MARGUERITE ET MARIE
— Je n'étais pas encore remis de Timpression douloureuse que je venais d*é^ prouver , — continua M. de Bracy , — quand deux personnes entrèrent dans la chambre.
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» C'était madame Simon et sa fille.
> Madame Simon ne semblait point avoir plus de quarante-deux à quarante-cinq ans.
j>Elle était belle encore, et la plus touchante bonté, la charité la plus évangélique, se lisaient dans les traits doux et réguliers de son visage.
ïUne robe de laine noire, large et flottante, dissimulait entièrement sa taille.
»Un bonnet de crêpe noir couvrait ses cheveux que les chagrins avaient blanchis prématurément.
» Madame Simon portait encore le deuil
de son marî ot elle s'était juré de le porter toute sa vie, sur ses vêtements comme dans son cœur.
T> Elle parut hésiter avant de franchir le sciîil, et du regard elle interrogea le docteur.
» — Venez, venez, — lui dit ce dernier, — notre malade sera très-heureux de pouvoir vous remercier lui-même de votre gracieuse hospitalité et de vos soins touchants. . .
» Madame Simon s'approcha du lit.
îUn céleste sourire illuminait son beau
visage.
»I1 y avait dans Texpression de son regard une tendresse presque maternelle.
» — Dieu soit béni, noonsieur !... — fit-elle, — nous avons eu bien peur !... — mais nous avons prié pour vous du fond de notre âme... nous avons été exaucées, et vous voilà hors de péril...
j> — Madame, — répondis-je avec une émotion qui faisait trembler ma voix, — Dieu pouvait-il ne point écouter la prière de deux dd ses anges?...
> Madame Simon s'inclina en souriant encore.
» Puis elle se tourna vers le médecin et lui demanda :
» — Monsieiir est bien faible, n'est-ce pas?
j> — Sans cloute, — répondît le docteur, — songez donc qu'il a perdu beaucoup de sang et qu'il n'a rien pris depuis plus de quarante -huit heures...
» — Ne pourrait-il manger un peu, maintenant ?..
» — Oui, certes, pourvu que les aliments soient légers...
» — J'ai fait préparer du bouillon de poulet...
» — C'est ce qu'il faut. — Une tasse de ce bouillon, sans pain, fera le plus grand bien à notre malade.
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> — Marguerite, — dit alors madame Simon à sa fille,— va donner des ordres à Marie...
ï La jeune fille sortit.
j Je venais d'apprendre qu'elle se nommait Marguerite...
— Comme ma mère... — pensa René.
Après avoir prononcé le nom de Marguerite, Maxime resta silencieux pendant quelques minutes.
Il appuya ses coudes sur la table.
11 cacha son visage dans ses deux mains.
Son front devint plus pâle, — une large ride se creusa entre ses sourcils contrac-
tés, et une larme se suspendit aux cils de ses yeux noirs, si hautains d'habitude et presque toujours si moqueurs.
Et il répétait en lui-même:
— Oh! Marguerite!... Marguerite!...
René respecta le silence de Maxime et les pensées douloureuses dans lesquelles il semblait s'absorber.
Il choisit un nouveau cigare, il l'alluma à la flamme de la bougie et, tout en aspirant des bouffées régulières de vapeur blanche et odorante, il attendit que son hôte continuât le récit commencé.
Au bout d'un instant, Maxime releva la
tôle.
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Son visage était encore pâle, mais ses yeux avaient repris leur sécheresse et leur éclat.
— Peut-être vous étonnez-vous, mon enfant, — dit-il à René, — que madame Simon conduisît ainsi sa fille avec elle, auprès du lit d'un jeune homme?...
» Peut-être voyez-vous dans cette action un manque de convenance?...
ï> Vous auriez tort, mon cher René, de former un semblable jugement.
ï Madame Simon était une de ces natures d'élite, une de ces âmes immaculées qui ne connaissant pas le mal ne le soupçonnent point, et sont, moins que d'autres, esclaves de certaines convenances...
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» D'ailleurs madame Simon ressemblait à ces saintes femmes qu'on nomme sœurs de charitéy qui consacrent leur vie entière à veiller au chevet des malades, et pour qui l'homme qui souffre n'est plus un homme, mais une créature de Dicu^ qu'il faut secourir et sauver.
»Elle se disait que l'âme de sa fille était faîte à l'image de la sienne, et, dans sa chaste confiance, elle ne redoutait pas même un péril pour la candeur de Marguerite.
»Au bout de quelques instants cette dernière reparut,accompagnée d'une jeune fille qui portait sur «ne assiette de faïence
grossière line tasse pleine de bouillon.
» Cette jeune fille se nommait Marie et elle était l'unique servante de madame Simon.
» Marie avait vmgt ans.
ï Elle était née en Suisse, sur les bords du lac de Genève.
ï Elle portait le costume si pittoresque des femmes de son pays, — la jupe de laine bleue, un peu courte, garnie par en bas d'un large ruban de velours; — un corsage noir serrait étroitement sa taille .souple et en dessinait les formes arrondies.
» De longues tresses de cheveux d'un
noir d'ébène s'échappaient de son petit bonnet de velours et tombaient presque jusqu'à ses talons.
» Marguerite et Marie, débouta côlé l'une de l'autre, formaient le plus délicieux tableau qu'il fût possible d'imaginer.
»ll y aurait eu là de quoi tenter les pinceaux d'un grand artiste.
• Marguerite, avec son visage d'enfant, ses yeux d'azur, ses cheveux blonds et sa douce pâleur, offrait je ne sais quoi de vaporeux et d'aérien.
»0n eût dit une créature toute céleste, — un ange descendu du ciel sur la terre
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et prêt à remonter dans sa patrie éthérée. > 11 semblait que Marguerite eût des ailes et qu'elle fût au moment de les déployer pour prendre son essor.
kA elle pouvait s'appliquer ce vers charmant de Lamartine :
((Même quand Toiseau marche, on sent quMl a des ailes! »
ï Marie, au contraire, était un des plus beaux types de la beauté féminine dans sa force et dans sa puissance.
» Rien en (elle pe décelait l/infériorité de sa condition.
» Ses cheveux d'ébène, ses yeux noirs et ses sourcils bruns, faisaient ressortir vi-
goureusement la blaiiclieur rosée de sa peau.
»Son regaril éliniîelail, quoiqu'il tût modeste et timide.
i>Ses lèvres pourpres témoignaient du sang jeune et vivace qui alimentait ses veines.
i>Soa corsage (le velours seinblait près d'éclater sous les elForts de sa gorge de déesse.
D Ses moindres mouvements étaient remplis de sève et de verdeur.
• Une fille de haute naissance eût envié la petitesse de sa main, la forme de son
pied, et surtout la finesse élégante de sa jambe aristocratique.
j) Figurez-vous cette beauté si fraîche, si juvénile et si provocante, rehaussée encore par ce délicieux costume que vous connaissez , — placez Marie à côté de {Marguerite, et dites-moi s'il est possible de rêver un ensemble plus enchanteur et plus complet.
ïCes jeunes filles réunissaient à elles deux toutes les perfections.
ï Marguerite était le type accompli de la beauté qui doit parler au cœur.
i> Marie offrait pour les sens d'irrésistibles séductions.
Marguerite était l'esprit.
9 Marie était la matière.
»0n devait aimer l'une d'un amour infini, immuable, éternel...
ïOn devait adorer l'autre d'une passion fougueuse, enivrée de désirs et altérée de volupté.
» Tout ce que je viens de vous répéter aujourd'hui, je me le dis alors, mais non pas peut-être d'une façon aussi détaillée et aussi logique...
» Peut-être n'analysai-je point ainsi que tout-à-l'heure la double sensation que j'éprouvai à l'aspect des deux jeunes lilles
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dont le hasard fo^oiait uq groupe c^armanty une sorte de bouquet parfumé offert à ma convalescence. — Maïs cette sensation multiple, je l'éprouvai danîî toute sa force.
>Je prij^ d'unq main tremblante la tasse que me présentait Marie, et j'en vidai le contenu jusqu'à la dernière goiilte, sans pouvoir détacher mes regards de cette jeune servante qui ressemblait à une reine, et de sa jeune maîtresse qui avait Tair d'un ange. •• .
> Le docteur déclara que les deux choses dont j'avais le plus besoin en ce moment, c'était de repos et de sommeil.
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p Chacun quitta naa chambre.
» Aussitôt que je me retrouvai seul, ma tête retomba sur l'oreiller. —Je fermai mes yeux pour me recueillir, — j'interrogeai mon cœur et j'y découvris avec épouvante un sentiment étrange et fatal.
9 Deux femmes m'étaient apparues, et çea deux femmes se partageaient mon être.
»A l'une allait mon âme...
» A l'autre n^es désirs...
> J'aimais tout à la fois Marguerite et Marie!...
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Ainsi qu'il l'avait fait quelques instants auparavant, M. de Bracy s'arrêta.
Le poids de ses souvenirs l'écrasait.
Quant à René qui, malgré la gravité des paroles du comte, ne voyait dans le récit commencé que les préliminaires d'une joyeuse aventure p il ne cherchait guère à dissimuler le sourire à demi-libertin qui voltigeait autour de ses lèvres.
11 ne réussissait point à se rendre compte des remordsdont parlait Maxime.
-—Ces deux, filles, — se disait-il, — étaient à ce qu'il paraît, charmantes, — elles plaisaient au comte, — le comte leur a plu, — c'est l)ien joué!... — Double
séduction! — double plaisir! — double profit!... où est le mal ?...
Mais Maxime était trop absorbé dans ses propres pensées pour remarquer le sourire de René et pour en comprendre le sens.
Le départ.
TIIL