‹ Les viveurs de Paris (volume 5)Chapitre 8 sur 23 · DOMINIQUE · texte numérisé non relu

DOMINIQUE

— Ce récit que vous allez entendre, mon enfant, — commença Maxime en s'adressanl à René, — je ne Tai jamais fait à personne. . .

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« Je vais rouvrir, en vous parlant, des blessures douloureuses à peine cicatrisées dans mon cœur et qui redeviendront saignantes comme dans les anciens jours...

» Mais, qu'importe ?— Oui, qu'importe, si j'atteins le but que je me propose... et je l'atteindrai, René, si vous m'écoutez avec une attention affectueuse et avec un esprit disposé à se laisser convaincre...

1 Et ensuite, si vous le voulez, nous quitterons Paris tous les deux.

i> J'abandonnerai, non-seulement sans regret mais encore avec un bonheur inouï, le théâtre de mes succès...

» Je laisserai les niais et les imbéciles

qui m'entourent se partager les débris de ma couronne de viveur et lutter entre eux pour conquérir quelques parcelles de cette folle célébrité qu'ils appelaient si sottement ma gloire...

j Et nous nous en irons ensemble mener une existence douce et calme sous les ombrages séculaires des charmilles de nos grands parcs,et respirer l'air vivifiant de notre vieille et belle province. ..

» Vous ne me répondez point, René !...

» Je lis dans vos regards que ma proposition n'est guère de votre goût !...

» Mais, patience !«..

» II serait trop habile ce médecin qui parviendrait à guérir un malade, avant même d'avoir expérimenté sur lui le remède auquel il se confie!,..

» Donc,j'avais justement votre âge... — Vingt et un ans depuis quelques jours.

» Ceci nous reporte, comme vous voyez, à vingt-quatre ans en arrière.

D Depuis deux années j'avais achevé mes études classiques au collège de Besançon.

* Immédiatement après avoir terminé mon temps de philosophie, j'étais revenu vivre dans mon château de Bracy que

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j'habitais seul avec des domestiques, car j'étais orphelin, — fils unique, — et c'est à peine si je conservais un lointain souvenir de mon père et de ma mère, morts pendant ma première enfance,

» Je n'avais jamais fait d'autre voyage que celui de Bracy à Besançon et de Besançon à Bracy, — Je n'avais jamais connu que mes camarades de collège.

» J'étais un provincial renforcé, — uh être insociable, — débraillé dans mes allures, — négligé dans mon costume, et sauvage comme un jeune loup.

> Je passais dans mes terres toute l'an-

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née, — hiver comme été, — et jevous affirme que je ne songeais guère à en sortir et qu'on m'aurait bien étonné en me disant que je quitterais un jour la vieille demeure de mes ancêtres pour aller conquérir à Paris le sceptre de la mode.

» Mon château de Bracy est situé à quelques lieues au-delà de Pontarlier, dans ces montagnes du Jura qui touchent à la Suisse et qui en rappellent les plus beaux sites.

» C'est, en effet, la même nature sauvage, la même végétation grandiose.

> Ce sont des rochers, — de hautes montagnes, — sur la croupe desquelles s'é-

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chelonnent des forêts, de chênes à ia hase, de frênes et de bouleaux au miHeu , , de sapins pkis haut.

î Aux approches de Thiver cet amphithéâtre se revêt d'une triple couleur, — teintes rougeâtres et brunes, — verdure argentée et jaunissante, — enfin vert sombre et presque noir.

» Cette contrée, à propos de laquelle, mon enfant, j'entre avec vous dans quelques détails dont vous ne tarderez point à comprendre la nécessité, est chère aux ' paysagistes.

» On les rencontre de loin en loin (tant que durent les beaux jours de Tété et de

rautomne), coiffés de larges chapeaux de paille, — la boîte de couleurs, le parasol et le pliant sur le dos, — le bâton ferré à la main, — tantôt gravissant des cimes escarpées, — tantôt esquissant, — ici quelques rochers d'une forme hardie et pittoresque, — là un tronc d'arbre blanchi par le temps, rongé par la mousse et les lichens, et brisé par la foudre dans sa partie supérieure.

> Excepté ces peintres nomades, les étrangers ignorent généraleuient le chemin des solitudes du Jura , et dans les profondeurs de ces montagnes vivent des populations ignorantes de tout ce qui se passe autour d'elles hors de leurs forets.

» Du moins, cela était ainsi il y a vingtrinq ans, c'est-à-dire à l'époque où se passèrent les faits que jo vais vous raccfntev.

{,> Et, à moins toutefois que je ne me trompe étrangement, il doit encore en être de même aujourd'hui.

y^ Le château de Bracj s'élève à mi-côte, sur la déclivité d'une montagne assez ^ élevée.

» Une forêt de sapins le domine.

p Une profonde vallée se creuse à' 'ses pieds.

>Bra('j est une sombre et grandiose habitation, l)âlie il V a qjialre cents ans et

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qui a conservé le cachet de son époque.

D On dirait un de ces châteaux quasi fantastiques dans lesquels les romanciers modernes aiment à encadrer d'étranges aventures.

y> A quoi occuper sa vie, au fond d'une province ét'^qtiandona vingt et un ans, si ce n'est à chasser, à boire ou à faire Famour.

j) Or, j'étais sobre comme un anachorète.

» Je ne pensais pas plus à l'amour qu'un enfant de douze ans, bien naïf et bien candide.

» C'est à peine si j'avais compris, en traduisant CEneïdej le chaleureux épisode des amours de Didon et d'Enée.

> En revanche je chassais avec acharnement, — je chassais sans trêve ni relâche, — je chassais jour et nuit.

» Oui, jour et nuit, — car, souvent, après avoir couru un renard ou un sanglier toute la journée, je reprenais mon fusil le soir et je m'en allais à l'affût.

dVous m'avez dit je crois, René, que vous aimiez la chasse?...

— Oui, monsieur le comte, — répondit

le jeune homme, — je l'aime, et très-pas-

sionnéinorît je vous assure...

— Alors, — poursuivit Maxime, — vous devez comprendre à merveille que malgré mon complet i«?olement, ma vie se passait le mieux du monde, —si j'avais quelques heures d'ennui, c'est seulement quand des séries de mauvais temps trop obstinés me condamnaient à ne pas mettre les pieds dehors. , .

j> Et encore, dans ce dernier cas, les distractions ne me manquaient point. — je lisais et je relisais tons les ouvrages relatifs à la chasse qui se trouvaient dans la bibliothèque, et surtout le fameux traité de la Vénerie^ par messire Jacques du FouiUoux, crentilhomme Poitevin,

• Le soir, je ne dédaignais point d'aller

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passer une heure ou deux dans les cui-

smes.

» Je m 'asseyais sous le manteau de la cheminée gigantesque dans laquelle se consumait un brasier de souches enflammées, — j'y fumais une pipe allemande et je causais avec mes piqueurs.

Cette vie aurait pu durer toujours, — elle durerait sans doute encore aujourd'hui, sans un incident qui devait bouleverser ma destinée.

«C'était au mois de décembre.

» Une forte neige était tombée pendant trois ou quatre jours, puis la gelée était venue, — donnant une sorte de eonsis-

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tance à la croûte molle qui couvrait le sol jusqu'à une hauteur de deux ou trois pieds.

î J'avais envoyé Dominique, un vieux piqueur qui me venait de mon père, reconnaître dans la montagne des passées de sanglier.

ïJe l'attendais vers six heures du soir.

» A neuf heures il n'était point encore rentré.

» Je commençais à craindre qu'il ne lui fut arrivé quelqu'accident et je songeais à envoyer deux ou trois de mes gens à sa recherche quand on sonna à la grille du château.

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» On courut ouvrir.

» C'était Dominique.

»Au moment de son arrivée je me trouvais dans les cuisines.

»ll entra.

La lumière d'un énorme candélabre de fer suspendu au manteau de la cheminée frappa en plein sur son visage tandis qu'il franchissait le seuil, et me fit voir qu'il était très-pâle.

,) — Qu'est-ce que vous avez, Dominique? — m'écriai-je, — vous est-il arrivé quelque chose ?. . .

94 LES VlVÉtiRS

• — A moi? — Non monsieur ïè'comfe,— me répondit-il.

» — A qui donc?

» — A ce pauvre François Nivet et à sa femme, qui demeurent un peu plus loin qu'Oilioles,à côté delà Butte aux chèvres...

ï — Eh I bien, que leur est-il arrivé?. ..

» — Un malheur, monsieur le comte, — un épouvantable malheur ! — rien que d'y penser, voyez-vous, c'est à vous donner la chair de poule...

» Ce début m'effraya.

» Je connaissais le vieux Dominique.

bU avait la sensibilité tout aussi parche-

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minée et racornie que l'épidermle, — il ne s'émouvait point [)our une bagatelle et il fallait qu'il se fut passé quelque chose de bien terrible en elïet pour le mettre dans un semblable étal.

» — Quel est donc» ce malheur?... — lui dis-je, — voyons Dominique, parlez,..

» — Jenn-François et sa femme avaient deux enfants, — poursuivit le piqueur, — deux petits enfants, beaux comme le jour, — un garçon et une fille, — l'un de quatre ans, — l'autre de six, — et ils les aimaient bien, — ils les aimaient comme de braves gens doivent aimer leurs marmots, c'est-à-dire de tout leur cœur..*

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» — Eh ! bien ?. . . — demandais-je — eh! bien?...

p — Eh ! bien, monsieur le comte, — répondit Dominique d'une voix sourde — Jean-François et sa femme, à l'heure quil est, n'ont plus d'enfants...

» — Oh! mon Dieu!... et comment cela?...

» — Du petit garçon et de la petite fille, il ne reste rien ! ,. . — rien ! . . . — pas même un morceau d'étoffe!... — pas même un lambeau de chair ensanglantée !... — il ont été dévorés !... dévorés tous les deux!...

» — Dévorés!... — m'écriai-je avec un frisson d'horreur.

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» — Dévorés!... — répétèrent comme un écho lugubre tous mes gens qui s'étaient pressés autour de Dominique.

ï II y eut un instant de silence.

» Puis je demandai :

» — Les loups sont-ils donc féroces à

ce point?...

ji

» — Oh! monsieur le comte, — répliqua le piqueur, — ce ne sont pas les loups qui ont fait ce malheur...

> — Qu'est-ce donc, alors ?. . .

» — Ce sont les ours. . .

» — Les ours !... Est-ce bien sûr cela,

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Dominique?:.; -^ demahdais-je avec un peu d'incrëduliië.

» — Je les ai vu, monsieur le comte.

> Dominique n'avait jamais menti.

«Son affirmation levait tous mes doutes.

1 La chose était donc désormais certaine, mais elle il'én restait pas moins fort étrange.

» Or, pour connaître les détails de cette épouvantable catastrophe, il ne s'agissait que d'interroger Dominique, et, puisqu'il avait vu, de lui demander ce qu'il avait vu.

f C'est ce que je fis aussitôt.

» Dominique sollicita la permission de boire avant toute chose un verre d'eaude-vie, afin de rétablir un peu d'ordre dans ses idées.

» Il obtint cette permission, — il avala son petit verre.

»Puis il satisfit la curiosité haletante de ses auditeurs.

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Les ours

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