‹ Les viveurs de Paris (volume 5)Chapitre 15 sur 23 · II · texte numérisé non relu

II

Du reste il deMiit être satisfait de l'impression que produisait son récit sur son auditeur.

René écoulait avec une attention profonde et avec un intérêt qui croissait d'instant en instant.

Le jeune homme était chasseur, et les péripéties de celte terrible partie de chasse faisaient le même effet sur lui que la trompette sur le cheval de bataille, et la vue des cartes et d»i tapis vert sur le joueur.

L'émotion se lisait claire lent dans les traits expressifs de sou visage.

— Ah ! monsieur le cojnte, — s'écria-

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t-il enfin, — de lareiLs souvenirs ne doivent jamais s'effarer de la mémoire!

— Aussi vous voyez, mon enfant, — répondit Maxime avec un sourire, — qu'ils sont restés gravés fidèlement dans la mienne...

— Je m'attendais peu, je l'avoue, — poursuivit René, — à entendre un semblable récit!... — quelle vie bizarre et accidentée que la vôtre et quel étrange prologue pour une existence de viveur !...

— En effet, — répondit Maxime d'un ton mélancolique, — il y a bien loin de la Fosse-auX'Loups au boulevard des Italiens et de la chasse à l'ours aux soupers de la

belle Alhine... — et pourtant vous verrez bientôt par quels liens intimes ma vie d'autrefois se rattache à ma vie d'aujourd'hui...

— Je vous écoute, — dit René.

— Je poursuis, — répondit Maxime.

Et il reprit :

— Quand je revins à moi, il me sembla d'abord que j'étais le jouet d'un rêve...

y> La dent'du-Ctùen^ les ours et l'abîme, tout avait disparu.

» Mes membres me paraissaient brisés

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et je ressentais dans chaque pat tiède mon corps d'intolérables douleurs.

» Je cherchai à me soulever.

»I1 me fut impossible défaire le moindre mouvement. — On eût dit qu'une paralysie foudroyante avait ankilosé toutes mes articulations.

» Cependant je compris que j'étais dans une chambre, dans un lit, et que des compresses serraient mon front meurtri et ma poitrine douloureuse.

» Jç crus aussi m'apercevoir qu'il ft^isait nuit et qu'un clarté vacillante, — - sans doute celle d'un grand feu, — éclairait seule la pièce dans laquelle je me trouvais.

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» Je fermai les yeux et je m'efforçai de rassembler mes souvenirs.

ïllsneme servirent que trop fidèlement.

» J'entendis de nouveau retentir à mes oreilles le rri d'appel et d'agonie de Dominique disparaissant dans le gouffre...

vJe sentis encore sur mon visage le souffle infect de la bête féroce...

ïll me sembla, comme le matin de ce même jour, qu'un poids immense me broyait la poitrine et je perdis connaissance pour la seconde fois.

ïJ'ai su depuis que cet évanouissement avait duré quatorze heures.

ï» Lorsqu'il cessa, j'entendis vaguement deux voix qui parlaient tout près de moi.

» L'une d'elles, évideui; eut jeune et d'un timbre frais et pur, demandait avecun accent d'intérêt :

» — Eh bien! docteur?...

» Et l'autre voix, - voix njâle et sonore, — répondait :

» — Il y a du mieux.

» — Beaucoup ?...

« — Plus que je n'aurais osé le croire et l'attendre...

j — Ainsiy vous avez bon espoir?. .^

208 LES VlVJiUBS

» — Oui. —-Le visage est calme et je viens de m'assurer qu'il n'y avait point de fièvre.

> — Hier au soir vous étiez inquiet, n'est-ce pas?

, — Oui.

p — Que pouviez-vous donc craindre, puisque vous m'aviez dit vous-même qu'aucun organe essentiel n'avait été gravement blessé?...

» — Je l'ai dit et je le répète, ma chère demoiselle, mais la commotion générale avait été si violente que j'étais en droit de redouter le tétanos, qui ne pardonne guère...

j— Et, aujourd'hui, ces inquiétudes sont dissipées?...

» — En partie du moins.

D — Oh ! tant mieux !

i»Ces derniers mots, prononcés par cette voix si douce et si jeune, produisirent sur moi une impression déHcieuse.

» Je me figurai qu'un ange m'avait miraculeusement arraché à la mort qui me menaçait, et que cet ange continuait sa mission protectrice en veillant sur ma guérison.

» Alors j'ouvris les yeux.

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» La vision ne disparut point. — Seulement elle revêtit un corps.

j>Une jeune fille, debout au chevet de mon lit, penchait sur moi son radieux visage et semblait me regarder avec un intérêt profond.

«Cette jeune fille avait tout au plus

umze ou seize ans.

«Jamais Raphaël, le peintre des madones, n'a rêvé pour ses Vierges une tête plus chaste et plus idéale.

» Des cheveux blonds nattés encadraient ,. sa figure presque enfantine.

»Ses grands yeux d'azur ^e voilaient

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80US un double réseau de longs cils qui semblaient en adoucir encore le regard déjà si doux.

»Sa taille svelle et giacieuse ne perdait rien de sa grâce et de sa beauté sous sa robe de laine brune, taillée avec une simplicité toute uionacale.

»Je le répète, cette adorable enfant

m'apparut comme une vision du ciel.

ê »Dès qu'elle vît mes yeux ouverts, elle

se recula viv^ement ainsi qu'une biche efFa-

rouchée.

- » A sa place, un homme tout vêtu de noir, d'un âge mûr et d'un aspect vénérable, s'approcha du lit et me demanda :

» — Cornaient VOUS trouvez-vous, monsieur?...

• — Assez bien, — répondis-je. ~ Sauf tin peu d'oppression et une vive douleur de tête...

— Alors, — reprit l'homme vêtu de noir qui venait de me parler et qui était un médecin, ^ restez bien tranquille dans votre lit, ne parlez pas et tâchez de vous endormir. — J'espère que demain uiatiu l'oppression et le mal de tête auront disparu...

»Au moment où le médecin venait de prononcer ces dernière:? paroles, j'enlendis une porte s'ouvrir.

ï)Un grand chien se précipita dans la chambre avec une sorte de grognement joyeux, — il vint jusqu'au lit et flaira bruyamment une de mes mains qui pendait hors des couvertures.

» — Ici, Fidèle ! ici, tout de suite !... — dit une voix dans le fond de la chambre.

» Je me souvins aussitôt que ce nom de Fidèle était celui du chien des Abruzzes que j'avais tant admiré, — et c'est ainsi que j'appris que je me trouvais chez madame Simon.

» Quelques instants après, je m'endormis et ma nuit fut calme.

» Quand je me réveillai, le lendemain

malin, les prévisions du médecin s'étaient réalisées.

» Je me trouvais si bien qu'il me fut possible de me soulever de mon lit, de m'appuyer sur mon coude et de regarder autour de moi.

ïUn rayon du soleil d'hiver, brillant quoiqu'un peu pâle, entrait par la fenêtre à petits carreaux et s'élalait sur les briques rouges soigneusement cirées qui formaient le carrelage de la chambre.

D En face du lit il y avait une cheminée de pierre commune, dans lacjuelle se consumaient deux ou trois grosses bûches.

«Sur cette cheminée se voyait, en guise

de pendule, un enfant Jésus , nnodelé en cire et enfermé sous un globe de verre.

» De chaque côté, des flambeaux en cuivre poli, presqu'aussi grands que des chandeliers d'église , supportaient des bougies intactes et dont le blanc tournait au jaune.

» Le reste de l'ameublement était d'une irréprochable propreté , mais aussi d'une simplicité presque pauvre.

«Autour du lit et devant les deux fenêtres se drapaient des rideaux d'indienne à fonds gris , semés de bouquets de grosses fleurs aux couleurs vives.

«Une table de chêne, à pieds contournés, quatre chaises pareilles, un vieux fau-

leuil à dossier droit, recouvert en tapisserie extrêmement fanée, et enfin une de ces horloges à gaine , vulgairement nommées : Coucous , qui se fabriquent spécialement dans les montagnes des Vosges et dans celles du Jura , complétaient le mobilier de cette pièce.

» Quelques gravures, représentant des sujets religieux et encadrées dans des cadres de bois noir, étaient suspendues aux murailles et relevaient la simplicité du petit papier grisâtre qui les tapissait.

ï> J'achevais à peine ce rapide examen des locahtés quand le médecin entra dans la chambre.

ill vint à moi avec un sourire de salis-

faction sur les lèvres :

ï — Ah! ah!... — dit-il en m^abordant, — il paraît que je ne m'étais point trompé, hier au soir, — vous avez passé une nuit excellente et vous voilà complètement hors d'aifaire... — Dites-moi, monsieur, souffrez-vous encore?...

» — Non, et, sauf une grande faiblesse, il me semble que je suis tout-à-fait dans mon état ordinaire...

j> — Oh ! quant à la faiblesse , ne vous en inquiétez point, — elle provient de ce que je vous ai saigné au bras gauche hier malin pendant votre évanouissement, et

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saigné, je vous jure, d'une façon copieuse...

» — Je vous remercierai d'abord, monsieur, de tous vos bons soins, et je vous prierai ensuite de vouloir bien m'expliquer comment il se fait que je me trouve dans cette maison et que j'aie été sauvé d'une mort imminente...

» — C'est excessivement simple, — me répondit le médecin. — Avant-hier, à trois heures du matin, vous avez quitté la demeure de Jean iNicod le bûcheron pour aller avec votre piqueur vous mettre en eo)buscade sur les bords de la Fosse -aux- Loups.., — Or, dans le milieu de la journée, Jean Nicod ue vous voyant pas rêve-

nîr, soupçonna cjiieli[ue malheur et se mit en route pour aller à votre recherche...

» Ses pressentiments fuiiestes ne l'avaient hélas! point trompé !...

»En arrivant auprès de l'abîme il ne vit que deux ours, étendus sans vie sur la neige ensanglantée.

i> Il chercha mieux et il aperçut enfin votre corps, inanimé et enseveli sous le cadavre de la bête fauve que vous aviez tuée et qui voiis écrasait de son poids.

x>Le choc avait été si violent que le canon de votre carabine était tordu et comme broyé.

220 LES VIVKURS

ïJean Nicod vous dégagea avec toutes sortes de précautions. — Ensuite, comme vous ne donniez aucun signe de vie et que l'essentiel était de vous transporter en un endroit où il fût possible de vous prodiguer les premiers soins, il vous chargea sur ses épaules et il prit le chemin de cette maison, sachant bien qu'il allait frapper à une porte hospitalière qui s'ouvrirait pour vous recevoir.

» Le bûcheron ne se trompait point.

» Madame Simon , cette providence de tous ceux qui souffrent et qui s'adressent à elle, cette vivante image de la bonté de Dieu sur la terre, vous accueillit comme

elle accueillerait son fils si elle en avait un et si on le lui ramenait mourant...

» Elle m'envoya chercher aussitôt , moi son ami depuis vingt ans , et elle fut heureuse d'apprendre que le danger était moins grand que nous ne l'avions craint d'abord..,

» Une simple saignée vous a tiré d'affaire, — demain vous pourrez vous lever pendant une heure, et, dans quatre ou cinq jours, si vous le voulez, rien ne vous empêchera de regagner sans trop de peine et de fatigue votre château de Bracy,..

» Je remerciai de nouveau le médecin , puis je lui demandai :

222 LES yivEUûs

•p — Et mon piqueur, mon vieux Dominique, vous pe me parlez point de lui ?. . .

5> Le docteur détourna h tête et ne répondit rien.

» — J'aurai du courage, — continuai-

je> — ' ainsi, dites-moi tout, monsieur

Dominique est mort, n'est-ce pas ?

» Le docteur me fit signe que oui.

» — Pouvez-vous me donner quelques détails sur cet épouvantable malheur ?

" » — Jean Nicod, en se penchant sur l'abîme , a cru voir au fond du gouffre des débris mutilés, informes et sanglants...

ïll y a apparence que ces débris sont

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tout ce qui reste du corps de votre infortuné compagnon...

j)Jean Nicod suppose que le vieux piqueur s'est imprudemment appuyé sur la racine à moitié pourrie dNm sapin , ainsi qu'il avait l'intention de le faire le jour précédent. ~ Cette racine aura manqué sous ses pieds et le malheureux se sera broyé en oondissant sur les parois du gouffre

ïLe docteur se tut

»Je savais déjà que la supposition du bûcheron n'était que trop bien fondée.

©Seulement, jusqu'à cette heure, j'avais conservé un vague espoir que Dominique

n'avait point péri dans son horrible chute.

» Cet espoir était insensé !

» Il s'éteignait. . .

» Je devais m'y attendre , et cependant je sentis mon cœur se serrer et de grosses larmes voilèrent mes regards.

Marguerite et Marie.

vu.

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