sabbat. ,.
dCcs explications étaient très-sufBsamment claires, — je n'insistai pas davantage et je demandai seulement à Dominique:
» — Saurez vous aussi où est la grotte en question?...
» — Oh! pour cela non, — répondit le vieux piqueur.
» — Et vous? — dis-je au bûcheron.
T> — Oh ! moi, monsieur, je vous conduirais les yeux fermés.
» — Voudrez'vous nous servir de gui de?...
» — 'De tout mon cœur.
D — Alors, demain matin, nous tenterons l'aventure.
— Dam ! monsieur, ce sera quand il vous plaira...
»La soirée s'avançait.
ï Dominique et moi nous nous jetâmes sur un lit de bruyères sèches qu'on étendit à notre intention dans un coin de la chaumière.
»Ce lit n'était point moelleux, et cependant j'y dormis jusqu'au matin d'un
profond sommeil visité par des rêves de
bon augure qui me firent voir la plus vaste salle d'i château de Bracy entièrement tapissée de peaux d'ours tués par moi.
i> Au point du jour Dominique était sur pied.
»I1 me toucha légèrememt l'épaule pour me réveiller et il me dit :
» — Monsieur le comte, il est grandement temps de nous mettre en marche ..
» Je m'étais couché tout habillé sur mon tas de bruyères, — je n'eus donc qu'à me dresser sur mes jambes pour être prêt à partir.
j Nous nous Miîmes en route sous la direction du bûcheron.
» Le temps était froid, mais clair.
» Le givre se suspendait aux branches sombres des sapins et en faisait autant de girandoles étincelantes de cristaux.
ïNous suivîmes pendant trois quarts d'heure environ, un sentier large et bien entretenu.
ï Au bout de ce temps nous passâmes devant une petite maison bâtie au milieu d'un grand enclos et qui, quoique bien simple et bien modeste, n'était point, à coup sûr, une demeure de paysans.
164 LKS VIVEUliS
» Une muraille de quatre pieds de hauteur entourait le jardin et à travers les barreaux d'une grille on voyait une allée droite qui conduisait jusqu'à la porte de l'habitation.
> Au bruit de nos pas un chien noir des Abruzzes, de la plus haute taille, se dressa depuis l'intérieur contre les barreaux de cette grille et se mit à aboyer d'une voix formidable.
p — Tout beau, F/rfè^6 !,.. tout beau, mon ami!... — lui dit notre guide avec une intonation caressante.
)»Le chien reconnut le bûcheron et,
cessant d'aboyer, se mit à bondir joyeusement.
» — Voilà un magnifique animal !... — m'écriai-je, — savez-vouss'ilest à vendre?
» Le bûcheron me regarda d'un air qui signifiait clairement que ce que je venais de dire était à ses yeux la plus lourde de toutes les bêtises.
» 11 se mit ensuite à rire longuement et surtout bruyamment, et il ne me répondit point.
î Je voulais en avoir le cœur net.
» Je répétai ma question.
» — A vendre !... — s'écria-t-îl enfin,
166 LES TIVEURS
— Fidèle, à vendre !... mais, monsieur, vous n'y pensez pas!...
» — Pourquoi donc ?
» — Ah ! dam !... parce que...
> — Il me semble que tout peut s'acheter et qu'en offrant de ce chien un prix avantageux...
j) Le bûcheron m'interrompit.
» — Fidèle est bien gros, — dit-il, — et il pèse lourd, je vous en réponds, — eh! bien, vous en ofïririezson poids en or et même davantage, que vous ne C dureriez pas...
» — Ah ! ça mais, on y tient donc beaucoup?...
» — Si on y tient !... je le crois bien !... — Songez donc qu'à lui tout seul il défendrait la maison contre dix hommes et que sous sa gardeces dames dorment aussi tranquilles dans ce pays perdu que si elles se trouvaient au beau milieu d'un fort village.
» — Ces dames ?. . . — demandai-je, — quelles dames?
• — Madame Simon et sa fille.
D Je fis une nouvelle question et je dis :
» — Qu'est-ce que c'est que madame Simon?...
T> — Oh! monsieur, une bien brave dame!... ça, on petit le dire! — Rlle est
veuve d'un sous-lieutenant de gendarmerie qui Ta laissée sans fortune et avec une petiote demoiselle qui était déjà belle comme le jour quand son père est mort il y a dix ans, et qui l'est devenue encore davantage depuis ce temps-là... — elle n'est pas riche du tout, madame Simon, tant s'en faut, puisqu'elle n'a pour tout bien que cette maison et une petite rente, et cependant elle trouve encore moyen de venir en aide à plus pauvre qu'elle...
• — Et madame Simon demeure là toute Tannée ?•..
». — Oui, monsieur.
» — Et, toute seule ?. ..
» — Oui, monsieur, c'est-à-dire avec sa fille, comme je vous le disais, — avec une domestique et avec Fidèle,..
» — Trois femmes!... — m'écriai-je, — trois femmes, dans cette maison isolée, dans cette contrée déserte et par les longues nuits d'hiver!... — franchement ce sont trois héroïnes douées d'un courage surhumain !...
» — Oh ! monsieur, — répondit le bûcheron qui ne partageait point absolument mon enthousiasme, — madame Simon ne fait que du bien à tout le monde et il n'y a personne dens le pays d'assez gueux pour lui vouloir du mal!... — d'ailleurs o!le a
Fidèle et Fidèle, je vous l'ai déjà dit, vaut dix hommes !.,. '^
» La conversation en resta là.
» Les difficultés de la route que nous suivions commençaient à nécessiter toute notre attention.
» Un peu après avoir dépassé la maisonnette de laquelle je viens de vous parler, le chemin tournait à gauche.
î Nous avions continué à droite à travers la campagne, rencontrant à chaque pas des obstacles de toute nature.
» C'étaient des troncs de sapins brisés, — de grands quartiers de roche , — d'énormes fragments de granit.
iij)à nèîgé i*ëcoîïVraîl uniformément tous ces débris, les cachait à l'œil, en déguisait la forme et les rendait fort dangereux pour les gens qui s'aventuraient parmi eux.
»En certains endroits où une ride imperceptible se creusait dans la neige et où on croyait mettre le pied sur un terrain solide, on s'engloutissait tout-à-coup dans une cavité profonde de plusieurs pieds.
» C'était à se rompre le cou, et plutôt dix fois qu'une.
» Cependant nous avancions toujours, quoique bien lentement.
» Enfin nous vîmes se dresser au-dessus
de nos têtes le pic blanchâtre de ta Dentdu- Chien.
' pNous étions sur le bord de ta t'osseauX'Loups,
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Catastrophe.
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