‹ Les viveurs de Paris (volume 5)Chapitre 14 sur 23 · CATASTROPHE · texte numérisé non relu

CATASTROPHE

« — Ainsi que me l'avait dit mon vieux Dominique, — continua M. de Bracy, — la Fosse-aux-Loups était un abîme de forme circulaire, très-large, et d'une incommensurable profondeur.

» Cette béante ouverture semblait avoir été creusée par le pied gigantesque d'un Titan menaçant le ciel.

• Presque partout ses paroisse taillaient à pic dans le roc vif et dur.

> Cà et là , cependant, de maigres arbustes et des végétations appauvries croissaient aux flancs de ce roc.

j La Fosse-aux'LoupSf comme ces fossés qui font partie des fortifications d'une ville de guerre, défendait les abords de la Dent" du- Chien.

» D'un seul côté , une sorte de sentier naturel, inégal, tortueux el semé de pierres gigantesques , conduisait à Tamon-

cellement de blocs granitiques dont je vous ai déjà parlé.

«Parmi ces blocs,et à demi-obstrués par des broussailles, se voyaient les orifices sombres de deux ou trois cavernes.

j> C'est là, du moins s'il fallait ajouter foi aux dires du bûcheron , que les ours que nous poursuivions depuis la veille avaient élu provisoirement domicile.

• — Monsieur le comte , — me dit Dominique,—- nous sommes arrivés...

» — Maintenant , — lui demandai-je, — n'allonsnous pas gravir ces rochers et fouiller ces cavernes ?

» — Non pas, — me répondit le piqueur, — ce serait affronter un péril redoutable, sans aucune chance de succès. . .

» — Alors, qu'allons-nous faire ?...

> — Attendre.

» — Quoi ?

» — Que les ours sortent de leur tanière pour gagner la campagne, — ils suivront ce sentier que voilà et ils nous rencontreront sur leur chemin...

» — Vous avez une expérience qui me manque, Dominique , je vous laisse la direction de cette chasse...

p — Je ferai pour le mieux , — dit le

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vieux piqueur d'un accent qui prouvait qu'il avait au plus haut point la conscience de son mérite.

» Pendant deux ou trois secondes il explora avec attention l'endroit dans lequel nous nous trouvions.

• Puis il me montra du doigt un éclat de granit, haut de quatre pieds environ et d'une largeur à peu près égale, que queUju'éboulement avait précipité au milieu du sentier qui conduisait à la Dentdu'Chien,

» — Monsieur le comte, — me dit-il alors, — ce poste est excellent. — Abrité derrière ce morceau de rocher qui vous

servira tout à la fois de rempart pour votre personne et de point d'appui pour votre arme, vous tirerez à coup sûr en prenant tout le temps de viser à votre aise...

U.i»;— Et vous, Dominique — d emandaije, — où vous placerez- vous?... i

^ » Après un instant de silence, le piqueur fit un geste de la main droite et me ré-

» — Là.

>Mes yeux suivirent la direction de sa main et je m'écriai :

» — Dans Tabîme !...

i*, — Approchez-vous un peu, monsieur

le comte, et vous comprendrez mon idée...

» Je fis ce que me demandait Dominique et je vis qu'à une profondeur de quatre pieds environ , un sapin avait poussé jadis dans une fissure du rocher.

»Cet arbre avait été brisé depuis, soit par un éboulement , soit par un orage , soit par une avalanche , mais il restait quelques fragments de ses racines, sur lesquels les pieds d'un homme pouvaient s'appuyer.

» Dominique comptait se fier à ce frêle piédestal et n'avoir hors du gouffre que le haut du buste et les bras.

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»Ce poste était dangereux sans doute , mais il me parut bien choisi.

» Au moment où le piqueur et moi allions nous installer, lui sur son tronc d'arbre, moi derrière mon bloc de granit, un bruit inattendu me fît tressaillir.

» C'était un hurlement rauque et prolongé, tel que je n'en avais jamais entendu.

»Ce hurlement partait du bois de sapins que nous avions laissé sur notre droite à une demi-lieue de la Dent-du-Chien,

» — Oh ! oh ! — dit Doininique d'un ton chagrin, — voilà qui va mal!...

» — Qu'y a-t-il donc?... . — demandai-je.

» — Il y a que nous avons eu beau nous lever de bonne heure, messieurs les ours ont été encore plus matineux que nous !...

»^~ Vous croyez qu'ils ont déjà quitté leur tanière ?. ..

» — J'en suis certain. — Ce hurlement que nous venons d'entendre, me le prouve clair comme le jour...

1 — Ainsi , c'est peine perdue que de les attendre?..,

» — Pour aujourd'hui, oui, monsieur le comte. — Mais nous reviendrons demain

matin, ou plutôt cette nuit, de façon à nous trouver ici avant les premières clartés de Taube.

»Il n'y avait rien à répondre à ce raisonnement et pas autre chose à faire que ce que proposait Dominique.

ï En conséquence nous [regagnâmes la cabane du bûcheron, et nous y passâmes le reste de la journée.

» La nuit suivante, à deux heures du matin et par un clair de lune magnifique, nous nous mîmes en route.

j> J'étais seul avec le piqueur, car cette fois nous n'avions besoin de personne pour nous guider.

ïNous passâmes devant la maisonnette de madame Simon et Fidèle ^ le beau chien des Abruzzes, nous salua de ses aboiements sourds et prolongés.

i> Quand nous arrivâmes sur les bords de la Fosse- aux'Loups la lune disparaissait derrière les montagnes et la nuit devenait profonde.

«En même temps le froid redoublait d'intensité comme il le fait toujours aux approches du matin.

> Dominique s'enfonça dans l'abîme, appuyé sur la racine du sapin brisé.

» Moi je pris place à l'abri ^ mon bloc de roche.

«Puis nous attendîmes.

» Je serai franc avec vous, René, cette attente, au milieu des ténèbres et sous une atmosphère glaciale , me parut bien longue et bien triste.

))Une sorte de profond découragement s'empara de moi, — le péril que j'allais courir revêtit à mes yeux des proportions étranges et effrayantes, — je regrettai d'avoir trop présumé de ma force et de mon courage, — je regrettai de m'être laissé séduire par une entreprise inserîsée, — enfin, j'eus presque peur...

j)Mais l'orgueil a toujours été l'un des

défauts, ou, si vous Tairaez mieux, l'une des qualités de ma nature.

» J'eus honte de passer pour faible et pusillanime dans Tesprit de mon vieux piqueur qui, lui, ne songeait point à reculer.

ïJe me tus et je continuai à attendre.

«Enfin une faible ligne blanche vint rayer à rorieiit le sombre manteau de la nuit, — comme disent les faiseurs de phrases, * — en d'autres termes, le jour parut.

> A mesure que la lumière se faisait

dans le ciel, les teneurs irréfléchies qui étaient venues m'assaillir, disparaissaient comme par enchantement.

> Je redevins moi-même et j'appelai de tous mes vœux cet instant décisif qui m'épouvantait si fort une heure auparavant.

ï)Ma carabine était à côté de moi, toute armée, j'en avais renouvelé soigneusement les 'amorces et je ne perdais pas de vue les broussailles qui masquaient en partie l'entrée des grottes.

» Certes, je puis dire qu'en ce moment toute mon âme était dans mes yeux, et ja-

mais métaphore ne fut plus juste que celle-là.

» Tout-à-coup un léger bruit se fît entendre.

» 11 me sembla que les broussailles ondulaient et je vis un caillou rouler de rocher en rocher et tomber dans l'abîme depuis les hauteurs de la Dent -du- Chien,

t — Monsieur le comte, • — murmura Dominique d'une voix si basse que je devinai ses paroles plutôt que je ne les entendis, — attention, et garde à vous!

»I1 n'avait pas achevé qu'un mugissement sourd retentit et qu'un des deux

ours parut sur le seuil de l'une des cavernes.

» Là il s'arrêta et, à plusieurs reprises, il aspira fortement Tair.

• Mais il était sous notre vent et nous n'étions point sous le sien, si bien que rien ne trahit pour lui la présence de ses ennemis et qu'il commença à descendre parmi les rochers d'un pas lent et en quelque sorte solennel.

> Son compagnon le suivit presqu'aussitôt.

»Les deux bètes fauved marchaient à quatre ou cinq pas de distance Tune de l'autre et il était difficile de les bien distin«*

guer au .iilieu des hlocs de granit avec lesquels se confondait la nuance grise de leurs épaisses fourrures.

» Je jetai un coup d'œîl rapide du côté de Dominique.

»0n ne voyait du vieux piqueur que la tête et les bras, et le canon de sa carabine dont la crosse reposait sur son épaule droite.

ïïCoainie lui j'épaulai mon arme, et je me tins prêt à faire feu, quand le moment en serait venu.

» Les deux ours avaient atteint l'entrée du sentier.

V Ils conservaient leur distance respective, seulement leur allure était moins lente, et, au lieu de marcher au petit pas, ils s'avançaient au petit trot.

» Le cœur me battait à rompre ma poitrine, mais mon coup d'œil était toujours juste, ma main ne tremblait pas, et, foi de gentilhomme, je n'avais pas peur.

>A quarante pas environ de l'endroit où Dominique et moi nous étions embusqués, le sentier faisait un coude brusque et disparaissait pendant un instant.

ï Nous cessâmes de voir les ours.

5 Mais nous entendions toujours la neige craquer sous leurs lourdes pattes.

» Ils reparurent.

> Celui qui marchait le premier franchit encore une dizaine de pas.

» Un éclair jaillit des bords du gouffre, — une détonation retentit et à cette détonation répondit un hurlement de douleur.

> Dominique venait de faire feu.

3 Sa balle avait atteint dans Toeil gauche Tour* qui venait le premier, et l'animal expirant se débattait dans les convulsions de l'agonie.

>Son compagnon s'arrêta d'abord , comme indécis et épouvanté.

194 LES VIViîURS

iPuis il sembla prendre une résolution soudaine, — résolution de vengeance et

de carnage.

> Il franchit le cadavre encore tressaillant qui lui barrait la route et il s*avança sur moi avec une rapidité dont une masse aussi lourde me paraissait incapable.

pJe me souvins des avis de Dominique.

» Je résolus d'attendre que l'ours ne fût plus qu'à quelques pas de moi pour le frapper d'qn coup mortel.

» Il disparut derrière le bloc de pierre qui m'abritait et qu'il lui fallait escalader pour arriver à moi.

» Au bout d'un quart de seconde je revis ses griffes de fer qui mordaient le granit, — puis son museau haletant, — puis sa gueule entr'ouverte.

>Je recommandai mentalement mon âme à Dieu, et mon doigt s'approcha de la gâchette de ma carabine.

» En ce moment j'entendis un craquement vers ma droite et ce craquement fut suivi d'un cri terrible de Dominique.

> Malgré l'effrojable péril qui me menaçait, je tournai involontairement la tête du côté du vieux piqueur.

196 tES vivjEuns

»Un cri d'épouvante s'échappa de ma gorge et répondit à son cri d'agonie.

» Les racines du sapin venaient de se rompre sous son poids, — ses ongles se brisaient sur le roc où ils essayaient de se cramponner et il disparaissait dans Tabîrae!...

» Tout ceci se passa en dix fois moins de temps que je n'en ai mis à vous le raconter. '

ï L'ours avait franchi le rempart qui m'abritait.

f Je pressai machinalement les détentes de ma carabine.

• Les deux coups partirent à la fois.

»En même temps une haleine fétide passa sur mon visage, — il me sembla qu'une montagne s'écroulait sur moi, — je me sentis mourir et je m'évanouis.

L'hospitalité.

l'hospitalitb.

Maxime s'interrompit.

Il parlait depuis longtemps déjà et il n'était pas fâché de prendre quelques minutes de repos.

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